mardi 25 février 2020

Bérose et Trotula : ou comment des auteurs deviennent des fantasmes



J'ai longtemps pensé que mes sujets de recherche successifs n'avaient rien à voir : « La Mésopotamie vue par les Grecs » en maîtrise de lettres classiques il y a plus de vingt ans, « Le dragon de sainte Marguerite » en master d'histoire médiévale il y a quelques années, et à présent la thèse sur « Les menstrues au Moyen Âge ». Je me rends compte maintenant que si : il s'agit dans tous les cas d'étudier la vision fantasmée qu'un groupe humain porte sur un autre groupe humain (souvent résumé à un archétype caricatural) :
- l'Oriental vu par les Occidentaux (Grecs et Romains de l'Antiquité)
- la Femme vue par les hommes (du Moyen Âge), et un peu l'Homme vu par les femmes, à travers la légende de Marguerite et de son dragon
- la Femme vue par les hommes (du Moyen Âge), à travers un exemple du fonctionnement de son corps.
Je me suis aussi rendu compte que, alors qu'il m'a semblé à chaque fois que ces sujets me tenaient vraiment à cœur et qu'ils étaient très originaux, eh bien non, je m'inscrivais désespérément dans un mouvement très à la mode : j'ai en effet découvert que depuis les années 1990, la vision qu'un groupe humain a d'un autre groupe humain (ou d'un pays, d'une entité, de quoi que ce soit) est devenue un sujet d'étude historique de plus en plus prisé, alors qu'il était inexistant auparavant. Malgré ma déconvenue de savoir que je suis très à la mode (chose que j'ai toujours détestée!), et sans compter que les menstrues aussi sont devenues un sujet d'actualité depuis quelques années, je suis heureuse que l'on s'intéresse à la « vision » : ce sujet d'étude va permettre d'analyser en profondeur bien des choses qui semblaient jusque là sans intérêt pour l'histoire.

Je voudrais aujourd'hui vous parler de deux personnes que j'ai eu l'occasion de rencontrer, l'un lors de ma recherche sur la Mésopotamie vue par les Grecs, l'autre lors de ma recherche sur les menstrues au Moyen Âge, et dont je trouve que le destin historiographique a une certaine ressemblance.
« Historiographique » signifie « qui concerne l'histoire de l'histoire ». Et précisément l'historiographie est importante quand on s'intéresse à l'histoire des visions. Pour ne donner qu'un exemple clair, l'historien Jules Michelet ne nous est plus guère utile pour étudier l'histoire du Moyen Âge ; en revanche, il est précieux pour comprendre le regard que les hommes du début du XIXe siècle portaient sur le Moyen Âge !

Mon premier compagnon de route est Bérose. Je vous en avais parlé à plusieurs reprises dans les premiers articles de ce blog, à une époque où j'étais encore tournée vers la Mésopotamie, et notamment ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2007/11/brose-et-callisthne-des-passeurs-de.html. C'est un auteur babylonien écrivant en grec qui a vécu entre la fin du IVe et le début du IIIe siècle av. JC (il a dû voir dans sa jeunesse Alexandre le Grand conquérir Babylone).
1e étape, dans l'Antiquité grecque et jusqu'au XIXe siècle : on nous parle d'un auteur babylonien écrivant en grec à qui l'on attribue un certain nombre de traités de toutes sortes (astronomiques et astrologiques, historiques, géographiques, etc.)
2e étape, début et milieu du XXe siècle : on se rend compte que beaucoup de ces attributions sont erronées, et on finit par douter de l'existence même de Bérose.
3e étape, fin du XXe siècle : on admet que finalement, au milieu de tous les ouvrages faussement attribués à Bérose, il y en a un, le traité historique, qu'il a probablement réellement écrit.

Ma deuxième compagne de route est Trotula. C'est une médecine de Salerne en Italie ayant vécu au XIe siècle.
1e étape, à partir du XIIe siècle, et surtout du XVIe, jusqu'au milieu du XIXe : plusieurs traités de médecine, puis un recueil fixe de trois traités sont attribués à une médecine du nom de Trotula.
2e étape, du milieu du XIXe siècle aux années 1970 : on affirme que ces traités ne seraient pas l’œuvre de Trotula. On dit que Trotula n'aurait pas existé, ou que ces traités seraient en fait l’œuvre d'un homme.
3e étape, à partir des années 1970 et surtout 2000 : on établit que « Trotula » est le nom d'un recueil attribué à une femme qui a bien existé, mais qui s'appelait Trota. Il est possible qu'un ou deux des trois traités aient été écrits par des hommes, mais dans l'entourage et sous l'influence de Trota qui, elle, aurait bien écrit un autre traité redécouvert récemment.

Je viens de vous faire deux résumés à gros traits, et si des spécialistes de Trotula / Trota ou de Bérose lisent ces lignes, ils s'arracheront sans doute les cheveux. Toutefois, cela suffit pour que vous compreniez le mouvement historiographique similaire : on a d'abord attribué beaucoup d’œuvres à une personne, puis on est allé jusqu'à mettre en doute son existence, et enfin on a reconnu que cette personne a existé et a été l'auteur d’œuvres, mais pas de toutes celles qu'on lui avait attribuées.
Mais ce n'est pas la seule similitude. Dans les deux cas, il semble que ce qui a réellement été écrit, ce sont des ouvrages sérieux : Bérose, une histoire de la Mésopotamie ; Trotula, un traité de médecine.
Or, il se trouve que parmi ce qu'on a attribué à Bérose figurait en bonne place toutes sortes d'ouvrages astrologiques (il est même presque systématiquement cité par les auteurs grecs et romains dès qu'il est question d'astrologie : « Bérose dit que... »). Les prêtres babyloniens de Mardouk avaient en effet atteint un haut degré de compétences dans le domaine que nous appelons à la fois astronomie et astrologie (observations et calculs que nous dirions scientifiques, et prévisions du destin des cités et des rois). Les Grecs et les Romains, émoustillés par ces compétences, sont sans doute à l'origine d'une dérive de l'astrologie vers des prévisions individuelles et d'une « mode » dans tout le bassin méditerranéens des astrologues ou mages babyloniens ou chaldéens (voir : https://cheminsantiques.blogspot.com/2008/05/qui-sont-les-chaldens.html). Dans ce mouvement de mode, le nom de Bérose revenait naturellement, puisque c'était le seul Babylonien dont on connaissait le nom.
De même pour Trotula (et même si on sait aujourd'hui que la femme réelle se nommait Trota, je garde le nom de Trotula qui a été employé pendant des siècles), ce qu'on lui a le plus volontiers attribué, ce sont des ouvrages destinés exclusivement aux femmes et contenant des conseils de beauté et de santé.
Dans les deux cas, on a attribué à ces auteurs plus ou moins rentrés dans la légende ce que l'on considérait (de manière fantasmatique) comme « devant être écrit par un Babylonien » : des ouvrages d'astrologie, « devant être écrit par une femme » : des conseils de beauté.

Vous voyez comme l'étude des visions est intéressante. L'historien pourrait rejeter toutes ces fausses attributions d'un revers de main et ne s'intéresser qu'à ce dont on est sûr que cela a été écrit par Bérose ou par Trota (son vrai nom). Mais tout ce qui précède nous en apprend finalement beaucoup plus sur l'histoire des sociétés que le simple contenu des traités dont les auteurs ont été authentifiés.

Dans le même état d'esprit, j'ai assisté (lors du colloque sur « La femme au Moyen Âge » à l'Institut Catholique de Paris, en décembre dernier) à une conférence passionnante de Marie-Pascale Halary sur « Le genre dans la réception du Mirouer des simples ames, de Marguerite Porete ». Elle nous a montré comment cet ouvrage, selon les époques et les pays, avait été tantôt attribué à une femme, tantôt à un homme, et que les commentateurs n'en parlaient pas du tout de la même manière selon qu'ils pensaient que l'auteur était un homme ou une femme...


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mardi 4 février 2020

Froide, mais pleine de libido : la femme expliquée par Guillaume de Conches


Guillaume de Conches est un philosophe français de langue latine, du XIIe siècle. La biographie qui lui est consacrée dans les dossiers de la BnF en donne l'image d'un homme intelligent, rationnel, et « en avance sur son temps » :

Commentateur de Boèce (De Consolatione philosophiae), Macrobe, Platon, Guillaume est un des maîtres de l’École de Chartres. Il étudie les traductions des textes grecs (Galien) et arabes sur la médecine. Vers 1125, il écrit une Philosophia mundi (« physique du monde »). Il propose le concept d’une « Âme du monde », inspirée du Timée de Platon, qu’il illustre par l’image d’une « chaîne d’or » qui lie tous les degrés de l’univers. Sa conception de la nature « instrument de l’opération divine » (il sépare ce que Dieu fait « par sa seule volonté » et ce qu’il fait par le moyen de la nature) l’amène à proclamer qu’il faut « chercher la raison » de toutes choses, y compris de celles relatées par la Genèse, ce qui lui vaut quelques ennuis avec les autorités ecclésiastiques. Il devra rétracter certaines de ses positions dans le Dragmaticon. Guillaume de Conches témoigne d’un changement en train de se produire, fondé sur l’intérêt nouveau pour les sciences.

Certes, mais comme bien souvent dans l'histoire de la pensée (les penseurs de la « Renaissance » et des « Lumières » en sont de fameux exemples), notre homme semble avoir perdu toutes ses compétences éclairées et son « avance sur son temps » dès qu'il s'agit de raisonner à propos des femmes et en particulier du corps féminin.
Vous êtes peut-être étonné qu'un ouvrage de philosophie soit l'occasion de disserter sur le corps féminin. N'oublions pas que les hommes de l'Antiquité et du Moyen Âge avaient une idée bien plus vaste que la nôtre du concept de philosophie : tout ce qui nous permet de comprendre la nature (et que nous appellerions aujourd'hui « biologie », « géologie », « médecine », etc.) en faisait partie. Les progrès des sciences aux XVIIIe et XIXe siècles ont eu pour conséquence qu'un seul savant ne pouvait plus être spécialiste de tout et ont mis fin à ces générations séculaires d'érudits à la culture encyclopédique qui nous sidère aujourd'hui.
Je suis impressionnée par ces hommes et j'admire sincèrement leur prodigieuse érudition. Je sais aussi que ce qu'ils ont pu dire sur les femmes et le corps féminin est à replacer dans le contexte de l'époque. Mais il est utile de revenir sur ces discours anti-féminins, pour montrer comment ces fantasmes relayés par des hommes admirables et admirés ont fait tant de mal à l'image des femmes dans la société jusqu'à aujourd'hui.
Et Guillaume, je ne t'épargnerai pas, car tu es l'un des pires !
Le texte que j'ai découvert il y a quelques jours est en effet digne de la médaille d'or de la densité d'affirmations anti-féminines sous couvert d'exposé scientifique objectif.

Si vous êtes prêts à me suivre, je vous emmène cheminer dans les méandres du corps féminin avec Guillaume de Conches comme guide. Il s'agit du De philosophia mundi (« La philosophie du monde »), livre IV, chapitre XI, « De spermate muliebri et de menstruo » (« Le sperme féminin et la menstruation »), lisible ici :
Je citerai le texte latin, sans le traduire, mais en le paraphrasant, en l'expliquant et en le commentant : la compréhension sera ainsi plus commode pour les non-latinistes, et les latinistes pointilleux pourront vérifier dans le texte latin que je ne raconte pas de bêtises !

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Sed quaeritur, si solum virile sperma, sine muliebri, geniturae sufficiat.
Guillaume rappelle d'abord la question en débat, qui est celle de savoir si la semence masculine suffit pour concevoir un enfant ou si une semence féminine est également nécessaire. J'ai déjà évoqué ce débat dans des articles précédents (notamment ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/03/le-corps-feminin-et-le-fromage-une.html) ; et je rappelle que le principe de l'ovulation était totalement inconnu et insoupçonné avant le XVIIe siècle, ce qui explique qu'aucune des deux théories n'était vraiment satisfaisante rationnellement et que le débat a perduré pendant des siècles. Guillaume est partisan de la théorie de la semence féminine, mais en bon philosophe, il commence par exposer l'argument de la partie adverse.
Dicunt quidam illud solum sufficere ; cuius rei haec est probatio, quod saepe aliquis homo cum aliqua nolente concumbit eaque flente aliquem gignit, ubi nullum semen mulieris esse potest. Non est enim sine voluptate seminis emissio.
L'argument des partisans de l'inexistence de la semence féminine part d'une conjecture que Guillaume partage avec ses adversaires et qu'il n'ajoute qu'à la fin : « Non est sine voluptate seminis emissio », « Il n'y a pas d'émission de semence sans plaisir ». Or nous savons aujourd'hui que l'ovulation, qui est ce qui se rapprocherait le plus de l'idée d'une « semence féminine » a lieu sans nécessité de plaisir éprouvé lors de la relation sexuelle, et même sans nécessité d'une relation sexuelle. Or, si l'on admet cette conjecture, l'argument des partisans de l'inexistence est probant : ils constatent qu'il arrive qu'un enfant soit engendré même lorsqu'un homme couche avec une femme « nolente » (mot à mot « ne voulant pas », mais l'expression « non consentante », brûlante d'actualité, me semble tout à fait appropriée pour traduire ce mot) et même « flente » (« pleurant »). Le mot de viol n'existait pas au Moyen Âge, mais c'est exactement ce qui est décrit ici sans détours.
Guillaume ne réfute pas directement cet argument. Mais il constate une faille dans la théorie de ses adversaires :
Nos vero dicimus etiam muliebre esse in conceptione, quod per infirmitatem, quam puer contrahit in simili membro a matre, potest probari.
C'est tout simplement l'argument maintes fois relevé de la ressemblance physique des enfants à leur mère. D'autres partisans de l'inexistence de la semence féminine avaient écarté cet argument gênant en expliquant que le fœtus prend la forme de l'utérus, qui agit comme une sorte de moule ! Guillaume n'évoque même pas cette explication. Et, détail intéressant, il ne parle pas vraiment de toute ressemblance physique, mais uniquement de la similitude d'une « infirmité, que l'enfant contracte dans la même partie du corps que sa mère » (« infirmitatem, quam puer contrahit in simili membro a matre »). Bien sûr ce n'est qu'un exemple, mais insidieusement Guillaume nous suggère que l'on hérite de Papa notre beau corps harmonieusement dessiné, et de Maman nos rhumatismes, notre myopie ou nos varices…
Mais Guillaume n'oublie pas l'argument de la femme non consentante :
Quod vero dicunt aliqua nolente puerum concipi, ...
Comment va-t-il donc se sortir de ce paradoxe ? Oh, c'est très simple :
dicimus, quod etsi in principio displicet, in fine tamen ex carnis fragilitate placet.
« … nous disons que, même si au début cela déplaît, à la fin cependant, du fait de la fragilité de la chair, cela plaît. » Mais évidemment ! C'est aussi simple que ça ! Dans le fond, un petit viol, ce n'est jamais complètement désagréable. Cette idée terrible et dangereuse n'a malheureusement pas totalement disparu de nos inconscients collectifs : j'entendais l'autre jour dans une émission quelqu'un souligner la quantité de films de fiction, y compris de ceux que l'on regarde en famille, où une femme repousse d'abord un homme en pleurant, puis finit par s'abandonner dans ses bras…


Dans le paragraphe suivant, Guillaume de Conches passe aux menstrues :
Sed quia facta conceptione menstruum solet cessare, unde contingat et quare tunc cesset, edisseramus.
Selon lui, elles sont liées à la conception puisqu'elles cessent dès que la conception est accomplie.
Cum mulier omnis naturaliter frigida sit, calidissima quippe frigidissimo viro frigidior est, cibum bene non potest digerere remanentque superfluitates, quae per singulos menses purgantur, menstruumque inde vocatur.
Et il commence fort son explication, notamment avec cette phrase d'anthologie, qu'il n'est d'ailleurs ni le premier ni le dernier à énoncer : « Mulier calidissima frigidissimo viro frigidior est. », « La femme la plus chaude est plus froide que l'homme le plus froid. »
Sur ces notions de femme froide ou chaude, je vous renvoie à mon article sur Plutarque : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/10/attention-femme-inflammable-plutarque.html.
L'explication physiologique qu'il donne ensuite est également très ancienne et remonte à la médecine grecque antique : la femme n'étant pas assez chaude, elle ne peut pas convenablement digérer les aliments (la digestion était assimilée à une sorte de cuisson et on pensait donc qu'elle nécessitait de la chaleur), il faut donc un autre moyen pour évacuer les résidus que le corps n'assimile pas, et c'est le rôle des menstrues. Mais attention, Guillaume continue sur sa lancée avec d'autres explications très logiques :
Conceptione vero facta geminatur calor ex foetu, unde melius cibus digeritur nec tantae superfluitates oriuntur.
Une fois que la femme est enceinte, sa chaleur est doublée puisqu'elle a en plus la chaleur du fœtus. On peut s'attendrir sur le rôle de « petit radiateur » que joue notre bébé, et il est vrai que j'ai eu plus chaud que d’habitude lorsque j'étais enceinte. Mais là encore, il faut lire entre les lignes : ce que Guillaume suggère, c'est que le corps féminin n'atteint une sorte d'équilibre sanitaire que lors des grossesses, autrement dit l'état naturel de la femme est d'être enceinte, c'est bon pour sa santé. La suite le confirme :
Iterum quia ex sanguine matris nutritur foetus, non indiget purgatione.
Comme le sang de la matrice sert à nourrir le fœtus, c'est un autre moyen de purger ce sang excédentaire. La grossesse est donc décidément excellente pour la santé de la femme ! Guillaume ne conclut pas explicitement, mais laisse entendre que les menstrues ne sont donc plus nécessaires, et que c'est pour cela qu'elles cessent lors de la grossesse.
Ici, je voudrais quand même remercier Guillaume : je ne sais pas si c'est un oubli ou si c'est volontaire, mais il a raté une occasion supplémentaire de déprécier le corps féminin. En effet, d'autres auteurs, qui pensaient comme lui que le sang qui nourrit le fœtus est de même nature que le sang menstruel, en déduisaient que cela est très mauvais pour la santé du fœtus et expliquaient ainsi les nombreuses maladies infantiles pleines de rougeurs. J'avais évoqué ce sujet dans cet article : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/07/les-maladies-infantiles-au-xvie-s.html
Cela dit, il sous-entend malgré tout que ce sang nourricier est de mauvaise qualité dans la phrase qui suit :
Inde est quod, cum cetera animalia, ex quo nata sunt, gradiuntur, homo non graditur, quia ex sanguine menstruato in utero nutritur.
C'est en effet à cause de ce sang de mauvaise qualité (il ne le dit pas explicitement, mais on comprend le lien) que les petits humains ne marchent pas en sortant du ventre de leur mère, contrairement à tous les autres petits des animaux !
Sed unde mulieres post conceptum ferventiores sunt libidine, bruta vero animalia omnino tunc ab ea cessant, unde, cum mulieres frigidiores sint viris, luxuriosae magis sunt illis, unde post coitum leprosi mulier non laedatur, accedens vero vir leprosus efficiatur, ...
Bouquet final où Guillaume énumère toutes les conséquences de ce qui précède :
- « post conceptum ferventiores sunt libidine » : « Après la conception, les femmes sont plus bouillantes de désir », et il ajoute « contrairement aux bêtes brutes », faisant implicitement de la femme un être qui maîtrise moins ses pulsions que les bêtes brutes ! Rappelons qu'au Moyen Âge, contrairement à aujourd'hui, c'était de la femme et non de l'homme qu'on disait qu'elle avait une libido incontrôlable. Mais si cela peut vous rassurer, c'est toujours la femme qui perd : aujourd'hui, on s'en prend aux femmes qui, par leurs vêtements, leur maquillage, voire leur simple apparence séduisante, provoquent la libido de ces pauvres hommes qui ne peuvent pas résister ; autrefois, on s'en prenait à la femme qui n'était pas fichue de maîtriser ses pulsions…
- « cum mulieres frigidiores sint viris, luxuriosae magis sunt illis » : « Bien que les femmes soient plus froides que les hommes, elles sont plus luxurieuses qu'eux ». On a en effet l'habitude d'associer la chaleur et la luxure (encore aujourd'hui quand on dit « Il y a des scènes un peu chaudes dans ce film. »). Guillaume tente donc d'expliquer ce paradoxe, d'une manière un peu élusive d'ailleurs : je suppose qu'il fait allusion au surplus de chaleur causé par la grossesse, mais les femmes ne sont pas perpétuellement enceintes…
- « post coitum leprosi mulier non laedatur, accedens vero vir leprosus efficiatur » : « Après le coït avec un lépreux, une femme n'est pas contaminée, mais l'homme qui va à elle devient lépreux ». On en vient à une autre croyance médicale du Moyen Âge, celle de la femme « porteur sain » de la lèpre. Dans Sexualité et savoir médical au Moyen Âge (Paris, Presses universitaires de France, 1985), Claude Thomasset et Danielle Jacquart donnent des hypothèses scientifiques pour expliquer cette croyance (qui concernerait en fait non la « lèpre » mais une maladie vénérienne), mais il va de soi qu'elle a été d'autant plus facilement admise qu'elle rejoignait le fantasme de la femme empoisonneuse mais non elle-même empoisonnée. Plusieurs textes du Moyen Âge sur la vie d'Alexandre le Grand raconte l'anecdote de la « pucelle venimeuse » : une jeune fille a été nourrie progressivement de poison depuis la plus tendre enfance, elle-même est saine, mais elle corrompt ce qu'elle touche de ses mains et même de son haleine ; un roi ennemi d'Alexandre lui a offert cette jeune fille en cadeau, elle devait coucher avec Alexandre et le tuer ainsi, mais le complot a été éventé à temps. J'ai plus de mal à comprendre comment Guillaume l'explique par ce qui précède. Peut-être est-ce en lien avec les menstrues, car on disait souvent que c'était le coït avec une femme menstruée qui rendait lépreux : peut-être suggère-t-il que les impuretés liées à la lèpre sont évacuées dans le sang menstruel, mais que ce sang menstruel finit dans le corps de l'homme qui a couché avec cette femme et qu'il n'a pas de moyen, lui, de l'évacuer…

Et j'adore la conclusion du chapitre :
dicere postposuimus, ne corda religiosorum, si forte hoc nostrum opus in manibus acceperint, diu loquendo de tali re offendamus.
« nous le disons en dernier afin que les cœurs des religieux, si par hasard ils trouvaient notre ouvrage entre leurs mains, ne soient pas offensés que nous discourions longuement sur un tel sujet. » C'est vrai quoi, il faut penser à ces pauvres hommes religieux, c'est choquant pour leurs chastes yeux de découvrir toutes ces monstruosités du corps féminin…
Eh bien Guillaume, moi qui suis une femme, qui ne suis pas une religieuse, et qui vit au XXIe siècle, ton ouvrage s'est par hasard trouvé entre mes mains, et mon cœur en est offensé !


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