mercredi 16 octobre 2019

« Attention, femme inflammable ! » Plutarque et la température des femmes


Lorsque j'étais étudiante en lettres classiques, il y a plus de vingt ans, j'avais découvert avec amusement les Propos de table de Plutarque. C'est un vaste recueil de questions dont débattent ensemble un petit groupe d'amis cultivés. Aujourd'hui, Plutarque appellerait son recueil « Brèves de comptoir » ou « Discussions de bistrot », ou encore « Forums de discussion » ou « Fils sur twitter » ! Les questions sont extrêmement variées (je me souviens à l'époque être tombée sur les questions de savoir si le sel pouvait être considéré comme aphrodisiaque ou comment le remora peut s'accrocher sous les poissons plus gros que lui…), et pour chacune, les amis proposent les clichés et idées reçues en vogue, qui s'avèrent évidemment contradictoires, et personne ne tranche à la fin (quand je vous dis que c'est comme nos forums internet!) À l'époque, j'avais surtout trouvé ce recueil très drôle ; aujourd'hui, je me rends compte que c'est une mine pour l'historien des idées, car il permet de savoir quelles étaient les principales idées qui circulaient sur de nombreux sujets dans le monde gréco-romain du IIe s. ap. JC.
Bref, vous vous doutez qu'après cette longue introduction, je vais vous révéler qu'il est question des menstrues quelque part… Eh bien oui ! Et je trouve l'ensemble de la question où elles sont traitées passionnant… et drôle aussi, c'est pourquoi je vous en parle ! La question est « Si les femmes sont plus froides par tempérament que les hommes, ou si elles sont plus chaudes. » Tout un programme ! Mais tout à fait passionnant quand on s'intéresse à l'histoire du corps féminin en Occident. En effet, plusieurs siècles avant Plutarque, le médecin grec Hippocrate a démontré que la femme est froide et humide. Il a été repris par tous les auteurs de l'Antiquité et du Moyen Âge. J'ai donc été surprise de découvrir à travers ce texte de Plutarque que certains, dans l'Antiquité, pouvaient soutenir la théorie inverse. Mais je vous rassure, la misogynie est garantie pour les deux théories : si la femme est froide, c'est une espèce de truc visqueux et frissonnant, si elle est chaude, c'est un produit hautement inflammable et dangereux !

Plutarque présente d'abord la théorie du médecin Athryilatos, selon qui les femmes sont chaudes. Celui-ci a cinq arguments :
1) Les femmes sont chaudes, parce qu'elles sont glabres : tous les poils qui pourraient pousser sur leur peau sont consumés par la chaleur avant même de pouvoir sortir !
Mon pauvre Athryilatos, si tu savais !… Ah mais si seulement c'était vrai ! On n'embêterait pas les femmes qui veulent se laisser les jambes velues et on économiserait bien du temps et de l'argent perdus en épilations !!!
2) Le sang menstruel, nous y voilà. Comme vous le savez, le sang est chaud. Alors, à l'intérieur du corps féminin bouillant, on risquerait une inflammation. Ouf, le sang menstruel est là pour évacuer cet excédent de chaleur !
Déjà qu'on est nombreuses à s'inquiéter lors d'un petit retard de règles (je suis malade ? enceinte?) Grâce à Athryilatos, on aura un sujet supplémentaire de stress : là, il faut vraiment que j'aie mes règles, sinon, je vais me transformer en torche vivante ! D'ailleurs, je conseillerais à toutes les femmes qui ont un retard de règles de ne pas traîner près des forêts du sud de la France en été, on a déjà bien assez de soucis avec les mégots oubliés ! Et Mesdames mes lectrices ménopausées, je vous sens mal à l'aise, mais ne vous inquiétez pas : le cas de la température corporelle des vieillards est traité dans une autre question des Propos de table (dont je ne parlerai pas dans cet article)
3) Le troisième argument est une expérience amusante pratiquée par les fossoyeurs : on sort dix cadavres d'hommes et un de femme, on embrase celui-ci, et Pfiout ! les dix cadavres d'hommes s'embrasent d'un seul coup !
Mais ce n'est pas possible ! On ne leur a jamais dit qu'on ne joue pas avec les cadavres ? Il était temps que le XXe s. arrive avec ses kits de jeu type « Mon petit chimiste » pour que les fossoyeurs s'amusent à des jeux moins irrespectueux et moins dangereux…
4) Les filles sont pubères plus tôt que les garçons, or la puberté développe plus de chaleur, donc les filles sont plus chaudes.
Athryilatos, je peux te le dire, en tant que professeure de collège : après une heure de cours avec une trentaine d'ados, la température monte en moyenne de trois degrés, mais cela ne change rien que ce soit des filles pubères ou des garçons pré-pubères !
5) Les femmes supportent mieux les besoins de l'hiver : la preuve, elles ont besoin de moins d'habits.
Ah ben, c'est comme les poils, Athrylatos ! Les femmes aimeraient bien enfiler un gros jogging confortable et chaud quand il fait froid, mais si elles se mettent en mini-jupe, c'est pour le plaisir du regard des hommes. Oui, je sais, au IIe s. ap. JC, en Grèce, la mode n'était pas au jogging et à la mini-jupe, mais reconnaissons que dans bien des pays et des époques, c'est plutôt la mode féminine qui correspond à des critères esthétiques et la mode masculine à des critères pratiques.

Bon, après toutes ces bêtises, c'est au tour de Floros de parler, et il va démonter un à un tous les arguments de son ami. Mais je gage que les contre-arguments ne vont pas plus vous convaincre…
1) Si les femmes supportent mieux le froid, c'est qu'on résiste mieux aux atteintes de ce qui nous est semblable.
En gros, elle est déjà froide, donc elle ressentira moins le choc du froid. Eh bien, Floros, quand ton corps est en légère hypothermie, le matin, après une bonne nuit de sommeil, tu essaieras de prendre une douche froide ou de sortir dehors sans manteau : tu verras, tu ne ressentiras pas le froid, bien sûr !
2) C'est la semence de l'homme qui engendre des enfants, et non celle de la femme, or la raison en est qu'elle n'est pas assez chaude pour cela. (Ce contre-argument répond plus ou moins à l'argument des filles tôt pubères).
Je vous renvoie à la théorie de la conception que j'ai déjà expliquée ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/03/le-corps-feminin-et-le-fromage-une.html, 2, 2e paragraphe. La « semence » de la femme était pour les Anciens le sang menstruel (coucou, le revoilà!) : selon certaines théories, il fallait les deux pour faire un enfant, mais selon d'autres (tenant d'Aristote, et que suit notre ami Floros), seul la semence masculine (le sperme) donnait le souffle vital, tandis que la semence féminine (le sang menstruel) n'était pas vraiment une semence, mais servait à donner la forme, puis se convertissait en nourriture pour l'embryon et ensuite en lait pour le nouveau-né.
3) Si leurs cadavres brûlent mieux, c'est un effet de la graisse, or la graisse est la partie la plus froide du corps. La preuve : ceux qui font de la gymnastique ne sont pas gras.
OK, Floros, mais tu t'es demandé pourquoi ta femme est grasse ? C'est comme ton copain Athryilatos avec les poils et les vêtements. Peut-être que ta femme préférerait faire de la gymnastique à la palestre plutôt que de rester cloîtrée toute la journée dans le gynécée à manger des gâteaux au miel…
4) Le sang menstruel ? Ah mais non, ce n'est pas une évacuation de sang trop chaud qui risquerait d'embraser la femme. C'est juste le contraire, en fait : c'est du sang tout froid, cru, superflu, pesant, trouble, qui risquerait de faire de ta femme une espèce de truc totalement dégoûtant et visqueux si ça restait en elle. La preuve : quand elles ont leurs règles, elles frissonnent.
Un bon point pour toi, Floros. C'est vrai qu'il m'arrive de frissonner et de m'envelopper dans un châle bien chaud quand j'ai mes règles. Mais je ne suis pas persuadée par l'explication scientifique que tu en donnes…
5) La peau sans poil, c'est au contraire un effet du froid. La preuve : il y a bien des poils qui poussent sur le corps des femmes, mais aux endroits les plus chauds.
C'est peut-être l'argument le moins stupide de tous, même s'il n'est pas très rationnellement présenté. Et puis il me rend Floros plus sympathique qu'Athryilatos : il a l'air plus au courant que son ami de certaines parties plus intimes du corps des femmes…

Si vous voulez aller voir le texte original de Plutarque avec sa traduction, ils sont ici :

Il n'y a pas de conclusion. Et l'ouvrage se poursuit sur d'autres questions : le vin est-il froid ou chaud, quel est le meilleur moment pour coucher avec une femme, pourquoi les gens à moitiés ivres ont-ils des mouvements plus désordonnés que les gens complètement ivres, pourquoi les chairs pourrissent-elles plus vite à la lune qu'au soleil, etc.

J'espère que ces quelques fleurs vous donneront envie d'aller en cueillir d'autres, voire de lire le recueil en entier, ce que je n'ai jamais fait moi-même, faute d'une édition intégrale en français à un format maniable...


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mercredi 2 octobre 2019

Le dragon rouge de la féminité

Comme le savent mes lecteurs les plus fidèles, avant d'entreprendre une thèse sur les menstrues au Moyen Âge, j'ai effectué une recherche en master sur le dragon de sainte Marguerite. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le dragon a beaucoup à voir avec les menstrues. Je vais vous en montrer quelques exemples : comme beaucoup des publications de ce blog, il ne s'agit pas d'un article scientifique, mais plutôt d'un petit bouquet de jolies trouvailles qui vont bien ensemble (les sources et les références sont en revanche – comme toujours aussi – rigoureusement vérifiées).

Commençons par l'alchimie chinoise, domaine que je connais très peu, mais j'ai eu la surprise d'y découvrir que « le dragon rouge » signifie les menstrues, et que des techniques de travail sur soi préconisées par ces manuels d'alchimie aboutissent à « décapiter le dragon rouge », c'est-à-dire à parvenir à une maîtrise de ses menstrues et à un arrêt de ce flux incontrôlé. On parle beaucoup aujourd'hui de « flux instinctif libre », mode qui n'a rien à voir avec l'alchimie chinoise, mais viendrait plutôt des États-Unis (cela dit, il est probable que de nombreuses femmes partout dans le monde et à toutes les époques aient pu expérimenter cette technique en autodidacte), et qui propose cependant la même chose, expression poétique en moins. Pour tout savoir sur le flux instinctif libre, voyez cet article du très bon blog « Dans ma culotte » : https://dansmaculotte.com/fr/blog/le-flux-instinctif-libre-n95. Revenons toutefois à l'alchimie chinoise : la pratique y a un peu plus de classe que le banal « flux instinctif libre » du XXIe siècle, puisque, en permettant de limiter les pertes d'énergie, elle constituerait une étape dans l'accès à l'immortalité (à ce sujet, voir : Krasensky Jean-Pierre, L'art de décapiter le dragon rouge : alchimie interne taoïste pour les femmes, Paris, C. A. L'Originel, 2003).
De manière amusante, on retrouve cette idée au détour d'une page de littérature française du XXe siècle. L'écrivain Albert Cohen y fait du « mystérieux dragon de féminité » la métaphore des menstrues dans un aparté où il interrompt son récit pour faire intervenir un narrateur masculin qui prend à témoin ses lecteurs masculins et eux seuls :

- Non, j'ai besoin de rester seule. Je vais être peu bien.
Il n'insista pas. Il savait qu'il fallait être prudent lorsqu'elle prononçait la phrase redoutable, mensuel signal de danger, présage de susceptibilités, d'humeurs, et de pleurs à tout propos. Elle n'était pas à prendre avec des pincettes, surtout le jour d'avant. Se tenir coi, dire amen à tout, se faire bien voir.
- D'accord, chérie, dit-il, prévenant et discret comme nous sommes tous en pareille occasion, et comme nous tous, mes frères, soumis devant l'arrivée imminente du mystérieux dragon de féminité.

Cohen Albert, Belle du Seigneur, Paris, Gallimard, 1968, p. 122 (de l'édition Folio).

Vous aurez peut-être remarqué au passage une petite erreur stylistique d'Albert Cohen qui dit « elle n'était pas à prendre avec des pincettes », là où on attendrait plutôt « elle était à prendre avec des pincettes »… Disons que le grand écrivain s'est un peu « mélangé les pinceaux » ! Sûrement la faute à ce dragon !!! Vous remarquerez aussi le très délicat euphémisme d'Ariane pour dire qu'elle va avoir ses règles : « Je vais être peu bien ». J'aime aussi dans ce texte la vision masculine prise en charge d'abord par le personnage d'Adrien, puis par le narrateur (était-ce la vision d'Albert Cohen lui-même : ce n'est pas sûr, car son texte est truffé d'ironie), qui présente la menstruation féminine comme quelque chose qui terrifie complètement les hommes. Magnifiquement exprimée par le style flamboyant d'Albert Cohen et finissant en apothéose par le mot dragon qui résume tout, c'est finalement bien la vision qu'exprimaient aussi, entre les lignes, les auteurs hommes de l'Antiquité et du Moyen Âge.
Entre les lignes, car ils n'auraient pas osé exprimer, et peut-être même pas osé penser leurs sensations aussi crûment. Ils ne se sont pas privés, en revanche, de cacher ce corps féminin sous des figures de dragons qui ne trompent personne. J'avais parlé dans un précédent article il y a maintenant quatre ans, « Le dragon, c'est la princesse ! » (https://cheminsantiques.blogspot.com/2015/07/le-dragon-cest-la-princesse.html) de ces dragons qui sont en fait des femmes, et qui terrorisent de jeunes héros masculins : le plus impressionnant étant le texte du Bel Inconnu de Renaut de Beaujeu, où le héros est fasciné par les yeux « gros et luisants / Comme deux escarboucles grands » et par la bouche vermeille de la vouivre (variante féminine du dragon) : « Et il a moult grand merveille / De la bouche qu'a si vermeille / Tant s'occupe à la regarder / Que d'autre part ne peut regarder ».
Mais la figure la plus représentative au Moyen Âge est celle de Mélusine (ma fée préférée, qui a fait déjà quelques apparitions sur mes sentiers fleuris, ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2018/04/corps-hybrides-au-moyen-age.html et ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2016/11/croisements-de-regards-en-eaux.html). En effet, seul le bas de son corps est celui d'un dragon, or le bas du corps de la femme, c'est le lieu où se concentrent tous ces mystères effrayants pour l'homme, du flux menstruel aux grossesses. En l'occurrence, le flux menstruel est clairement évoqué avec l'interdiction faite à son mari de la regarder dans son bain à certaines périodes régulières, période où le bas de son corps prend cette forme monstrueuse…

Partant de toutes ces idées, j'avais émis l'hypothèse, lors de ma recherche sur le dragon de Marguerite, - et cela reste et restera sans doute à jamais une hypothèse ! - que le sang qui sort de la blessure du dragon sur les enluminures (et qui n'apparaît qu'à partir de la fin du XIVe s – exactement au même moment que le sang du Christ sur les représentations de la crucifixion) serait une représentation du sang spécifiquement féminin : bien sûr le sang de l'accouchement, en lien avec l'image de Marguerite sortant du ventre du dragon, mais aussi le sang des menstrues.
Comme on ne le saura jamais, je vous propose pour finir un rapprochement juste pour le plaisir entre d'une part un texte d'Hildegarde von Bingen (célèbre autrice du XIIe s) issu de son recueil Causae et crurae, qui nous offre pour le coup une voix de femme, avec de belles métaphores qui n'ont rien de terrifiant (dans d'autres passages du recueil, elle compare le corps de la femme à un arbre, le sang menstruel à de la sève, et d'autres comparaisons incluant feuillage, fleurs et fruits), et d'autre part deux enluminures représentant Marguerite émergeant du corps du dragon. Hildegarde compare les menstrues des jeunes filles vierges à celles des femmes déjà déflorées. Je vous laisse apprécier le rapprochement...

« Et cum puella adhuc in integritate virgo est, tunc in ea sunt menstrua quasi gutte de venis ; postquam autem corrumpitur, tunc gutte effluunt ut rivulus, quia per opus viri solvuntur, et ideo ut rivulus sunt, quoniam vene in opere illo solute sunt. Cum enim claustrum integritatis in virgine rumpitur, ruptio illa sanguinem emittit. »

Kaiser Paul (éd.), Beatae Hildegardis Causae et curae, Leipzig, Teubner, 1903, p. 102-103.

« Et lorsque la jeune fille est encore une vierge dans son intégrité, alors les menstrues en elle sont comme des gouttes sortant des veines ; mais après qu'elle a été corrompue, alors les gouttes s'écoulent comme un ruisseau, parce qu'elles sont déliées par l’opération de l'homme, et elles sont comme un ruisseau, puisque les veines ont été déliées par cette opération. En effet, lorsque la clôture de son intégrité s'est rompue, cette rupture évacue du sang. »

(traduction personnelle)


Baltimore, Walters Art Museum, W 167,
« Heures d'Amherst », fol. 101v (XVe siècle)


Et lorsque la jeune fille est encore une vierge dans son intégrité, alors les menstrues en elle sont comme des gouttes sortant des veines



New York, The Metropolitan Museum of Art, Ms The Cloisters Collection 1954, « Belles Heures du Duc de Berry », fol. 177r (vers 1405-1409)


mais après qu'elle a été corrompue, alors les gouttes s'écoulent comme un ruisseau


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mercredi 18 septembre 2019

D'Hypatie d'Alexandrie au hashtag #boismesregles


Comme mon sujet de recherche sur les menstrues au Moyen Âge m'amène à m'intéresser aussi à l'actualité, j'ai suivi avec intérêt il y a quelques mois le succès de hashtag « #boismesregles ». L'expression « Bois mes règles ! » est en fait apparue il y a quelques années, avant de se populariser récemment avec le hashtag sur Twitter et sur Instagram. Le contexte en est le suivant : une femme qui se fait importuner par un homme, lui lance cette phrase provocatrice, que ce soit oralement ou par messagerie interposée, et le fâcheux cesse aussitôt toute manœuvre d'approche ! Efficace et humoristique ! Mais aussi très fort… Très fort parce que, même si la femme et l'homme qui sont en jeu dans cet échange l'ignorent consciemment, cette expression plonge ses racines très profondément dans l'histoire de la société occidentale (et certainement pas qu'occidentale, mais je ne parle que de ce que je connais le mieux).
Nous avons tous conscience de bribes symboliques qui se rejoignent de façon inextricable dans cette petite phrase de trois mots, « bois mes règles » : tabou des règles, boire pour s'approprier, équivalence du vin et du sang, buvez, ceci est mon sang, le Graal, etc. Mais ce n'est pas tout, et la phrase a des échos bien plus précis historiquement.

Le sang menstruel, boisson aphrodisiaque par excellence
Nous l'avons totalement oublié (enfin, moi, personnellement, je n'en avais jamais entendu parler!), mais le sang menstruel a été pendant des millénaires un ingrédient évident de boissons ou de mets aphrodisiaques. J'ai déjà évoqué ici cet usage mentionné dans les interrogatoires de Béatrice de Planissoles en 1320 et de Gratiosa en 1482 (https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/05/les-pouvoirs-magiques-du-sang-menstruel.html). Depuis cet article du mois de mai, j'ai fait de nombreuses trouvailles dans des sources allant du VIIe au XIXe s, et aussi variées que des procès, des manuels de confesseur ou de prédication, des recueils de recettes magiques, des poèmes satiriques : les manuels religieux rappellent l'interdit de boire du sang menstruel (en précisant ou non l'usage aphrodisiaque), les procès accusent des femmes d'en avoir secrètement fait ingérer à des hommes dans un but aphrodisiaque (ou d'avoir eu l'intention de le faire), les recueils de recettes expliquent précisément comment s'y prendre ; quant aux poèmes satiriques (ceux que j'ai trouvés datent du XVIe s), ils évoquent comme un fait établi un breuvage à base de sang menstruel. J'imagine que vous êtes très curieux de lire les textes dont je parle. Je vous demanderai de patienter quelques mois encore, car la quantité et la variété des sources que j'ai trouvées me laisse supposer que c'est un énorme filon que je suis loin d'avoir complètement exploité ! À suivre, donc…

Le chiffon menstruel de la sage Hypatie
Vous pourriez m'objecter que dans tous les cas que j'ai cités, on boit du sang menstruel pour un usage aphrodisiaque, ou un usage non précisé (un usage médical est peut-être suggéré dans un des poèmes satiriques, et cela serait confirmé par des textes antiques grecs et latins), mais en tout cas, ce n'est jamais pour se débarrasser d'un prétendant importun, comme dans le fameux hashtag. Eh bien cet usage a existé aussi. Nous en avons un témoignage unique et précieux. 
Il concerne une des femmes les plus admirables de l'Antiquité : la grecque Hypatie, qui a vécu à la fin du IVe s. ap. JC à Alexandrie en Égypte, alors partie de l'Empire romain en pleine christianisation (pour le malheur de notre héroïne, qui a payé de sa vie son refus de se convertir). Philosophe, mathématicienne, astronome, elle a fait des découvertes scientifiques importantes ; longtemps étouffée par l'histoire patriarcale, elle commence à sortir de l'ombre depuis un peu plus d'un quart de siècle : de plus en plus de livres, y compris pour la jeunesse, lui sont consacrés, ainsi qu'un film magnifique, Agora, de Alejandro Amenabar, sorti en 2009. Hypatie ne s'est pas mariée et est restée vierge toute sa vie (c'est du moins ce qu'affirment ses biographes), or elle enseignait à des étudiants essentiellement mâles ; on peut donc imaginer qu'elle a dû subir de nombreuses avances. Dans une scène du film d'Amenabar, agacée par l'un de ces prétendants trop insistants, elle jette devant lui, en plein cours, un chiffon qu'elle tenait serré dans sa main et qui est taché de sang menstruel. Sidération de l'auditoire, et désormais plus personne ne l'embête ! J'ai pensé en voyant le film que c'était une audace du réalisateur, que j'ai appréciée, car c'est très fort et cela sonne juste dans l'histoire. Mais ces derniers temps, en creusant un peu les sources, j'ai découvert que cet incroyable épisode figure déjà dans la principale source ancienne sur Hypatie !
Quelques explications : cette source est une gigantesque encyclopédie byzantine du Xe siècle comportant entre autres des centaines de notices biographiques. On l'a longtemps attribuée à un auteur qui se serait nommé Suidas ; on pense plutôt aujourd'hui que c'est un ouvrage collectif et que ce nom, qui serait plutôt la Souda, est son titre. Vous me direz qu'un texte du Xe siècle pour retracer la vie d'une femme qui a vécu aux IVe et Ve siècles, ce n'est pas très sûr ! Certes. Toutefois, la Souda s'appuie sur des textes plus anciens qu'elle a recopiés et dont nous avons souvent perdu la trace. D'autre part, je pense que cette anecdote a de fortes chances d'être exacte, tout simplement parce qu'elle sort totalement de l'ordinaire : un réalisateur espagnol du XXIe siècle aurait pu l'inventer ; mais pas un biographe grec du Ve ou du Xe s. Ce qu'on pouvait alors inventer dans une biographie se référait à des motifs courants ; si par exemple on avait dit qu'Hypatie avait fait boire du sang menstruel à un amant, j'aurais pu avoir des doutes, justement parce que c'est un motif fréquent. Mais jeter son chiffon menstruel à la face d'un prétendant, je n'ai jamais rien entendu ou lu qui s'en rapproche ni dans l'Antiquité ni au Moyen Âge ni depuis, à part justement le très récent hashtag #boismesregles. Et d'ailleurs l'auteur du texte lui-même insiste sur le côté totalement incroyable et sidérant de ce geste. S'il faut de l'audace à un réalisateur du XXIe siècle pour intégrer une telle scène dans son film, s'il faut de l'audace à une fille du XXIe siècle pour crier « Bois mes règles ! » à quelqu'un qui la siffle dans la rue, imaginez l'audace cent fois plus grande qu'il a fallu à cette femme du IVe siècle pour faire quelque chose de bien plus provocateur (imaginez encore aujourd'hui, une vénérable professeure à la Sorbonne ou au Collège de France, qui balancerait soudain sa serviette hygiénique devant un étudiant en plein amphi!!!). La chose est tellement inouïe que l'on comprend dès lors qu'elle ait figuré dans sa biographie.
Vous souhaitez lire le texte ? Cette fois-ci, je ne vous fais pas languir. Le voici.

La Souda, extrait de l'article « Hypatia » (n° upsilon 166 de l'édition Adler) :

[…] οὕτω σφόδρα καλή τε οὖσα καὶ εὐειδής, ὥστε καὶ ἐρασθῆναί τινα αὐτῆς τῶν προσφοιτώντων. ὁ δὲ οὐχ οἷός τε ἦν κρατεῖν τοῦ ἔρωτος, ἀλλ' αἴσθησιν ἠδὴ παρείχετο καὶ αὐτῇ τοῦ παθήματος. οἱ μὲν οὖν ἀπαίδευτοι λόγοι φασί, διὰ μουσικῆς αὐτὸν ἀπαλλάξαι τῆς νόσου τὴν Ὑπατίαν : ἡ δὲ ἀλήθεια διαγγέλλει πάλαι μὲν διεφθορέναι τὰ μουσικῆς, αὐτὴν δὲ προενεγκαμένην τι τῶν γυναικείων ῥακῶν αὐτοῦ βαλλομένην καὶ τὸ σύμβολον ἐπιδείξασαν τῆς ἀκαθάρτου γενέσεως, τούτου μέντοι, φάναι, ἐρᾷς, ὦ νεανίσκε, καλοῦ δὲ οὐδενός, τὸν δὲ ὑπ' αἰσχύνης καὶ θάμβους τῆς ἀσχήμονος ἐπιδείξεως διατραπῆναί τε τὴν ψυχὴν καὶ διατεθῆναι σωφρονέστερον. […]

[…] Elle était si belle et gracieuse que l’un de ceux qui fréquentaient ses cours tomba amoureux d’elle. Celui-ci n'était pas capable de maîtriser sa passion amoureuse, mais laissait déjà percevoir, même à elle, le mal dont il était atteint. Certains écrits mal informés prétendent qu’Hypatie le guérit de sa maladie par la musique ; mais la vérité, c'est qu'il y a bien longtemps qu'il était blasé par la pratique musicale, et c'est qu'elle, ayant auparavant enveloppé l'un de ses chiffons menstruels, le lui jeta, lui montrant ce signe de sa naissance impure, et dit : « Voilà ce dont tu es amoureux, jeune homme, et de rien de beau ». Celui-ci, sous le coup de la honte et de la stupeur face à cette conduite indécente, détourna son âme avec confusion et se disposa à plus de modération. […]

(traduction personnelle)


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mercredi 4 septembre 2019

Triste échec d'une utopie féminine (La Colonie de Marivaux)


Je viens de lire une très courte pièce de Marivaux (un acte, environ un quart d'heure de lecture), La Colonie. Elle a été publiée en 1750, mais semble une variante d'une pièce un peu plus longue, La Nouvelle Colonie, perdue aujourd'hui et jouée en 1729. Il y a presque trois cents ans, donc.
L'argument en est simple : un groupe de personnes (de différents âges, sexes et milieux sociaux), fuyant une persécution vaguement évoquée, aborde sur une île « déserte » (pas tout à fait déserte, car on apprend vers la fin la présence de « sauvages » sur les lieux) et entreprend de fonder une nouvelle société. Or, les femmes décident qu'elles ont leur mot à dire, et puisque les hommes ne veulent pas les entendre, elles font sécession et discutent de ce qui sera pour elles la société idéale. Comme souvent chez Marivaux, les échos à la situation actuelle sont surprenants, presque dérangeants.
Ces dames constatent que le mariage est une servitude pour la femme, même pour un couple qui s'aime, et tentent difficilement d'en convaincre une toute jeune fille amoureuse de son fiancé :

ARTHENICE : Et le mariage, tel qu'il a été jusqu'ici, n'est plus aussi qu'une pure servitude que nous abolissons, ma belle enfant ; car il faut bien la mettre un peu au fait pour la consoler.
LINA : Abolir le mariage ! Et que mettra-t-on à la place ?
MADAME SORBIN : Rien.

Elles abordent aussi la raison principale de la faiblesse des femmes : le fait de se l'être tant entendu dire qu'elles-mêmes finissent par en être persuadées, argument encore actuel du féminisme :

UNE DES FEMMES : Hé ! que voulez-vous ? On nous crie dès le berceau : « Vous n'êtes capables de rien, ne vous mêlez de rien, vous n'êtes bonnes à rien qu'à être sages. » On l'a dit à nos mères qui l'ont cru, qui nous le répètent ; on a les oreilles rebattues de ces mauvais propos ; nous sommes douces, la paresse s'en mêle, on nous mène comme des moutons.

Les deux meneuses proposent, parmi les actions à mener, de cesser de se faire belles : s'habiller d'un sac, se coiffer de travers, ne plus protéger son visage du soleil pour avoir le teint pâle. J'y entends là aussi l'écho de certains mouvements féministes d'aujourd'hui qui préconisent de ne plus se maquiller, de ne plus s'épiler, puisque cela nous prend du temps, peut affecter notre santé, et que nous ne le faisons – consciemment ou inconsciemment – que pour plaire aux hommes.
L'utopie semblait bien lancée. Elle échoue pourtant dans les toutes dernières lignes de la pièce. L'une des dernières répliques est :

« Viens, mon mari, je te pardonne ; va te battre, je vais à notre ménage. »

En lisant cette réplique (prononcée par Madame Sorbin, la plus virulente des femmes révoltées!), c'est tout juste si je ne me suis pas arraché les cheveux en gémissant : « Non ! Mais non ! Mais non ! » C'est pourtant sans appel. La parenthèse se referme. Rendez-vous dans trois cents ans… Enfin, Marivaux ne pouvait pas savoir l'avenir, bien sûr ; mais il n'a fait que mettre sur scène ce qu'il voyait dans la réalité. En fin observateur de la société, il a bien perçu qu'un individu ne se définit pas que par son sexe, mais par d'autres facteurs, comme son âge et son milieu social. C'est en effet de là que sont venues les dissensions qui ont mené à l'échec. La proposition de se faire laides n'a pas plu à celles qui étaient plus jeunes que les deux meneuses, non plus que l'idée de renoncer à l'amour des hommes. Quant à ces deux meneuses, Arthénice (une noble) et Madame Sorbin (une bourgeoise), qui semblaient unies sur tous les fronts, elles se déchirent à la fin sur des questions de classe, Arthénice refusant l'abolition de la noblesse proposée par Madame Sorbin et celle-ci refusant l'égalité hommes-femmes dans l'adultère, qui reflète selon elle les mœurs dissolues des femmes de la noblesse.
En lisant après coup l'introduction à la pièce faite par Bernard Dort, l'éditeur des œuvres complètes de Marivaux (Éditions du Seuil, 1964), je trouve son analyse assez juste : « Marivaux interroge plus qu'il ne répond. La Colonie n'est ni féministe ni anti-féministe : ce qu'elle évoque, ce sont bel et bien les contradictions de la lutte des sexes dans une société où règne aussi ce que nous appelons aujourd'hui la lutte des classes. »
Réjouissons-nous cependant de ce que, trois cents ans après, même si la condition des femmes dans le monde est loin d'avoir atteint l'utopie dont rêvaient les femmes de La Colonie, nous nous en rapprochons tout de même.

Et au fait, la dernière réplique, la terrible, décevante, cuisante, cinglante dernière réplique (« Viens, mon mari, je te pardonne ; va te battre, je vais à notre ménage. »), avez-vous remarqué qu'elle comporte malgré tout une infime marque d'espoir ? Madame Sorbin dit quand même à son mari « Je te pardonne » ; alors que Marivaux aurait très bien pu lui faire dire « Pardonne-moi ». Elle garde la main et ne se soumet pas totalement...

Si vous souhaitez découvrir le texte original, il est en ligne ici :


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mercredi 17 juillet 2019

Les maladies infantiles au XVIe s : vision apocalyptique


Je vous avais expliqué lors d'un précédent article (https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/03/le-corps-feminin-et-le-fromage-une.html) que selon une théorie largement répandue au Moyen Âge, le sang menstruel jouait un rôle lors de la conception, en se mêlant au sperme. Même pour ceux qui soutenaient la théorie inverse (seul le sperme permet la conception), il était admis que le sang menstruel jouait ensuite le rôle de nourriture du fœtus, puis de l'enfant nouveau-né, ce qui explique pourquoi les femmes enceintes ou allaitantes n'ont généralement pas de règles. Vous êtes surpris ? Vous pensiez que le nouveau-né se nourrissait plutôt de lait ? Il vous semblait bien avoir vu un liquide blanc sortir de vos seins ou de ceux de votre compagne, de votre mère, etc., et non rouge ? Vous n'avez pas eu d'hallucination : c'est juste que le lait - selon les médecins et encyclopédistes du Moyen Âge - c'est du sang menstruel qui a subi une "déalbation" (une opération chimique qui l'a blanchi) : CQFD !

Mais ce n'est pas fini, et j'en viens au sujet de l'article d'aujourd'hui. Vous avez en revanche bien remarqué si vous avez des petits enfants dans votre entourage ou si vous vous souvenez de votre propre petite enfance que les premières années de la vie voient se concentrer une grande quantité de maladies dites à juste titre "infantiles" qui se caractérisent par des boutons, plaques, et autres éruptions cutanées... rouges ou roses ! Vous me voyez venir ? Eh oui, ces éruptions rougeâtres sont pour nos médecins médiévaux la conséquence logique de la présence du sang menstruel de la mère qui a pénétré le corps de l'enfant au moment de la conception, de la nourriture intra-utérine ou de l'allaitement, et que le corps de l'enfant essaie ensuite d'expurger ou d'évacuer par le biais de ces maladies ! J'ai lu récemment cette information dans l'excellent livre de Claude Thomasset et Danielle Jacquart, Sexualité et savoir médical au Moyen Âge, PUF, 1985, p. 102, mais elles ne donnent malheureusement pas de référence de textes à l'appui. Je ne doute pas d'en trouver lors de mes recherches, car je suis loin d'avoir encore exploré tous les ouvrages des médecins médiévaux que je n'ai que listés.

Cependant, comme j'avance de manière assez aléatoire dans mes recherches (une trouvaille en appelle une autre, et ainsi de suite), je suis tombée aujourd'hui sur ce qu'on pourrait appeler l'aboutissement poétique de cette théorie. Aboutissement, car c'est un texte de la fin du XVIe s (1584) : je ne suis donc plus vraiment dans le cadre temporel de mon sujet qui est le Moyen Âge. Poétique, car c'est l'extrait d'un poème, La Seconde Semaine de Du Bartas (suite de La Semaine, un poème encyclopédique qui glorifiait la création du monde par Dieu, La Seconde Semaine raconte l'enfance du monde et de l'humanité). Au chapitre du 1er jour, dans une partie intitulée "Les Furies", il évoque les différentes maladies des humains. Quelques vers sont consacrés aux maladies infantiles, et on y retrouve notre fameuse théorie des maladies cutanées provoquées par les résidus de sang menstruel.

Voici les vers. Âmes sensibles, s'abstenir ! Si vous n'avez pas d'enfants, peut-être ce texte vous dégoûtera-t-il à tout jamais d'en avoir, et pour ma part, après l'avoir lu, je suis bien contente que les miens aient passé le stade de la petite enfance !


[...] Ainsi la molle enfance
Est rongee des vers, fils de ses cruditez :
A le ventre croulant pour ses humiditez : 
Pour ses phlegmes nitreux a la teste teigneuse, 
Et porte quelque temps mainte ampoulle saigneuse 
De l'humeur menstrual, qui comme un vin nouveau 
Bouillonnant dans son corps, lui boutonne la peau.


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mercredi 3 juillet 2019

Le secret du poissonnier


Lors d'un bref séjour à Strasbourg en mai dernier, au cours duquel j'ai écumé les magnifiques musées de cette ville, je me suis retrouvée arrêtée, comme je l'avais été lors de mon précédent séjour un an plus tôt, devant un tableau de Joachim Beuckelaer exposé au Musée des Beaux-Arts. Il date de 1568 et s'intitule Le marché aux poissons.


Qu'est-ce qui m'avait frappée la première fois ? Eh bien, après avoir beaucoup observé des tableaux du peintre Stoskopff, notamment avec des poissons (voir par exemple : https://cheminsantiques.blogspot.com/2016/09/assoiffe-de-quoi-stoskopff-episode-3.html, ou https://cheminsantiques.blogspot.com/2016/10/voyeurisme-et-femme-poisson-stoskopff.html), je trouvais cet étal de poissonnier très érotique, avec ces chairs roses et blanches mollement allongées à la vue de tous sous l’œil provocateur du poissonnier (« maquereau » symbolique de ces filles poissons).
C'est la même chose qui m'a frappée cette année, mais avec encore plus d'évidence concernant certains détails de tranches de poisson. J'ai en effet lu récemment un très intéressant article de l'excellent collectif d'auteurs « Actuel Moyen Âge » qui explique comment des figurations de vulves (très explicites une fois qu'on les voit!) se cachent dans certains tableaux de la Renaissance italienne. Si cela vous intéresse, voici le lien : https://www.nonfiction.fr/article-9768-actuel-moyen-age-lart-vaginal-tabou-medieval.htm (à compléter si le sujet vous intrigue par un article plus poussé : D. Karadimas , « La part de l’Ange : le bouton de rose et l’escargot de la Vierge. Deuxième partie », Anthrovision, 1.2 | 2013 : https://journals.openedition.org/anthrovision/676). L'un des exemples les plus frappants en est le repli du tissu formé dans la main droite de la femme en robe à la droite du très célèbre tableau de Botticelli, La Naissance de Vénus (1485). Allez voir ce détail de près !
Et revenez ensuite à mes tranches de poissons. Alors, est-ce que vous ne voyez pas deux vulves de femme posées sur la planche à droite du tableau ?


Tout y est, n'est-ce pas, de la couleur aux détails de l'anatomie !

Regardez maintenant la tranche de saumon brandie par le poissonnier.


Même si la ressemblance est moins réaliste que les morceaux de poissons de la planche (je n'ai d'ailleurs pas identifié de quel type de poisson il pourrait s'agir pour ces derniers), on a bien un objet rose, charnu, et d'une forme tout à fait semblable à celle d'une vulve. Et le doigt du poissonnier qui dépasse du trou n'est-il pas à l'emplacement même du clitoris ? Doigt qui n'est d'ailleurs pas choisi au hasard : c'est le même qui en 1568 comme en 2019 (comme déjà à l'époque des Romains, d'ailleurs), quand on le dresse au milieu des autres doigts repliés, symbolise un phallus ! Le tableau nous donne donc à voir, en plein milieu de sa composition (c'est exactement sur la ligne qui le partage en deux verticalement) une véritable scène de pénétration sexuelle !
Voyez-vous le regard de la jeune femme au second plan qui se détourne sans que son mari ne s'en aperçoive ? Il est exactement dirigé vers cette scène. Elle a parfaitement compris ce dont il s'agit et trouve visiblement le poissonnier plus attirant que son mari. Mais le poissonnier, lui, ne la regarde pas. Avec un demi-sourire et un regard en biais, c'est nous qu'il regarde. Peut-être pour nous rendre complices de son geste audacieux et de son succès auprès de la jeune femme (sans parler de la vieille poissonnière, qui baisse pudiquement les yeux, mais peut-elle ignorer le geste provocateur exécuté juste derrière son dos, presque dans sa direction?). Peut-être aussi pour poursuivre sa provocation au-delà du tableau et au-delà des siècles : vous trouverez sans doute cela ridicule, mais en tant que femme, je me sens un peu mal à l'aise face à ce regard et à ce geste qui semblent m'être adressés !


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Remarque :
Ce n'est qu'après avoir rédigé ce texte que je suis allée voir la notice de l’œuvre sur le site même du Musée des Beaux-Arts de Strasbourg : https://www.musees.strasbourg.eu/oeuvre-musee-des-beaux-arts/-/entity/id/220540. D'après son auteur, la représentation du marché pouvait symboliser des activités de prostitution : la scène représentée évoquerait donc à la fois la fertilité des habitants de la ville, et l'encadrement nécessaire de cette fertilité par la morale chrétienne. Je ne suis donc pas la seule à voir du sexe dans cet étalage de poissons !



2e remarque :
Si malgré tout, cette interprétation de vous convainc pas, peut-être que ce qui vous a plutôt frappé dans le tableau, c'est le surprenant bonnet à froufrous porté par le poissonnier. C'était visiblement une mode dans les Pays Bas du XVIe siècle, car on en voit deux encore plus ridicules sur les têtes de très sérieux collecteurs d'impôts, dans un tableau de 1535 de Quentin Metsys conservé au Louvre : http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=8144&langue=fr.


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