jeudi 20 juin 2019

Les pouvoirs magiques du sang menstruel, épisode 3 : miroir terni et clé tachée


Pour ce troisième et dernier épisode sur les pouvoirs magiques du sang menstruel, je pars d'un texte d'Aristote, fondamental, car il me semble (en l'état de mes recherches) que c'est historiquement le premier texte qui attribue au sang menstruel un pouvoir de type magique. Je dis « de type magique » et non « magique », car vous allez voir qu'Aristote tente de l'expliquer d'une manière très scientifique. Cette tentative d'explication scientifique reste toutefois bien confuse et incompréhensible pour nous et nous sommes tentés d'en rire. Rions, mais restons humbles : Aristote avait une culture et une intelligence phénoménales, et si nous avions vécu au IVe siècle av. JC, sans pouvoir accéder à un article de Wikipédia en trente secondes, nous ne lui serions certainement pas arrivés à la cheville !
« Ἐν γὰρ τοῖς ἐνόπτροις τοῖς σφόδρα καθαροῖς͵ ὅταν τῶν καταμηνίων ταῖς γυναιξὶ γινομένων ἐμβλέψωσιν εἰς τὸ κάτοπτρον͵ γίνεται τὸ ἐπιπολῆς τοῦ ἐνόπτρου οἷον νεφέλη αἱματώδης· κἂν μὲν καινὸν ᾖ τὸ κάτοπτρον͵ οὐ ῥᾴδιον ἐκμάξαι τὴν τοιαύτην κηλίδα͵ ἐὰν δὲ παλαιόν͵ ῥᾷον. Αἴτιον δέ͵ ὥσπερ εἴπομεν͵ ὅτι οὐ μόνον πάσχει ἡ ὄψις ὑπὸ τοῦ ἀέρος͵ ἀλλὰ καὶ ποιεῖ τι καὶ κινεῖ͵ ὥσπερ καὶ τὰ λαμπρά· καὶ γὰρ ἡ ὄψις τῶν λαμπρῶν καὶ ἐχόντων χρῶμα. Τὰ μὲν οὖν ὄμματα εὐλόγως͵ ὅταν ᾖ τὰ καταμήνια͵ διακεῖται ὥσπερ καὶ ἕτερον μέρος ὁτιοῦν· καὶ γὰρ φύσει τυγχάνουσι φλεβώδεις ὄντες. Διὸ γινομένων τῶν καταμηνίων διὰ ταραχὴν καὶ φλεγμασίαν αἱματικὴν ἡμῖν μὲν ἡ ἐν τοῖς ὄμμασι διαφορὰ ἄδηλος. »
« Quand les miroirs sont parfaitement nets, il est certain que si des femmes qui ont leurs règles s'y regardent, il s'étend sur la surface du miroir comme un nuage de vapeur sanguine. Si le miroir est neuf, il n'est pas facile de faire disparaître cette tache ; au contraire, il est facile de l'enlever si le miroir est vieux. La cause de ce fait, comme nous l'avons déjà dit, c'est que non seulement la vue éprouve quelque chose de l'air, mais aussi qu'elle agit elle-même sur lui et le déplace, tout comme le font les objets brillants. La vue, en effet, peut être classée parmi les objets brillants et qui ont une couleur. Il est donc tout simple que les yeux quand il y a les règles, se comportent comme toute autre partie de leur corps, puisqu'ils sont aussi remplis de veines. À l'époque des règles, le changement qui survient dans les yeux, par suite du trouble général de l'organisation, et de l'inflammation sanguine, peut très bien échapper à notre observation, mais il n'en existe pas moins. »
Aristote, Opuscules. Des rêves, II, 7-9 (459b-460a),
traduction d'après J. Barthélémy Saint Hilaire,
La Psychologie d'Aristote. Opuscules, Paris, Dumont, 1847 (j'y ai fait quelques modifications)

Je trouve que ce texte pseudo-scientifique fait écho à des motifs psychologiques et littéraires profondément ancrés dans nos cultures, des archétypes. Et notamment deux : le miroir magique et la tache de sang indélébile. 

Le miroir magique qui apparaît dans le conte de Blanche Neige aurait-il un rapport avec ceux décrits par Aristote ? Que se passe-t-il au moment où la méchante reine n'est plus la plus belle du monde et se trouve dépassée par Blanche Neige ? Ne peut-on pas imaginer qu'elle a été rattrapée par la ménopause, signe tangible de la vieillesse ? Tandis que Blanche Neige a peut-être au même moment eu ses premières règles, signe qu'elle est devenue une femme féconde et donc désirable ? La reine fait ensuite demander le cœur et le sang de Blanche Neige, qu'elle consomme.  Ce n'est pas une simple cruauté, boire du sang n'est pas anodin, dans quelque culture que ce soit. Et plus précisément le sang menstruel : on a vu dans l'article précédent qu'un homme qui boit du sang menstruel peut se retrouver attiré par la femme à qui appartient ce sang ; et une femme ménopausée qui boit le sang menstruel d'une autre femme, ne pourrait-elle pas retrouver la jeunesse de cette femme ? Je n'en ai pas encore trouvé de traces (je vous tiens au courant, car je lis beaucoup de recettes magiques du Moyen Âge...), mais cela me semble cohérent. 
Quant à Blanche Neige, n'oublions pas que sa naissance elle-même est liée au sang de sa mère, qui s'est « piqué le doigt avec une aiguille » : il faut évidemment y voir le symbole d'un autre sang, soit le sang de la défloration, signe qu'elle a eu son premier rapport sexuel avec son époux, ou sang des menstrues, signe de sa fertilité en puissance (si ce sont ses premières pertes) ou avérée (on a longtemps cru que le sang menstruel ne disparaissait pas lors de la grossesse, mais servait à la conception de l'embryon, puis à sa nourriture).

La tache de sang indélébile, elle, me fait penser naturellement à celle qu'a faite la femme de Barbe Bleue (autre conte popularisé par Perrault) sur la clé interdite, motif fascinant entre tous et que j'ai déjà évoqué sur ce blog (http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/09/la-cl-interdite.html). Je me rends d'ailleurs compte en relisant ce que j'écrivais en 2008 que c'était un petit peu inexact : les Romains (comme d'ailleurs les Grecs et les gens du Moyen Âge) ne pensaient pas que le sang des deux parents se mélangeaient, mais que le liquide séminal du père se mélangeait au sang menstruel de la mère (qui, selon les uns était une sorte de liquide séminal, mais c'est un grand débat que j'ai déjà évoqué : http://cheminsantiques.blogspot.com/2019/03/le-corps-feminin-et-le-fromage-une.html). En relisant donc cet article ancien, je me dis que, finalement, tout dans l'histoire de Barbe Bleue parle de sang menstruel : les femmes, le sang, le secret, l'interdit, la tache indélébile...
C'est aussi la tache de sang indélébile sur les mains criminelles de Lady MacBeth dans la pièce éponyme de Shakespeare… Une femme, encore !
Le motif est enfin décliné, mais avec un recul parodique, dans Le Fantôme de Canterville d'Oscar Wilde, où une tache présumée indélébile finit par être effacée sans peine par des personnages intelligents et éclairés qui ne croient pas aux superstitions. Puisse-t-il en être ainsi des tabous liés aux menstrues !


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mercredi 5 juin 2019

Les pouvoirs magiques du sang menstruel, épisode 2 : le remède ultime anti-limaces


Je poursuis ma série d'articles sur les pouvoirs du sang menstruel. Comme dans le précédent article, les exemples que je vais invoquer vont nous faire faire un saut dans le temps, mais cette fois-ci, bien que l'écart soit énorme (du Ier s. ap. JC à la fin du XIXe s), il est frappant de constater que les sources sont presque identiques. Il faut sans doute en déduire que les croyances absurdes au sujet des menstrues sont un phénomène sur lequel l'Histoire, la modernité, le progrès n'ont aucune prise !
De quoi s'agit-il ? On n'est plus dans le « courrier du cœur », comme dans le précédent article, mais dans la rubrique « conseils de jardinage ».

Au Ier s. ap. JC, Columelle est l'auteur d'un traité sur l'agriculture. Au milieu de nombreux trucs et astuces pour se débarraser des insectes nuisibles du jardin, il propose :
« Sed Democritus in eo libro, qui Graece inscribitur περἱ ἀντιπαθῶν, affirmat, has ipsas bestiolas enecari, si mulier, quae in menstruis est, solutis crinibus et nudo pede unamquamque aream ter circumeat : post hoc enim decidere omnes vermiculos, et ita emori. »
« Mais Démocrite, dans son livre, qui s'intitule en grec « peri antipathôn » [au sujet des antipathies], affirme que ces bestioles sont anéanties si une femme qui est en ses menstrues, les cheveux détachés et les pieds nus, fait trois fois le tour de chaque terrain : après cela en effet toutes les vermines tombent et meurent. »
Columelle, De agricultura, XI, 3 (64)

À la même époque, Pline l'Ancien (toujours lui ! cf. l'épisode précédent, et on n'a pas fini d'en parler...), énumérant les impressionnants pouvoirs positifs et négatifs du sang menstruel, évoque la même coutume :
« Quocumque autem alio menstruo si nudatae segetem ambiant, urucas et uermiculos scarabaeosque ac noxia alia decidere. Metrodorus Scepsius in Cappadocia inuentum prodit ob multitudinem cantharidum ; ire ergo per media arua retectis super clunes uestibus. Alibi seruatur, ut nudis pedibus eant capillo cinctuque dissoluto. Cauendum ne id oriente sole faciant, sementiua enim arescere. »
« Dans toute période de menstrue, si les femmes nues font le tour d'un champ de blé, les chenilles, les vers, les scarabées, et les autres bêtes nuisibles tombent. Métrodore de Scepsis dit que ce procédé a été trouvé, en Cappadoce, à cause de la pullulation des cantharides ; et qu'elles vont donc au milieu des champs, les vêtements retroussés au-dessus des fesses. Ailleurs l'usage veut qu'elles aillent pieds nus, la chevelure et la ceinture dénouées. Mais il faut prendre garde qu'elles ne fassent cela au lever du soleil, car la semence se dessécherait. »
Pline, Histoire Naturelle, XXVIII, 23 (78)

Au Ve s. ap. JC, Palladius, auteur comme Columelle d'un traité sur l'agriculture, mentionne toujours la même coutume :
« Aliqui mulierem menstruantem nusquam cinctam solutis capillis nudis pedibus contra erucas et cetera hortum faciunt circumire. »
« Certains font faire le tour du jardin à une femme menstruée sans ceinture, les cheveux dénoués, les pieds nus, contre les chenilles et toutes les autres bêtes. »
Palladius, De l'économie rurale, I. 35

Sautons à présent deux mille ans, et écoutons, non plus un conseiller, mais un témoin. Pas n'importe quel témoin, puisqu'il s'agit du docteur Icard, un médecin de la fin du XIXe siècle passionné par le sujet des règles, mais dont les écrits scientifiques regorgent de fantasmes surprenants (il méritera sans doute un article spécifique sur ce blog…). Dans sa thèse de médecine publiée à Paris en 1890, L’état psychique de la femme pendant la période menstruelle, considéré plus spécialement dans ses rapports avec la morale et la médecine légale, il affirme qu'en Anjou, quelques années plus tôt, « on faisait encore périr les chenilles qui infestaient un champ de choux en le faisant traverser à plusieurs reprises par une femme réglée, et dans le Morvan, on se protégeait ainsi des sauterelles » (p. 198).

On m'objectera sans doute que, contrairement au titre annoncé de l'article, cet usage n'est pas magique. Et après tout, en effet, cette pratique s'est peut-être réellement avérée efficace. Ou, même si elle ne l'était pas, peut-être qu'on le croyait sans forcément lui attribuer une origine surnaturelle (nous utilisons encore de nombreux produits naturels comme insecticides sans leur attribuer le moindre pouvoir magique!). Certes, toutefois il ne s'agit pas là de verser un peu de sang menstruel recueilli dans un flacon (cela serait bien plus pratique!) : il s'agit de déambuler, de faire un tour, voire trois tours, et surtout les femmes accompagnent cette pratique de gestes fortement ritualisés : les pieds nus (voire le corps entier), les cheveux dénoués, ainsi que la ceinture ; gestes qui dans de nombreuses cultures évoquent l'idée de lâcher toute retenue, toute maîtrise, de laisser libre cours. Ils ont donc probablement le rôle symbolique de faciliter l'écoulement du sang menstruel…
Notons de plus qu'on peut difficilement attribuer à cette pratique une cause rationnelle, du moins du point de vue d'une femme menstruée : nous savons bien que la quantité de sang perdu le temps de parcourir un champ ne suffirait évidemment pas à l'arroser entièrement ; pour imaginer cela, il faut des hommes totalement ignorants de la réalité, qui fantasment sur des flots de sang coulant de manière continue du vagin des femmes ! En réalité, les femmes perdent en moyenne cent millilitres au cours des quelques jours d'un cycle : à peine de quoi remplir un verre…

Le XXIe siècle apporte enfin un petit regard critique sur ces deux mille ans de sottise. En 2014, l'artiste Marianne Rosenstiehl a exposé une œuvre d'art moderne, une photographie intitulée Les limaces : elle y représente avec humour un groupe de femmes retroussant leurs jupes et déambulant pieds nus dans un champ ensemencé sous un ciel gris. Elle explique elle-même que c'est un clin d’œil à cette tradition absurde. Vous pouvez voir l'œuvre et lire une interview de l'artiste ici : http://www.oai13.com/focus/societe/au-petit-espace-marianne-resenstiehl-photographie-les-regles-et-explique-pourquoi/



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