mercredi 9 décembre 2020

Le charme post-menstruel de Bethsabée


Mes plus fidèles lecteurs se souviennent peut-être, lors de ma « période Stoskopff », de cet article de 2016 que j’avais intitulé « Voyeurisme et femme-poisson ». C’était ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2016/10/voyeurisme-et-femme-poisson-stoskopff.html

Il est temps de revenir sur ce motif de la femme au bain, car qui dit femme au bain, dit toilette féminine, et quand on parle de toilette féminine le sang menstruel n’est jamais loin (même quand on n’en parle pas !) Laissant de côté Artémis et Suzanne, je veux revenir aujourd’hui sur deux de ces célèbres histoires de femmes surprises pendant leur bain, qui ne sont pas sans lien avec la menstruation : celle de Mélusine et celle de Bethsabée.


Le lien de l’histoire de Mélusine avec la menstruation semble évident, puisque, à intervalles réguliers, elle se retire à l’écart de son mari, et que, quand ce dernier transgresse l’interdit et regarde en cachette, il voit que le bas du corps de sa femme a pris une forme monstrueuse. Je reviendrai peut-être plus longuement dans un autre article sur le lien entre Mélusine et la menstruation.


Quant à l’histoire de Bethsabée, l’idée ne m’était même jamais venue à l’esprit qu’elle puisse avoir quelque rapport que ce soit avec la menstruation, jusqu’à ce que je tombe sur une glose médiévale. Petite explication : depuis la fin de l'Antiquité et tout au long du Moyen Âge, des théologiens ont entrepris d'ajouter dans les marges des manuscrits de Bibles en latin (parfois même entre les lignes) un grand nombre de petits commentaires et explications. On regroupe l'ensemble de ces commentaires sous le nom de « glose ». Pour en savoir plus, je vous conseille cet excellent article de Martin Morard : https://big.hypotheses.org/557

Sur le site https://gloss-e.irht.cnrs.fr/index.php, vous avez le texte latin, et toutes les gloses, avec l’indication de leur origine. En y tapant le mot « menstruum », je suis tombée sur ceci.

Un passage situé en II Samuel, 11 : 2 (la glose écrit « II Rg (Rois), 11 : 2 », sans doute une erreur ou un classement différent) raconte la rencontre de David et de Bethsabée : « viditque mulierem se lavantem ex adverso super solarium suum : erat autem mulier pulchra valde. » = « et il vit une femme qui se lavait en face de lui depuis sa terrasse : la femme était très belle. » En-dessous de « mulierem se lavantem », une glose interlinéaire ajoute : « propter fluxum menstruum ut quidam volunt » = « à cause de son flux menstruel, comme certains le prétendent ». Un peu plus loin, au verset 4, le texte biblique poursuit : « Missis itaque David nuntiis tulit eam, que cum ingressa esset ad illum, dormivit cum ea, statimque sanctificata est ab immunditia sua » = « David lui envoya des messagers pour lui ordonner qu’elle vienne le voir, il dormit avec elle, et elle se sanctifia aussitôt de son impureté. » Et la glose précise pour expliquer « immunditia » (impureté) : « id est menstruali effusione » = « c’est-à-dire son écoulement menstruel ».

On ne saura jamais si les hommes qui ont écrit l’histoire de David avaient aussi cette interprétation. Quoi qu’il en soit, elle n’est pas incohérente avec un autre passage de l’Ancien Testament, le Lévitique, qui énumère avec précision certaines règles d’hygiène, et comporte notamment tout un chapitre sur la menstruation. Il y est dit notamment que le coït pendant la période des menstrues est totalement prohibé, et que sept jours après la fin de ses menstrues, après avoir pris un bain purificateur, la femme peut à nouveau avoir une relation sexuelle. Donc si on interprète, comme l'auteur de cette glose, que le bain que prenait Bethsabée quand le roi David l’a aperçue était ce bain purificateur « post-menstruel », cela signifie implicitement qu’elle entrait dans la période de relations sexuelles licites (restait encore la question de l’adultère, mais qui était finalement moins grave au regard de la loi juive que celle du coït pendant les menstrues, et que le roi David régla proprement en envoyant le mari de Bethsabée se faire massacrer dans une bataille).

Et finalement, qui sait si ce n’est pas ce signe explicite d’une disponibilité sexuelle qui a séduit le roi David, bien plus que la beauté ou que la nudité de Bethsabée ?


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jeudi 26 novembre 2020

« Bois mes règles ! » : hashtag féministe ou vieille pratique médiévale ?

  

Article publié aujourd'hui sur le blog "Actuel Moyen Âge" :

https://actuelmoyenage.wordpress.com/2020/11/26/bois-mes-regles-hashtag-feministe-ou-vieille-pratique-medievale/


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mercredi 4 novembre 2020

Femmes athlètes dans l'Antiquité grecque

 

« L'épreuve du 100 mètres féminin aux Jeux olympiques de 1928 s'est déroulée les 30 et 31 juillet 1928 au Stade olympique d'Amsterdam, aux Pays-Bas. Il s'agit de la première compétition féminine d'athlétisme disputée lors des Jeux olympiques de l'ère moderne. Elle est remportée par l'Américaine Betty Robinson. » (Page Wikipédia « 100 mètres féminin aux Jeux olympiques d'été de 1928 (athlétisme) », https://fr.wikipedia.org/wiki/100_m%C3%A8tres_f%C3%A9minin_aux_Jeux_olympiques_d%27%C3%A9t%C3%A9_de_1928_(athl%C3%A9tisme)

Qu'en était-il lors des Jeux Olympiques antiques ? Ou plus largement des Jeux panhelléniques, car je rappelle que les Jeux Olympiques n'était qu'une compétition (certes, la plus prestigieuse) parmi de très nombreuses autres dans différentes villes ou sanctuaires de Grèce, où tous les Grecs étaient invités à participer, d'où le terme de « panhéllenique ».


Commençons par un mythe, puisqu'en Grèce antique, tout commence toujours par des mythes. C'est celui d'Atalante. Atalante refusait de se laisser imposer un époux. Comme son père l'y obligeait, elle demanda à n'épouser que celui qui la vaincrait à la course. Pour décourager les candidats, il fut établi que si c'était elle qui était victorieuse, le malheureux serait mis à mort. De nombreux prétendants se présentaient cependant, mais la petite Atalante courait vite, et les dépassait toujours. Hippomène parvint cependant à gagner la course, grâce à un subterfuge suggéré par Aphrodite/Vénus qui lui confia trois pommes d'or à lâcher sur le parcours pour forcer Atalante à s'arrêter pour les ramasser. Il y a quand même un petit côté réducteur pour les femmes dans cette histoire, du genre : même une nana hyper sportive, vous lui mettez devant le nez un truc qui brille, et elle ne peut pas s'empêcher de ralentir, un peu comme si Marie-José Perec allait s'arrêter dans sa course parce qu'on lui signale qu'il y a des promotions chez … [placez ici le nom d'une grande enseigne de prêt-à-porter] !!!

Malgré cette chute un peu réductrice, j'aime cette histoire. Atalante est une fille courageuse, qui tient à sa liberté et qui rabat l'orgueil de tous ces petits mecs qui pensaient la vaincre facilement. Son histoire est superbement racontée par Ovide dans ses Métamophoses (X, v. 560-739). Vous pouvez la lire en latin et en français à cette page :

http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/ovideX/lecture/10.htm

Ovide, le poète de l'amour, ajoute son petit grain de sel à sa version du mythe. Selon lui, si Atalante a cédé, ce n'est pas tant attirée par le bling-bling des pommes en or, mais parce que son cœur se troublait à la vue du courageux et noble jeune homme : elle ne s'avouait pas amoureuse, mais s'émouvait qu'il puisse mourir, et finalement ne se trouva pas mécontente d'être vaincue par lui...


Mais quittons le mythe.

L'essentiel des sources que nous avons sur les événements réels nous vient de Pausanias, un auteur grec tardif (IIe s. ap. JC) qui a écrit une sorte de guide géographique de la Grèce, qui l'amène a faire de petits excursus historiques sur les différents lieux visités.


Il évoque l'interdiction pour les femmes d'assister aux Jeux (Olympiques du moins), et la punition mortelle qui aurait été réservée à celles qui désobéissaient… sauf qu'il précise que cela n'est jamais arrivé… à l'exception d'une seule femme… à qui on a pardonné étant donné les circonstances ! Retenons le nom de cette femme, Kallipateira (ou « Callipatire » si l'on francise son nom) : fille, sœur et mère d'athlètes, elle a aussi été l'entraîneuse de l'un de ses fils et c'est à cette occasion qu'elle a laissé voir son véritable sexe. Voici le texte de Pausanias (V, 6 (7-8)), en grec et en français à cette page :

http://mercure.fltr.ucl.ac.be/Hodoi/concordances/pausanias_perieg_lv05/lecture/6.htm

Ce que j'aime dans cette histoire, c'est la spontanéité avec laquelle Kallipateira, toute à la joie de la victoire de son fils, oubliant toute prudence, saute la barrière et jette ses vêtements d'homme. On croirait voir des images d'une retransmission d'événement sportif actuel, où un entraîneur ou une entraîneuse saute la barrière délimitant le lieu de l'épreuve, lâche tout ce qu'il ou elle tenait, pour serrer dans ses bras son disciple vainqueur ! En lisant le récit de Pausanias, je crois presque l'entendre hurler sa joie à en perdre la voix !


Voilà pour la place des femmes comme spectatrices ou entraîneuses. Comme participantes, dans un autre passage de son ouvrage, Pausanias évoque, en marge des « Jeux Olympiques » en l'honneur de Zeus, des « Jeux Héréens » (« Héraia ») en l'honneur d'Héra. Vous pouvez lire le texte complet (V, 16 (3)) en grec et en français ici :

http://mercure.fltr.ucl.ac.be/Hodoi/concordances/pausanias_perieg_lv05/lecture/16.htm

Il dit que lors de la course, les participantes avaient « les cheveux flottants, la tunique abaissée jusqu'au dessous du genou, l'épaule droite toute nue et débarrassée jusqu'au sein. » C'est suffisamment inhabituel de la part de jeunes filles ou de femmes grecques bien élevées pour qu'il le souligne ! Cependant, rien de scandaleux, visiblement, puisque tout cela est en l'honneur d'Héra.


La dernière source que je voudrais évoquer n'est pas textuelle, mais archéologique. C'est donc la plus précieuse puisqu'elle nous livre un fait brut et direct. Il s'agit d'une inscription sur une stèle retrouvée à Delphes et datant du milieu du Ier s. ap. JC. Sa référence dans le corpus des « Fouilles de Delphes » est FD III, 1 : 534. Le texte grec complet est visible ici :

https://inscriptions.packhum.org/text/239224

L'inscription a été commanditée par Hermesianax, un citoyen de Tralles (en Asie Mineure), en l'honneur de ses trois filles, Tryphosa, Hédéa, et Dionysia, victorieuses dans plusieurs compétitions sportives et musicales, lors de différents Jeux panhelléniques. Il n'est pas du tout question des féminins Jeux Héréens, mais des Jeux Pythiques, Isthmiques, Néméens, Sébastéens d'Athènes, Asclépiens d'Epidaure. Cela signifierait-il qu'elles étaient les seules filles à concourir, comme notre mythique Atalante ? Ou bien que ces compétitions sportives comportaient des épreuves réservées aux femmes (finalement comme aujourd'hui, où la plupart des épreuves sportives ne sont pas mixtes) ? Je pencherais pour la deuxième hypothèse, qui semble plus vraisemblable, et qui est étayée par le fait qu'on précise de Tryphosa qu'elle était « la première des filles » et pour Hédéa « la première fille ». On pourrait traduire « catégorie filles ».

Que nous apprend l'inscription sur ses trois demoiselles ? Beaucoup de choses.

- Tryphosa a été la première des filles à remporter trois victoires d'affilée à la course de stade (course à pied) aux Jeux Pythiques et Isthmiques.

- Hédéa a aussi gagné deux courses de stade (je vous épargne à chaque fois la mention des Jeux où avait lieu l'épreuve), une course de chars de guerre en armes, et l'épreuve junior des citharèdes (épreuves musicales et sportives étaient mêlés dans ces Jeux et il était fréquent que le même athlète remporte des prix dans les deux types de disciplines). On apprend enfin qu'elle a été la première de son âge… , puis la première fille… , mais dans les deux cas l'inscription est effacée et on ne sait pas quels sont ces exploits où elle a établi des records.

- Dionysia, malheureusement, sa partie d'inscription est encore plus effacée, mais on sait qu'elle a remporté deux victoires à la course de stade.


Moi, j'ai un faible pour Hédéa. Quelle fille douée !

- Elle concourt dans au moins trois disciplines différentes (dont deux sportives et une musicale ; certes c'était plus habituel chez les Grecs que chez nous, mais imaginez une personne qui serait championne olympique d'athlétisme et qui gagnerait en même temps un prix d'interprétation aux Victoires de la Musique!!!).

- Elle bat des records, au moins deux, même si on ne sait pas de quoi.

- Elle est précoce, puisqu'elle a déjà gagné un prix dans la catégorie junior (mot à mot : « enfants ») et qu'elle a été la première de son âge en quelque chose.

- Et pour finir, moi, ça me perturbe, cette épreuve de chars de guerre en armes ! Je trouve que c'est quand même un truc qui a l'air très viril, non ? Pour cette épreuve-là, j'avoue que j'ai plus de mal à imaginer une épreuve strictement féminine avec toute une troupe de femmes en armes sur des chars de guerre ! Dans le mythe, oui, mais dans la réalité ? Si c'était le cas, alors bravo les Grecs d'avoir permis cela !!! Et si ce n'est pas le cas, cela signifie que notre petite Hédéa était la seule nana casquée et armée sur son char de guerre au milieu des mecs barbus, et alors bravo Hédéa !!!


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Ajout le 18 juillet 2021

J'ai depuis découvert ce fabuleux site consacré aux femmes grecques célèbres : http://chaerephon.e-monsite.com/medias/files/artistes.html

Vous y trouverez, à la rubrique "sportives" :

- le texte sur Kallipateira ("Callipatira"), autrement appelée "Pherenikê", ainsi que d'autres textes la mentionnant, en grec avec la traduction française,

- la stèle des trois sœurs, en grec avec la traduction française,

- le texte d'une stèle qui m'avait échappé sur une autre sportive, Seia Spes, en grec avec la traduction française.

Bonne lecture ! 

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lundi 19 octobre 2020

Visions féminines des menstrues au Moyen Âge

J'ai présenté vendredi 16 octobre dernier une communication sur les visions féminines des menstrues au Moyen Âge, lors d'un séminaire sur le corps féminin organisé par Questes, association de jeunes chercheurs médiévistes.

Je vous en propose ici une deuxième version orale, faite après coup, et par conséquent un peu plus longue que l'original (55 minutes environ, au lieu de 20).


Pour l'écouter, cliquez sur le lien ci-dessous :

https://www.pearltrees.com/pla2/publications-nadia-internet/id33402228/item326842320

(quand vous voyez le micro, cliquez dessus)

 

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mercredi 7 octobre 2020

Quand l'anatomie de l'appareil génital révèle l'histoire sociale et culturelle

 

J'ai lu récemment avec intérêt l'ouvrage de Thomas Laqueur, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, publié en 1990 (titre original : Making Sex: Body and Gender From the Greeks to Freud). C'est un ouvrage incontournable dans l'histoire du genre. Il est aujourd'hui partiellement contesté, comme beaucoup d'ouvrages incontournables, mais la démarche de Thomas Laqueur et son regard sur l'histoire du genre restent valables. Je ne vais pas ici vous en faire un compte-rendu détaillé ; vous en trouverez facilement sur internet. En quelques mots, sa thèse est qu'il existe deux modèles chez les auteurs « scientifiques » de l'Antiquité à aujourd'hui qui ont écrit sur l'anatomie de l'appareil génital : l'un selon lequel il y aurait un sexe unique, et l'appareil génital féminin ne se définirait que comme une variante de l'appareil génital masculin ; l'autre selon lequel il y aurait deux sexes biens définis et bien différents. D'après lui, les deux modèles ont toujours coexisté, mais celui du sexe unique a dominé l'histoire occidentale de l'Antiquité au XVIIIe siècle, et celui des deux sexes la domine depuis le XVIIIe siècle jusqu'à aujourd'hui.

Cette thèse est donc actuellement contestée, mais peu importe, car ce que j'ai trouvé vraiment capital dans son ouvrage n'est pas là : c'est l'idée que, quel que soit le modèle scientifique auquel adhère une personne, cette personne pourra en tirer parti pour plaquer dessus l'interprétation sociale et culturelle de son choix. Thomas Laqueur montre bien que, quelle que soit la théorie, un auteur misogyne va toujours l'interpréter d'une manière qui abaisse les femmes, un auteur ou une autrice favorable aux femmes va toujours l'interpréter d'une manière qui les met en valeur. C'est une idée extrêmement saine, qui ne vaut pas que pour le cas précis de l'anatomie de l'appareil génital, mais pour toute théorie scientifique. On a beau dire que la science doit être objective, elle est produite, écrite, décrite, par des êtres humains façonnés par une société et une culture, qui sont toujours susceptibles, plus ou moins consciemment d'interpréter les données scientifiques en fonction de ce qu'ils ont en tête et qui est subjectif. Je dis « ils », mais cela nous concerne tous, bien sûr. Nous n'y pouvons rien, mais le fait d'en être conscients et de présenter nos thèses avec prudence devrait nous permettre de relativiser un petit peu cette fausse objectivité.

Mais revenons au contenu de l'ouvrage de Thomas Laqueur. Pas de compte-rendu détaillé, donc, mais comme je le fais toujours ici, un petit bouquet cueillis dans les sentiers fleuris des pages de ce livre…


D'abord, un passage qui m'a vraiment amusée (et qui concerne mon domaine favori, celui des menstrues!) Un auteur du XVIIe siècle, Nicolo Serpetro, pensait - comme tout le monde depuis l'Antiquité - que l'évacuation du sang menstruel est une purgation des humeurs du corps et que ce sang peut aussi bien sortir par un autre endroit (de très nombreux textes antiques et médiévaux font le parallèle avec les saignements de nez). Il dresse alors la liste de toutes les parties du corps par où ce sang pouvait être évacué : « chez une Saxonne, il lui sortit par les yeux ; chez une nonne, par les oreilles ; une femme de Stuttgart le vomit ; une esclave s'en défit par crachat ; une femme de Trente l'évacua par le nombril ; et enfin (même si la chose lui paraît des « plus stupéfiantes »), une certaine Monica l'évacua par l'index et les petits doigts. » (p. 173, n. 90 p. 453 pour la référence)


Autre chose qui m'a impressionnée, parce que je l'ignorais, alors que c'est bien plus proche de nous que le Moyen Âge : au XIXe siècle, on découvre enfin le processus de l'ovulation. Seulement, on a alors cru que la menstruation était la conséquence et le signe de l'ovulation. Mais…, me direz-vous, les femmes devaient bien se rendre compte que ça ne correspondait pas du tout, que c'est deux semaines après le début de la menstruation qu'elles avaient plus de chances de tomber enceintes ! Eh bien, ce n'est pas si évident : déjà, toutes ces théories sont échafaudées par des hommes et, si certains semblent trouver intéressant de solliciter le témoignage des femmes, il n'y en a pas trop ; d'autre part, les femmes elles-mêmes confirmaient généralement cette idée, parce qu'elles intégraient comme tout le monde (comme nous l'aurions tous fait) les croyances de leur époque et de leur société, et parce qu'une fois qu'elles se trouvaient enceintes il n'était pas toujours évident de se souvenir du jour de la conception (d'autant plus si elles avaient eu des relations sexuelles à plusieurs moments du cycle).

Cela ne s'arrête pas là. Alors que depuis l'Antiquité, on avait toujours pensé (comme on le pense à nouveau aujourd'hui) que les femmes n'ont pas de périodes de « chaleur » en fonction du cycle, voilà qu'en ce XIXe siècle, certains se mettent aussi à croire que les femmes fonctionnent comme d'autres femelles mammifères. Cette croyance semble corroborée par le fait que certaines d'entre elles, les chiennes notamment, perdent du sang en période de chaleur, et qu'il pouvait sembler évident (mais c'est inexact, on le sait aujourd'hui) que cette perte de sang était de même nature que les menstruations des humaines.

Là se placent les expériences impitoyables d'un certain Theodor von Bischoff sur sa chienne : il l'a approchée d'un mâle alors qu'elle était en chaleur sans les laisser entrer en contact, plusieurs jours de suite, au milieu desquels il lui a tranché un ovaire et au terme desquels il l'a tuée et disséquée pour observer l'état de son appareil génital (p. 341). Et d'en déduire sa théorie sur les femmes en chaleur. Je me demande s'il n'a pas secrètement rêvé de pratiquer les mêmes expériences douteuses sur une dame, pour l'amour de la science…

Mais ce que je trouve extraordinaire, là encore, c'est que d'une théorie, qu'elle soit juste ou fausse (en l'occurrence elle était fausse), on tire des interprétations sociales et culturelles complètement différentes.

Ainsi, certains, constatant quand même que dans la vie courante, ces dames parisiennes n'avaient pas trop l'air d'être « en chaleur » à période fixe du mois, en ont déduit que cette rythmicité avait simplement disparu avec la « civilisation » et ont prétendu confirmer cela en s'appuyant sur des récits d'ethnologues qui croyaient déceler des périodes de chaleurs chez les femmes des « peuples primitifs » ! (p. 366)

À l'inverse, une féministe, Elizabeth Wolstenholme, s'empare de cette théorie pour en faire une interprétation qui témoigne de l'oppression immémoriale des femmes par les hommes. Selon elle, les femmes au départ n'avaient pas de pertes de sang menstruelles et (suppose-t-on, même si elle ne le dit pas explicitement) faisaient l'amour à périodes fixes, au moment de leurs chaleurs. Mais le rythme sexuel effréné que les hommes ont imposé aux femmes a fini par les blesser dans leur chair et ce saignement, un caractère d'abord acquis, serait devenu héréditaire ! « La menstruation disparaîtra lorsque les femmes seront maîtresses de leur corps. » (p. 367)


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mercredi 23 septembre 2020

Du sang menstruel plein les musées


La fin du XXe et le début du XXIe siècles ont vu l'émergence d'un art féministe et provocateur qu'on a pu qualifier d' « art menstruel ». L'expression est abusive, car elle s'applique à des artistes dont les styles, les supports, les objectifs artistiques sont variés et différents, mais elle a l'avantage de mettre en valeur un phénomène particulier : celui qui consiste à représenter les menstrues, à les évoquer, les suggérer, voire à les utiliser comme matériau. Je ne vous en ferai pas ici un catalogue, n'ayant ni les compétences ni les connaissances suffisantes, et ayant généralement moins de goût pour l'art contemporain que pour celui d'époques plus anciennes. Vous en trouverez de très nombreux exemples en tapant « art menstruel » dans un moteur de recherche. Je vous en citerai seulement deux exemples qui me semblent emblématiques :

- « Red flag » de Judy Chicago (1971) est emblématique, car c'est la première œuvre qui ose traiter explicitement du sujet et d'une façon qui reste tout aussi provocante aujourd'hui qu'il y a quarante ans. C'est une photographie monochrome qui représente en gros plan la main d'une femme en train de retirer un tampon taché de sang de son entre-jambe.

- Les tableaux de John Anna, artiste contemporaine, qui peint des femmes, souvent en lien avec la menstruation ou la féminité en général, en utilisant comme peinture son propre sang menstruel. Son travail me semble emblématique par l'originalité du support, qu'on trouve cela intéressant ou inutile, et parce que c'est une jeune artiste qui produit actuellement et qui se situe donc à l'autre extrémité de la chronologie initiée par Judy Chicago.


Quarante ans d' « art menstruel », donc ? Quarante toutes petites années, et encore dans un contexte très confidentiel, car, ayant grandi dans une famille d'artistes et d'amateurs d'art, au milieu de livres d'art, d'expositions et de musées, je n'avais jamais entendu parler de ce sujet avant l'année dernière ! Eh bien, si je vous disais que non, que c'est bien plus ancien… Si je vous disais qu'on n'a pas attendu les années 1970 pour faire de l' « art menstruel », que le sang menstruel était omniprésent dans les œuvres du Moyen Âge et de la Renaissance… Alors, certes, de manière implicite ! Je vous invite donc aujourd'hui à me suivre dans les musées d'art ancien pour y retrouver les innombrables taches de sang menstruel.


Dans son livre, Vivre en famille au Moyen Âge, Paris, Belles Lettres, 2018, Chiara Frugoni explique que les petits enfants sont souvent vêtus de rouge dans les tableaux ou portent un corail rouge en collier, parce que cela les protégeait des hémorragies, des maladies infantiles pleines de rougeurs. Qu'est-ce que les menstrues ont à voir là-dedans, me direz-vous ?

 Souvenez-vous qu'on croyait aussi au Moyen Âge que les enfants étaient conçus, puis nourris dans le ventre de leur mère par son sang menstruel (et encore au moment de l'allaitement, le lait étant du sang menstruel qui a juste changé de couleur). Il s'ensuivait, comme ce sang véhiculait de nombreuses impuretés, toutes ces maladies infantiles pleines de rougeurs, restes de sang menstruel mal évacué lors de la conception, de la grossesse ou de l'allaitement… J'en avais déjà parlé dans l'article « Les maladies infantiles au XVIe siècle : vision apocalyptique » (https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/07/les-maladies-infantiles-au-xvie-s.html).

Donc pensez-y : tous ces petits enfants vêtus de rouge ou portant du rouge dans les tableaux se protègent des restes de sang menstruel qui affectent leur santé.


Mais ce sang menstruel apparaît aussi de façon plus explicite, sur un corps féminin. Je résume ici ce que j'ai lu dans un passionnant article : Albert-Llorca Marlene, « Les fils de la Vierge. Broderie et dentelle dans l'éducation des jeunes filles. », in L'Homme, vol. 133, 1995. article lisible en ligne ici : https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1995_num_35_133_369880. Marlène Albert-Llorca y explique que la Vierge a toujours une robe rouge et un manteau bleu dans les tableaux représentant l'Annonciation, parce que la robe rouge symbolise son sang menstruel impur (on en revient à la croyance rappelée plus haut selon laquelle le sang menstruel est la semence féminine, nécessaire à la conception). Or ce sang menstruel impur de la Vierge est justement purifié par le saint Esprit au moment de l'Annonciation. Le manteau est bleu parce qu'à ce moment elle est enveloppée par Dieu, cela symbolise le côté céleste. À partir du XVIIe s, on commence à la voir avec une robe blanche, parce que la théorie de l'Immaculée Conception commence à se développer : c'est-à-dire qu'elle a été conçue par ses parents sans sang menstruel, donc elle n'en porte de toute façon pas en elle, elle est déjà pure dès sa conception.

Marie Piccoli-Wentzo a écrit récemment pour Actuel Moyen Âge un article qui développe la même idée : « La Vierge aussi avait ses règles ! », https://actuelmoyenage.wordpress.com/2020/05/28/la-vierge-aussi-avait-ses-regles/. Elle s'est intéressée aussi aux tableaux de la Renaissance italienne, non plus des Annonciations, mais des Adorations ou des Vierges à l'enfant. Rappelant, comme je l'ai déjà plusieurs fois expliqué dans ce blog, que l'on pensait que le sang menstruel était un élément indispensable de la conception d'un enfant, elle montre que plusieurs de ces tableaux peuvent être regardés comme une scène d'accouchement, où l'on voit l'Enfant Jésus sortir d'un repli d'étoffe rouge de la Vierge caché dans son manteau bleu, exactement comme s'il sortait de sa vulve sanglante de sang – menstruel, donc.

De là, on en arrive à la représentation cachée des vulves dans l'art du Moyen Âge et de la Renaissance. J'en avais parlé dans un article à propos d'un tableau de la vie quotidienne : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/07/le-secret-du-poissonnier.html, mais ces représentations de vulves apparaissent aussi dans des tableaux religieux du Moyen Âge et de la Renaissance, précisément souvent des Annonciations, dans les courbures bouffantes d'une étoffe aux replis rougeoyants entourant dans une forme suggestive un trou plus obscur, ou dans un nœud du bois, noyau sombre qu'entourent des lignes dont les courbures sont aussi suggestives. Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez lire l'article « L'art vaginal, tabou médiéval » écrit en 2019 par Nicolas Garnier et Marie Piccoli-Wentzo (encore elle!), pour Actuel Moyen Âge : https://www.nonfiction.fr/article-9768-actuel-moyen-age-lart-vaginal-tabou-medieval.htm. Et compléter si le sujet vous intrigue par un article plus poussé : D. Karadimas, « La part de l’Ange : le bouton de rose et l’escargot de la Vierge. Deuxième partie », Anthrovision, 1.2 | 2013 : https://journals.openedition.org/anthrovision/676). L'un des exemples les plus frappants en est le repli du tissu formé dans la main droite de la femme en robe à la droite du très célèbre tableau de Botticelli, La Naissance de Vénus (1485). Allez voir ce détail de près ! 

 

Tenez, puisque nous parlons de Botticelli, regardez cette Annonciation (1489-90) :

 


Vous y retrouvez les deux motifs que j'ai évoqués : la robe rouge recouverte du manteau bleu, et la vulve cachée. Regardez bien la forme toute particulière que forme le manteau en entourant la robe, regardez les plis, les coins sombres, les couleurs. Clignez un peu des yeux, et vous verrez apparaître une énorme vulve aux lèvres rouges gonflées de sang – menstruel bien sûr ! C'est le corps entier de la Vierge qui représente une vulve géante. Et cela est d'autant plus cohérent si l'on sait que la couleur rouge de cette vulve est précisément celle du sang menstruel.

Je pense aussi (mais là, c'est mon interprétation personnelle, et je ne m'appuie sur aucune savante lecture pour l'affirmer) que le rayon de Dieu qui apparaît dans de nombreuses représentations de l'Annonciation (pas dans celle-ci) a quelque chose de phallique. Or il se dirige généralement directement vers le corps de la Vierge. Je résume : un tableau représentant l'Annonciation représente en fait souvent un phallus, une vulve, et le sang menstruel nécessaire à la conception. Bref, une scène de pénétration sexuelle et de conception à peine voilée ! Vous pouvez être choqués ou trouver que j'affabule, mais cela n'avait rien de surprenant pour les hommes et les femmes du Moyen Âge et de la Renaissance, qui avaient tous ces symboles à l'esprit ; et d'ailleurs personne ne nie que l'Annonciation représente bien le moment de la conception du Christ par Dieu dans le corps de la Vierge.


En faisant ces réflexions, je me prends à songer que Courbet n'est décidément qu'un petit joueur, avec son « Origine du monde », face à ces peintres de la Renaissance !


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Du sang menstruel, des vulves, des scènes d'accouchement, de coït… Commencez-vous à avoir envie de vous précipiter dans un musée pour regarder les tableaux autrement ? Je l'espère. 

Sinon, j'ajoute que vous y trouverez aussi des scènes de défloration, camouflées – cela ne vous étonnera pas – sous le motif de « fleurs ». Un tableau qui représente une jeune fille tenant une fleur n'est JAMAIS innocent. Pour vous en persuader, je vous conseille la lecture de l'article de Pauline Mortas publié en 2019 sur son blog Sexcursus, « Des femmes et des fleurs. Représenter la perte de la virginité » : https://sexcursus.hypotheses.org/365. Elle est spécialiste de la vision de la sexualité féminine à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, mais on l'occurrence, dans cet article, elle balaie une période bien plus large de l'histoire de l'art occidental.

J'en profite pour vous conseiller tous les articles de son blog, bien écrit, bien documenté et drôle !


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mercredi 9 septembre 2020

Enquête sur une serviette hygiénique du XIVe siècle

 

Si vous êtes des fidèles lecteurs de ce blog, vous vous souvenez d'un des premiers articles que j'y ai écrits sur le sang menstruel, où je citais l'étonnante déposition de Béatrice de Planissoles : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/05/les-pouvoirs-magiques-du-sang-menstruel.html. Je vous le rappelle pour mémoire :

 

« Ces linges tachés de sang le sont du sang menstruel de ma fille Philippa. Cette Juive baptisée m'avait dit que si je gardais du premier sang qui sortît de cette fille et que si je donnais à boire de ces menstrues à son mari ou à un autre homme, cet homme ne se soucierait plus jamais d'une autre femme. Aussi, quand ma fille Philippa, il y a déjà longtemps, eut ses premières règles, je la regardai au visage ; elle était congestionnée ; je lui demandai ce qu'elle avait. Elle me dit qu'elle perdait du sang par la vulve. Me rappelant ce que m'avait dit cette Juive baptisée, je coupai un morceau de la chemise de ma fille Philippa, qui était tachée de ce sang, et comme il me semblait qu'il n'y en avait pas assez, je donnai à ma fille un autre morceau d'étoffe de lin très fin pour que, quand elle aurait ses règles, elle en teignît et mouillât cette étoffe. Elle le fit. Je séchai ces étoffes dans l'intention, quand elle aurait un mari, de lui donner à boire de ces menstrues, en les exprimant de ces étoffes préalablement mouillées. Philippa fut fiancée cette année, et je me proposais d'en donner à boire à son promis. Mais je pensais qu'il valait mieux le faire quand le mari aurait connu charnellement Philippa. Elle lui en donnerait elle-même à boire. Quand je fus arrêtée, le mariage n'était pas encore consommé et on n'avait pas fait les noces ; je n'en fis donc pas boire au mari. »

 

J'avais trouvé ce texte dans un article de Georges Duby intitulé « Dépositions, témoignages, aveux », dans le tome II « Le Moyen Âge » de l'Histoire des femmes en Occident (1e édition : Plon, 1991). Je ne m'étais pas encore préoccupée de chercher le texte original, pensant que c'était une traduction de l'ancien français, et que la traduction en français moderne ne l'avait guère altérée. Cependant, en avançant dans mes recherches, je ne pouvais pas garder un texte de seconde main. J'ai donc creusé un peu, et il s'est avéré que les choses sont plus compliquées que je ne le pensais.

D'abord, le texte original du registre d'Inquisition de l'évêque Jacques Fournier est entièrement en latin. Cela signifie que les dépositions des habitants de Montaillou et notamment de Béatrice de Planissoles ont été traduites de la langue dans laquelle ils se sont exprimés à l'oral vers le latin, car il est évident, que ni les bergers ni les paysans de Montaillou, ni même notre petite châtelaine, ne s'exprimait couramment en latin. Ensuite, cette langue dans laquelle ils s'exprimaient était, si l'on veut, de l' « ancien français », mais pas celui du nord, encore assez proche du français moderne : il s'agissait plutôt d'occitan ou « ancien occitan » (je ne sais si cela se dit) puisque toute cette histoire se déroule dans les Pyrénées.

J'ai donc pu consulter en bibliothèque deux ouvrages, que nous devons tous deux à Jean Duvernoy :

- L'édition du texte original en latin : Le Registre d'inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers (1318-1325) : manuscrit n° Vat. Latin 4030 de la Bibliothèque Vaticane, éd. Jean Duvernoy Toulouse, E. Privat, 1965, vol. 1, p. 248.

- La traduction en français moderne : Le Registre d'inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers : 1318-1325, trad. Jean Duvernoy, Paris / La Haye / New York, Mouton, 1977, vol. 1, p. 283-284.


J'ai d'abord regardé la traduction française. C'est bien exactement le même texte que celui que cite Georges Duby. Il y a toutefois une toute petite différence. Toute petite ? Certes, mais elle concerne quelque chose de capital pour moi ! Là où Duby a écrit « je donnai à ma fille un autre morceau d'étoffe de lin très fin », Duvernoy écrivait en réalité « je donnai à ma fille un autre morceau d'étoffe de lin « blouset » et fin ». Il reconnaissait en note ne pas savoir la signification de « blouset ». En tout cas, cela m'a mis la puce à l'oreille, car ce dont il est question n'est rien moins que la composition matérielle de la protection menstruelle que Béatrice donne à sa fille. Je me suis promis de poursuivre l'enquête sur ce mot, et j'ai regardé le volume contenant le texte original en latin.

Et là, grosse surprise ! Jean Duvernoy s'est permis des écarts assez importants par rapport à la version originale. Le plus important de tous est que le texte original en latin était entièrement au style indirect et rapportait donc les paroles de Béatrice (comme d'ailleurs de toutes les personnes interrogées dans ce registre d'Inquisition) à la 3e personne ! Je comprends bien sûr la démarche de Jean Duvernoy, qui a essayé de retrouver la voix de Béatrice à la 1e personne derrière la retranscription de l'Inquisiteur Jacques Fournier ou de son secrétaire. C'était très tentant. Toutefois, je crois que nous devons faire preuve d'humilité : nous ne parviendrons jamais à reconstituer exactement la déposition orale de Béatrice et des autres, d'autant plus s'ils se sont exprimés en occitan et qu'on les a traduits en latin (que nous retraduisons à notre tour en français moderne!), aussi je pense qu'il vaut mieux rester au plus près de la seule source que nous ayons, ce texte latin.

D'autres écarts de Jean Duvernoy m'ont gênée : il a supprimé les très nombreuses répétitions et l'emploi répété de l'expression « ladite », « ledit », etc. Ce faisant, il a rendu, certes, le texte plus agréable à lire, cependant n'oublions pas qu'il ne s'agissait pas d'un texte littéraire, mais d'un texte juridique. Aujourd'hui aussi, je pense qu'une déposition dans un procès doit comporter un grand nombre de répétitions afin d'éviter toute ambiguïté.

Enfin, l'adjectif « congestionnée », pour exprimer l'état de la jeune fille au moment de ses premières règles, me semble une interprétation beaucoup trop libre. Il est vrai que le terme latin, « effecta », pose problème : c'est le participe passé d'un verbe signifiant « achever, exécuter », ce qui ne veut rien dire si on traduit mot à mot. L'idée me semble assez proche d'expressions comme « Je suis fini », « Je suis achevé », « Je n'en peux plus », ou encore du fameux « Je suis au bout de ma vie » en vogue chez les adolescents d'aujourd'hui. Dans le dictionnaire de latin médiéval de Du Cange, Glossarium mediae et infimae latinitatis (consultable ici : http://ducange.enc.sorbonne.fr/), on a plus de précisions. « Effectus, -a, -um » a droit à une entrée spécifique et est défini comme « lassatus, fatigatus, languidus, fractus, sine effectu », en d'autres termes « abattu, fatigué, épuisé, affaibli... », ce qui n'est pas exactement « congestionné ».


Après toutes ces surprises, j'ai ensuite cherché avec une ardente curiosité quel mot latin Duvernoy avait traduit par cet hésitant « blouset » entre guillemets. En latin, il s'agit de blosetum. Il est employé comme adjectif et à l'accusatif : il faudrait donc rechercher un mot qui se présenterait comme « blosetus, -a, -um ». Il est évident qu'il n'y a rien qui y ressemble dans le Gaffiot. Rien non plus dans les dictionnaires de latin médiéval, ni dans celui de Du Cange cité plus haut, ni dans le Lexicon Mediae Latinitatis (consultable ici : http://linguaeterna.com/medlat/). Il est clair que celui qui a transcrit en latin la déposition de Béatrice a tout simplement latinisé un mot qu'elle a employé. J'ai donc reporté mes recherches vers les dictionnaires d'ancien français. J'ai d'abord pensé que cela pouvait avoir un rapport avec le mot « blouse », mais ce mot n'est apparu qu'au XVIIe siècle, il semble plutôt se rattacher à « bliaud », et désigne plus une forme de vêtement qu'une matière. Le dictionnaire d'ancien français de Godefroy (consultable ici : http://micmap.org/dicfro/search/dictionnaire-godefroy) indique les termes « blos / blous / blois / blus » avec le sens de « dénué, privé, vide » ou, sous une forme adverbiale « seulement, simplement ». Tout cela ne nous avance guère… Comme nous le faisons tous en désespoir de cause quand les dictionnaires en ligne ne nous apportent pas satisfaction, j'ai fini par m'en remettre directement à un moteur de recherche, qui m'a assez vite fait tomber sur le Dictionnaire occitan-français selon les parlers languedociens, de Louis Alibert. C'est à ce moment-là que je me suis souvenue que Béatrice parlait vraisemblablement une langue qui se rapprochait plus de l' « occitan » que de l' « ancien français ». Et bingo ! J'y ai trouvé l'adjectif « Blos, -a » = « pur, net, sans mélange », et son dérivé « bloset » = « d'une pureté agréable, assez pur ». Imaginez la satisfaction de chercheuse en tombant sur cette pépite :

- le mot vient d'un dictionnaire d'occitan, probablement la langue parlée par Béatrice

- il est le plus proche possible de la transcription latine « blosetus »

- et pour le sens il convient parfaitement.


Reprenons donc l'expression entière en latin. Béatrice a donné à sa fille Philippa un « pannum lineum blosetum et subtile ». Pannus désigne un « morceau de tissu », une « bande d'étoffe », lineum signifie « en lin », subtile « fin », et on a donc blosetum « d'une pureté agréable, assez pur ». Cette expression de quatre mots est la source médiévale la plus riche pour nous indiquer à quoi pouvaient ressembler les protections menstruelles (attention, encore une fois, à ne pas généraliser à tout le Moyen Âge : cela concerne le début du XIVe siècle, dans les Pyrénées, dans une famille de petite noblesse). Et mon fameux « bloset », qui a fait l'objet de toute cette passionnante enquête, y apporte une information capitale : je pense que cette précision sur la pureté du tissu indique qu'il s'agissait d'un objet prévu à cet effet, propre, et non pas un vieux pan de chemise ni un chiffon réutilisé de multiples fois.


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