mercredi 23 septembre 2020

Du sang menstruel plein les musées


La fin du XXe et le début du XXIe siècles ont vu l'émergence d'un art féministe et provocateur qu'on a pu qualifier d' « art menstruel ». L'expression est abusive, car elle s'applique à des artistes dont les styles, les supports, les objectifs artistiques sont variés et différents, mais elle a l'avantage de mettre en valeur un phénomène particulier : celui qui consiste à représenter les menstrues, à les évoquer, les suggérer, voire à les utiliser comme matériau. Je ne vous en ferai pas ici un catalogue, n'ayant ni les compétences ni les connaissances suffisantes, et ayant généralement moins de goût pour l'art contemporain que pour celui d'époques plus anciennes. Vous en trouverez de très nombreux exemples en tapant « art menstruel » dans un moteur de recherche. Je vous en citerai seulement deux exemples qui me semblent emblématiques :

- « Red flag » de Judy Chicago (1971) est emblématique, car c'est la première œuvre qui ose traiter explicitement du sujet et d'une façon qui reste tout aussi provocante aujourd'hui qu'il y a quarante ans. C'est une photographie monochrome qui représente en gros plan la main d'une femme en train de retirer un tampon taché de sang de son entre-jambe.

- Les tableaux de John Anna, artiste contemporaine, qui peint des femmes, souvent en lien avec la menstruation ou la féminité en général, en utilisant comme peinture son propre sang menstruel. Son travail me semble emblématique par l'originalité du support, qu'on trouve cela intéressant ou inutile, et parce que c'est une jeune artiste qui produit actuellement et qui se situe donc à l'autre extrémité de la chronologie initiée par Judy Chicago.


Quarante ans d' « art menstruel », donc ? Quarante toutes petites années, et encore dans un contexte très confidentiel, car, ayant grandi dans une famille d'artistes et d'amateurs d'art, au milieu de livres d'art, d'expositions et de musées, je n'avais jamais entendu parler de ce sujet avant l'année dernière ! Eh bien, si je vous disais que non, que c'est bien plus ancien… Si je vous disais qu'on n'a pas attendu les années 1970 pour faire de l' « art menstruel », que le sang menstruel était omniprésent dans les œuvres du Moyen Âge et de la Renaissance… Alors, certes, de manière implicite ! Je vous invite donc aujourd'hui à me suivre dans les musées d'art ancien pour y retrouver les innombrables taches de sang menstruel.


Dans son livre, Vivre en famille au Moyen Âge, Paris, Belles Lettres, 2018, Chiara Frugoni explique que les petits enfants sont souvent vêtus de rouge dans les tableaux ou portent un corail rouge en collier, parce que cela les protégeait des hémorragies, des maladies infantiles pleines de rougeurs. Qu'est-ce que les menstrues ont à voir là-dedans, me direz-vous ?

 Souvenez-vous qu'on croyait aussi au Moyen Âge que les enfants étaient conçus, puis nourris dans le ventre de leur mère par son sang menstruel (et encore au moment de l'allaitement, le lait étant du sang menstruel qui a juste changé de couleur). Il s'ensuivait, comme ce sang véhiculait de nombreuses impuretés, toutes ces maladies infantiles pleines de rougeurs, restes de sang menstruel mal évacué lors de la conception, de la grossesse ou de l'allaitement… J'en avais déjà parlé dans l'article « Les maladies infantiles au XVIe siècle : vision apocalyptique » (https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/07/les-maladies-infantiles-au-xvie-s.html).

Donc pensez-y : tous ces petits enfants vêtus de rouge ou portant du rouge dans les tableaux se protègent des restes de sang menstruel qui affectent leur santé.


Mais ce sang menstruel apparaît aussi de façon plus explicite, sur un corps féminin. Je résume ici ce que j'ai lu dans un passionnant article : Albert-Llorca Marlene, « Les fils de la Vierge. Broderie et dentelle dans l'éducation des jeunes filles. », in L'Homme, vol. 133, 1995. article lisible en ligne ici : https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1995_num_35_133_369880. Marlène Albert-Llorca y explique que la Vierge a toujours une robe rouge et un manteau bleu dans les tableaux représentant l'Annonciation, parce que la robe rouge symbolise son sang menstruel impur (on en revient à la croyance rappelée plus haut selon laquelle le sang menstruel est la semence féminine, nécessaire à la conception). Or ce sang menstruel impur de la Vierge est justement purifié par le saint Esprit au moment de l'Annonciation. Le manteau est bleu parce qu'à ce moment elle est enveloppée par Dieu, cela symbolise le côté céleste. À partir du XVIIe s, on commence à la voir avec une robe blanche, parce que la théorie de l'Immaculée Conception commence à se développer : c'est-à-dire qu'elle a été conçue par ses parents sans sang menstruel, donc elle n'en porte de toute façon pas en elle, elle est déjà pure dès sa conception.

Marie Piccoli-Wentzo a écrit récemment pour Actuel Moyen Âge un article qui développe la même idée : « La Vierge aussi avait ses règles ! », https://actuelmoyenage.wordpress.com/2020/05/28/la-vierge-aussi-avait-ses-regles/. Elle s'est intéressée aussi aux tableaux de la Renaissance italienne, non plus des Annonciations, mais des Adorations ou des Vierges à l'enfant. Rappelant, comme je l'ai déjà plusieurs fois expliqué dans ce blog, que l'on pensait que le sang menstruel était un élément indispensable de la conception d'un enfant, elle montre que plusieurs de ces tableaux peuvent être regardés comme une scène d'accouchement, où l'on voit l'Enfant Jésus sortir d'un repli d'étoffe rouge de la Vierge caché dans son manteau bleu, exactement comme s'il sortait de sa vulve sanglante de sang – menstruel, donc.

De là, on en arrive à la représentation cachée des vulves dans l'art du Moyen Âge et de la Renaissance. J'en avais parlé dans un article à propos d'un tableau de la vie quotidienne : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/07/le-secret-du-poissonnier.html, mais ces représentations de vulves apparaissent aussi dans des tableaux religieux du Moyen Âge et de la Renaissance, précisément souvent des Annonciations, dans les courbures bouffantes d'une étoffe aux replis rougeoyants entourant dans une forme suggestive un trou plus obscur, ou dans un nœud du bois, noyau sombre qu'entourent des lignes dont les courbures sont aussi suggestives. Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez lire l'article « L'art vaginal, tabou médiéval » écrit en 2019 par Nicolas Garnier et Marie Piccoli-Wentzo (encore elle!), pour Actuel Moyen Âge : https://www.nonfiction.fr/article-9768-actuel-moyen-age-lart-vaginal-tabou-medieval.htm. Et compléter si le sujet vous intrigue par un article plus poussé : D. Karadimas, « La part de l’Ange : le bouton de rose et l’escargot de la Vierge. Deuxième partie », Anthrovision, 1.2 | 2013 : https://journals.openedition.org/anthrovision/676). L'un des exemples les plus frappants en est le repli du tissu formé dans la main droite de la femme en robe à la droite du très célèbre tableau de Botticelli, La Naissance de Vénus (1485). Allez voir ce détail de près ! 

 

Tenez, puisque nous parlons de Botticelli, regardez cette Annonciation (1489-90) :

 


Vous y retrouvez les deux motifs que j'ai évoqués : la robe rouge recouverte du manteau bleu, et la vulve cachée. Regardez bien la forme toute particulière que forme le manteau en entourant la robe, regardez les plis, les coins sombres, les couleurs. Clignez un peu des yeux, et vous verrez apparaître une énorme vulve aux lèvres rouges gonflées de sang – menstruel bien sûr ! C'est le corps entier de la Vierge qui représente une vulve géante. Et cela est d'autant plus cohérent si l'on sait que la couleur rouge de cette vulve est précisément celle du sang menstruel.

Je pense aussi (mais là, c'est mon interprétation personnelle, et je ne m'appuie sur aucune savante lecture pour l'affirmer) que le rayon de Dieu qui apparaît dans de nombreuses représentations de l'Annonciation (pas dans celle-ci) a quelque chose de phallique. Or il se dirige généralement directement vers le corps de la Vierge. Je résume : un tableau représentant l'Annonciation représente en fait souvent un phallus, une vulve, et le sang menstruel nécessaire à la conception. Bref, une scène de pénétration sexuelle et de conception à peine voilée ! Vous pouvez être choqués ou trouver que j'affabule, mais cela n'avait rien de surprenant pour les hommes et les femmes du Moyen Âge et de la Renaissance, qui avaient tous ces symboles à l'esprit ; et d'ailleurs personne ne nie que l'Annonciation représente bien le moment de la conception du Christ par Dieu dans le corps de la Vierge.


En faisant ces réflexions, je me prends à songer que Courbet n'est décidément qu'un petit joueur, avec son « Origine du monde », face à ces peintres de la Renaissance !


*

Du sang menstruel, des vulves, des scènes d'accouchement, de coït… Commencez-vous à avoir envie de vous précipiter dans un musée pour regarder les tableaux autrement ? Je l'espère. 

Sinon, j'ajoute que vous y trouverez aussi des scènes de défloration, camouflées – cela ne vous étonnera pas – sous le motif de « fleurs ». Un tableau qui représente une jeune fille tenant une fleur n'est JAMAIS innocent. Pour vous en persuader, je vous conseille la lecture de l'article de Pauline Mortas publié en 2019 sur son blog Sexcursus, « Des femmes et des fleurs. Représenter la perte de la virginité » : https://sexcursus.hypotheses.org/365. Elle est spécialiste de la vision de la sexualité féminine à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, mais on l'occurrence, dans cet article, elle balaie une période bien plus large de l'histoire de l'art occidental.

J'en profite pour vous conseiller tous les articles de son blog, bien écrit, bien documenté et drôle !


*

 

Ajout en février 2023

Après avoir discuté avec Florence Larcher, qui étudie l’iconographie de saint Roch, je me suis intéressée aux représentations de ce saint. Je vous renvoie à l’article https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/04/crapaud-grenouille-et-sexe-feminin.html, rubrique « Ajout en février 2023 » pour de plus amples informations. Saint Roch, avec son bubon pesteux en forme de vulve, souvent sanglant, est un autre exemple de sang menstruel qui se camoufle dans la peinture ou la sculpture classiques.

Mon préféré est un saint Roch sur une fresque de l'église de Corridonia en Italie, que l’on peut difficilement regarder sans douter de l’interprétation d’une vulve d’où s’échappe du sang menstruel. Vous pouvez l’admirer ici :

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glises_dans_les_Marches#/media/Fichier:Chiesa_di_San_Claudio_al_Chienti,_chiesa_inferiore,_san_rocco.jpg


*

 

Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d'anciens, c'est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire