vendredi 7 mai 2021

Les menstrues sous l’œil du folkloriste


Je viens d’achever la lecture d’un article passionnant du grand folkloriste Claude Gaignebet : Gaignebet Claude, « Véronique ou l’image vraie », in Bulletin de la Société de Mythologie Française, n°139, 1985, p. 3-28.

C’est la référence sous laquelle on le trouve actuellement, mais il est précisé à la fin que cet article avait été publié pour la première fois en 1976. Ce n’est donc pas un article à la pointe des dernières recherches. D’autre part, un folkloriste n’a pas la même démarche qu’un historien : essayant de faire des rapprochements entre des motifs culturels de régions et d’époques différentes, travaillant autant sur des traditions orales qu’écrites, il fait plus usage de l’hypothèse et de la déduction, tandis que l’historien doit surtout travailler à partir de sources avérées. Malgré tout, l’interdisciplinarité est évidemment toujours fructueuse, et les rapprochements des folkloristes peuvent susciter des hypothèses chez les historiens, dont ils chercheront ensuite la confirmation. Quant à Claude Gaignebet, c’est une grande figure qui a dominé le monde universitaire français du folklore pendant des décennies, et ses propositions sont à prendre au sérieux.

J’avoue toutefois que je ne suis pas toujours convaincue par les raccourcis qu’il effectue, surtout que le style de cet article est très dense, suivant visiblement le foisonnement de sa pensée et de son immense culture, et j’ai parfois eu du mal à le suivre. Pas toujours convaincue, mais terriblement séduite par tous ces rapprochements. En effet, l’article, même si cela n’apparaît pas dans le titre, est presque exclusivement consacré aux menstrues dans le folklore, et si on le suit, on a l’impression que les menstrues sont absolument partout, ce qu’il me plaît de croire, évidemment !

Aussi, sans vraiment essayer de faire la part entre ce qui est plus ou moins pertinent dans cet article, je vous en propose un petit compte-rendu. Ce sera à vous d’en juger…

Je reprends les petits sous-titres qu’il propose lui-même comme jalons de son article.

L’Hémorroïsse : Il aborde le cas de la femme « hémorroïsse » qui apparaît dans plusieurs évangiles (récits de la vie de Jésus dans le Nouveau Testament). Cette femme était affectée d’un flux sanguin continu depuis douze ans. Elle a touché la frange du vêtement de Jésus et a été immédiatement guérie. [Je l’avais effectivement déjà intégrée à mon corpus, car les auteurs médiévaux qui citent ce cas l’assimilent à un phénomène de menstruation].

Le portrait de Jésus : Il évoque ensuite une autre tradition, apparemment sans lien, selon laquelle un portrait de Jésus imprimé sur un tissu aurait été conservé. Ce portrait serait l’impression de la sueur ou du sang du Christ. C’est une certaine Véronique qui en serait à l’origine, qui aurait essuyé le visage du Christ avec le tissu, et qui aurait ensuite conservé ce tissu.

Menstrues et image-vraie : Il fait ensuite le lien entre la femme hémorroïsse et Véronique, qui sont effectivement assimilées dans plusieurs traditions. Il y a un lien avec la lèpre : ce portrait sur tissu peut guérir de la lèpre ; or la lèpre est lié aux menstrues [on disait qu’avoir des relations sexuelles avec une femme menstruée pouvait donner la lèpre à l’homme ou à l’enfant à naître]. Gaignebet fait aussi un lien avec le miroir, rappelant le fameux passage d’Aristote qui explique que le regard d’une femme menstruée ternit un miroir. Mais je ne saisis pas bien comment il passe de l’hémorroïsse à Aristote. Et il revient au miroir, qui serait donc purifié par le contact avec le Christ, et qui permettrait de voir une « image vraie », celle du visage du Christ. [Beaucoup d’auteurs expliquent le nom de « Veronica » comme venant du latin « Ver(a) icona » = « vraie image »]

Voile ou miroir : Il admet que le miroir n’apparaît pas dans la tradition orientale et émet l’hypothèse que le miroir joue un rôle équivalent au voile ou linge, celui sur lequel est le visage du Christ ; vous suivez toujours ? Il suppose ensuite un lien entre ce linge portant l’image du Christ et le linge menstruel, le deuxième symbolisant le linge purifié par rapport au premier, tout cela en lien avec la loi juive et la loi chrétienne, et avec la malédiction d’Eve.

Face au miroir : « L’image, au même titre que l’âme, est une exhalaison de sang ». En une phrase, il regroupe tous les thèmes précédents, et y ajoute celui de l’âme, complexifiant encore le propos. Il évoque la mort, l’âme qui s’exhale du mourant à l’instant de la mort, et qui se voit dans le miroir, le fait que les vampires – êtres sans âme – n’ont pas de reflet dans un miroir [il n’évoque pas le lien des vampires avec le sang, mais il est évident que cela s’ajoute encore à la toile de significations qu’il tisse !]. Il revient ensuite à l’âme de Jésus, visible dans l’image de Véronique, puis fait diverses citations du Nouveau et de l’Ancien Testament dans lesquelles on retrouve l’idée de l’âme, du visage vu, du miroir et du voile.

Se retourner : Il revient à la femme hémorroïsse et rappelle qu’elle touche Jésus par-derrière et en touchant le bas de son vêtement. Il aborde alors le thème des retournements, devant et derrière, haut et bas. D’après un passage de Pline, les fameux miroirs ternis par le regard d’une femme menstruée retrouvent leur éclat si une de ces femmes menstruées les regarde par l’arrière ! Et les menstrues poison peuvent aussi être contre-poison [Je confirme avoir trouvé cela chez Hildegarde de Bingen, qui préconise pour guérir de la lèpre (dont j’ai dit qu’elle s’attrapait, pensait-on, par une relation avec une femme menstruée) de se plonger dans un bain qui contiendra entre autres ingrédients du sang menstruel].

Edith ou l’anti Véronique : Il aborde alors le cas d’Edith, la femme de Loth, dont l’Ancien Testament nous raconte qu’elle s’est transformée en statue de sel parce qu’elle s’était retournée. Il ajoute que selon certaines traditions [J’ai fait des recherches et trouvé cela effectivement chez des auteurs de la fin de l’Antiquité et du début du Moyen Âge], elle avait toujours ses écoulements menstruels, même statufiée !!! Il explique ensuite d’où vient cette transformation en statue : on ne peut pas voir la gloire de Dieu face à face, et c’est ce qu’a fait la femme de Loth en se retournant [Oui, on retrouve ce thème avec Sémélé foudroyée en voyant Zeus].

Mythes gnostiques : Il ne cite pas des sources de première main, mais l’ouvrage d’un érudit du XIXe siècle qui cite des textes gnostiques où il est question de la femme hémorroïsse sous d’autres noms, et notamment de femmes liées à l’idée de serpent. Ensuite il part dans un rapprochement d’un de ces noms « Prounice », d’une part avec « Phéronikê » (« celle qui apporte la victoire » en grec) qui ressemble étrangement à « Véronique », d’autre part avec « Phoinikê », mot qui désigne la Phénicie, et qui pourrait être en lien avec une racine signifiant « rouge, pourpre » : vous voyez le sang menstruel qui revient ! Et avec lui la déesse phénicienne Astarté. Il s’embarque ensuite dans un développement sur le fait que les divinités féminines en lien avec le flux menstruel ont toujours comme attribut un miroir et un serpent. À commencer par Eve, toujours associée au serpent, et dont la « malédiction » se manifeste par la menstruation [J’ai en effet vu cela dans de nombreux textes médiévaux]. Il en déduit que l’image d’une femme ayant ses règles est symbolisée par l’image d’un être hybride au buste de femme et au bas du corps serpentiforme [Là, j’avoue que j’étais parvenue au même « délire » (ou pas?) en analysant les images médiévales de sainte Marguerite dont le haut du corps émerge du corps sanglant du dragon !!! Et je pense aussi évidemment à Mélusine, mais Gaignebet va en parler plus tard].

Héraklès et la nyphe scythique : Il évoque une anecdote racontée par Hérodote selon laquelle Héraklès s’est uni avec une nymphe de Scythie ayant un bas du corps de vipère, puis une interprétation chrétienne de ce récit.

Célébration des andouilles : Gaignebet se réfère ici à Rabelais qui évoque des êtres ayant une forme d’andouille ou de serpent pour la moitié du corps. Et de Gargamelle, femme de Gargantua, il passe à Mélusine [Je l’attendais!]. Avec Mélusine, tout ce qui précède s’imbrique parfaitement : la femme au bas du corps de serpent, qui ne doit pas être vue à certains moments réguliers, et le lien avec les pertes menstruelles. Quand son mari la voit (alors que cela lui était interdit, encore une histoire de regard interdit), elle baigne le bas de son corps, peigne ses longs cheveux, et elle tient un miroir à la main. Tous les motifs sont réunis ! Avec le bain, on est dans un moment de purification. Les cheveux sont l’un des organes les plus venimeux pendant les menstrues [Il cite un texte médiéval que j’ai effectivement rencontré]. Et [d’après Gaignebet] le miroir lui sert à vérifier le moment où elle ne sera plus impure, quand il ne sera plus terni par son regard de femme menstruée !

[Je ne crois pas qu’il en parle, mais dans toute l’iconographie du Moyen Âge, la sirène est représentée avec un miroir et un peigne : j’en avais un peu parlé ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2018/01/la-mysterieuse-petite-sirene_7.html (je découvrais, à l’époque, ce motif)]

La Pédauque : Il rapproche ici le thème de Mélusine la femme serpent du thème des femmes oiseaux, qui se baignent et déposent leur peau sur le rivage : souvent, dans l’histoire, un jeune homme s’empare de cette peau et épouse cette femme-oiseau [Ah oui, je me souviens d’une histoire semblable dans les Mille et une nuits, tiens!] Elles ont souvent un pied difforme qui marque leur origine comme la « reine Pédauque » de Rabelais (« pédauque » = « pied d’oie »), ou la reine de Saba, dont l’impureté représentée par son pied animal est dévoilée… par un sol miroir ! Encore le lien avec le miroir...

Et puis là, eh bien, il parle des vouivres ! Sans même mentionner le nom « vouivres », d’ailleurs [c’est cela qui rend difficile à lire cet article, car il est souvent très allusif] ; mais c’est bien d’elles qu’il est question, puisqu’il dit : « Elles déposent leurs bijoux, l’escarboucle de leur front le plus souvent, car elles ne sauraient l’immerger dans un bain menstruel ». [Alors là… Comment vous dire ? Tout le roman que je suis en train d’écrire depuis dix ans est centré sur une légende autour des vouivres qui déposent leur escarboucle sur le rivage pendant leur bain, et des hommes qui leur dérobent l’escarboucle ; et je fais une thèse sur les menstrues ; et Claude Gaignebet est en train de me dire que les deux sont étroitement liés ! Cela me semble évident, en fait, mais j’ai l’impression que cet article me révèle des choses profondes de ma personnalité ! Article écrit en 1976, année de ma naissance!]

Donc, un homme finit par partager le lit de cette femme-oiseau / femme-serpent / vouivre / Mélusine, et s’unit à elle : mais c’est une femme menstruée, et l’union avec les femmes menstruées engendrent des enfants difformes ou monstrueux [ça, oui, on le lit des dizaines et des dizaines de fois dans les textes médiévaux]. Et donc, c’est pour cela que dans toutes ces légendes, les enfants d’un tel couple sont affectés d’une tare : les enfants de Mélusine et de son époux humain ont tous un handicap physique, dans d’autres légendes, c’est un pied palmé, rappelant l’ascendance animale.

Il évoque ensuite des saintes vierges qui fuient des prétendants et se retrouvent transformées, soit avec un pied d’oie, soit lépreuses, et l’on comprend à présent le lien entre ces motifs. Mais Gaignebet explicite encore ce lien en rappelant qu’au Moyen Âge, les lépreux devaient porter un insigne en forme de patte d’oie. Il fait aussi le lien entre la lèpre, maladie de la peau, et la faculté de muer, liée à la quête de l’immortalité, et liée aussi à cette « peau d’animal » que les femmes oiseau déposent sur le rivage.

Masque ! : Il fait de nouveaux liens entre masque, peau, lèpre, visage de Jésus, Véronique… Tout semble se tenir. Puis il évoque les saint et sainte patronnes des lavandières, qui protègent aussi des écoulements menstruels absents ou trop abondants. Puis il part sur les dates de fête de ces saints, en lien avec mardi gras (on retrouve les masques) et avec la fête de la purification de la Vierge, tout cela en février, considéré comme le mois des purifications dans l’Antiquité [J’ajoute, car il ne le dit pas, que le mot même de « février », vient d’un verbe latin « februare » qui signifie « purifier »].

« Purgationes » : Il fait le lien entre les pertes menstruelles elles-mêmes considérées comme une purgation des éléments viciés du corps, le bain menstruel qui purifie des écoulements de ce sang, et tout ce qui concerne la purification de l’impureté et de la souillure. Il revient à l’une des saintes évoquées plus haut, patronne des lavandières et protectrice des écoulements menstruels, sainte Venisse : elle est représentée à mi-corps dans un bain.

La dame de la rivière : Gaignebet part à nouveau un peu dans tous les sens. Les vierges qui pour échapper à un prétendant se retrouve affublées d’une difformité sont mises en lien avec toutes les jeunes filles dans ce cas dans les Métamorphoses d’Ovide, qui, selon lui, mériteraient d’être relues en ce sens : se métamorphoser s’oppose à se reproduire [Il ne développe pas, mais si je vais au bout de sa pensée, je comprends que toutes les filles qui se métamorphosent en quelque chose pour échapper à un être masculin se retrouvent métamorphosées = monstrueuses = impures = menstruées!] Il glisse aussitôt vers Peau d’âne (on retrouve le monstrueux, la peau, le refus des relations sexuelles) et vers Cendrillon (où on retrouve le pied qui doit être montré). Il s’embarque ensuite dans une interprétation des légendes arthuriennes et liées au Graal tout à fait passionnante, où l’on retrouve tous les thèmes : le Roi Pêcheur, victime d’un écoulement régulier à la cuisse (une sorte de menstruation masculine), sa terre stérile (comme la terre où la femme de Loth s’était retournée, comme la terre sur laquelle on met du sang menstruel [d’après Pline et tous les auteurs médiévaux]), sa fille lépreuse et impure, qui engendrera Galaad, le chevalier pur [et évidemment, même s’il ne le reprend pas explicitement, le sang du Graal, et le lien avec le Christ, son âme, son sang, son image…]

La pucelle venimeuse : Il rappelle l’histoire, racontée dans les récits médiévaux sur Alexandre, de cette pucelle (jeune fille) à qui on aurait fait absorber depuis son plus jeune âge du poison pour qu’elle-même soit immunisée, et qui devait coucher avec Alexandre pour le tuer. [Cette histoire est effectivement dans mon corpus, car elle est évidemment en lien avec le motif de l’homme qui couche avec une femme menstruée (menstrue = poison) et qui risque d’attraper la lèpre (alors qu’elle-même est « porteur sain »)] Il fait le lien avec la conception même d’Alexandre, dont la mère Olympias aurait couché avec un serpent [version très reprise par les récits médiévaux], et aussi avec les interdits de l’Ancien Testament sur l’alimentation, la lèpre, les menstrues, qui d’après lui sont liés.

Les deux chairs : Il termine son article en constatant que les fêtes de Carnaval en Occident sont surtout dédiées aux hommes. Les femmes sont alors à l’écart, en train de se purifier (février). Il fait le lien avec les interdits pour les femmes menstruées sur la préparation de la viande, les salaisons, et sur le vin, équivalent d’un sang chaud et mâle.

Il conclut avec deux types de héros engendrés dans un cas particulier, soit pendant les règles de sa mère, et cela donne ces héros affectés d’une tare comme on l’a vu plus haut, soit avec une femme qui n’est pas du tout menstruée, une vieille (ex : Jean Baptiste, ou de nombreux héros de contes) ou une vierge (ex : Jésus) : il échappe alors dès le ventre maternel à la souillure du sang menstruel.

Et Gaignebet de finir très lyriquement : « Il pourra la [la vérité] contempler nue, sortie du puits, dans le miroir immaculé d’une lune claire, Hélène, Prounicé, Berthe, Mélusine, Véronique. L’Image vraie. »


Comme vous le voyez, c’est un article passionnant. À première lecture, on est sidéré, on se dit : « Mais oui ! Tout est lié ! » Après, je pense qu’il faut prendre un peu de distance et que Gaignebet se laisse parfois emporter par son enthousiasme. Il n’en reste pas moins évident qu’il y a des liens très forts dans de nombreuses civilisations entre menstruation, serpent, miroir, bain, maladie de peau, et tout ce qui tourne autour de ces thèmes.


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jeudi 15 avril 2021

Le bon usage du latin au IIe siècle (Flavius Caper)


Je vous fais aujourd’hui découvrir une étonnant pépite sur la langue latine. Il s’agit du manuel De Orthographia, de l’auteur du IIe s. ap. JC Flavius Caper, lisible en ligne ici : http://www.forumromanum.org/literature/caper/orthographia.html.

L’ouvrage est une liste d’indications du bon usage de la langue latine, usage orthographique (même si tout se prononce en latin, il y a des petites hésitations en ce IIe s. ap. JC pour des mots comportant un h ou un y, par exemple), comme son titre l’indique, mais aussi et surtout usage lexical. Il indique ainsi des nuances de signification bien précieuses pour nous. En voici un petit florilège.


  - Fido mihi, confido tibi, et fidimus nobis.

= « Fido » pour moi, « confido » pour toi, et « fidimus » pour nous.

J’ai confiance en moi, je mets ma confiance en toi, nous nous faisons confiance.


  - Olea arbor est, oliva fetus, oleum liquor.

= « Olea » est un arbre, « oliva » un fruit, « oleum » un liquide.

L’olivier est un arbre, l’olive un fruit, l’huile un liquide.


J’en profite pour vous faire part d’une découverte faite récemment. Savez-vous pourquoi en français on met un h devant « huile », alors que ce mot vient du latin « oleum » qui n'a pas de h ? Parce qu’en ancien français on l’écrivait « uile », ce qui prêtait à confusion avec l’autre mot « uile » (« vile »). C’est pour la même raison qu’on met un h devant « huit » alors que ce mot vient du latin « octo » : son écriture « uit » prêtait à confusion avec… « vit » (le sexe masculin !)


Je continue ma cueillette avec des distinctions entre synonymes, qui ne sont pas du tout évidentes, d’autant moins que nous n’avons le plus souvent qu’un mot en français pour ces deux mots latins :


  - Dum manat, sanguis est ; effusus vero cruor erit.

= Tant qu’il reste c’est « sanguis » : quand il est versé c’est « cruor ».

(deux manières de désigner le sang)


  - Vultus mutatur, facies manet.

= Le « vultus » varie, le « facies » ne change pas.

(deux manières de désigner le visage)


  - Maestum animo, tristem aspectu dices.

= Tu te dis « maestum » par ton âme, « tristem » par ton apparence.

(deux manières de qualifier quelqu’un de triste)


  - Vir ducit, mulier nubit

= L’homme « ducit », la femme « nubit ».

(deux manières d’indiquer l’action de se marier)


Les historiens du genre seront ravis de creuser cette distinction. « Ducere » signifie « conduire » ; « nubere » signifie » se voiler ». Les mots sont liés au rituel du mariage romain. L’épouse vient habiter dans la maison de son époux. Celui-ci la « conduit » donc dans sa maison, il la porte même pour lui faire franchir le seuil en la soulevant de terre (afin qu’elle ne franchisse d’elle-même ce seuil pour la première fois que de l’intérieur vers l’extérieur, comme si elle était née dans la maison). Quant à l’épouse, en se voilant, elle montre qu’elle est une femme respectable, qui n’est plus disponible que pour son époux, et qui cache son visage puisque sa vie est désormais centrée sur l’intérieur (la maison). Toutefois, je constate que ces deux verbes précisément ont des échos étonnants dans notre monde actuel : L’Arabie Saoudite, par exemple, où, il n'y a guère,  « conduire » (une voiture) était réservé aux hommes et « se voiler » obligatoire pour les femmes, aurait pu faire de cette distinction lexicale une devise !


Voici maintenant un texte un peu plus long qui m’a plu, car il explore tout le champ lexical du lait, avec de nombreuses métaphores.


  - Collactaneus est eisdem mammis educatus, collacteus qui ex uno eodemque lacte creatus est.

  - Lactens qui lacte alitur, et lactans qui decipit.

  - Lactens lacte abundans, ut « lactentes ficus »,

  - Lucilius « lactentia coagula cum melle bibi. »

  - Lactea candida, ut « lactea laudas brachia » Horatius dicit.

= Le « collactaneus » (frère de lait) a été nourri aux mêmes seins ; le « collacteus » (autre mot pour désigner le frère de lait ?) est celui qui a été engendré d’un seul et même lait.

= On appelle « lactens » (têtant) celui/celle qui est nourri.e de lait et « lactans » (allaitant) celui/celle qui [je ne sais comment traduire « decipit » : « qui prend », « qui trompe », ça n’a pas de sens].

= « Lactens » (laiteux) signifie abondant en lait, comme « une figue laiteuse ».

= Lucilius dit « J’ai bu du lait caillé avec du miel. »

= « Lactea » (laiteux) signifie « blanc », comme « tu loues ses bras laiteux », dit Horace


Le « collacteus » n’est pas évident à comprendre. Je ne suis pas sûre à cent pour cent, mais j’ai une hypothèse. Si vous suivez régulièrement ce blog, vous savez maintenant que pour les hommes et les femmes de l’Antiquité et du Moyen Âge, le lait était une transformation du sang menstruel (ah ! Vous pensiez que je n’allais pas en parler dans cet article ! ! !), et que ce sang menstruel jouait un rôle dans la conception de l’enfant. Je pense donc que deux enfants « engendrés d’un seul et même lait » signifie d’un même sang menstruel, à savoir de la même mère. Normalement, le terme, en latin comme en français, est « utérins » puisqu’ils ont grandi dans le même utérus ; et pour des frères du même père, on dit « consanguins », « du même sang », en parlant du sang paternel qui lui aussi a joué un rôle dans la conception, ce sang est en fait le sperme. Oui oui, le sang de l’homme blanchit et se transforme en sperme ; le sang de la mère blanchit et se transforme en lait. Cela prête à rire au premier abord, mais ce n’est pas si absurde : les cellules responsables de la couleur ne sont pas les plus importantes dans un corps, on voit bien des changements de couleur dans la nature (par exemple une feuille verte qui vire au brun) et le sang contient bien des globules « blancs »…

Je pense donc que « collacteus » ne signifie pas « frère de lait », mais « frère utérin ». Et le terme est intéressant puisqu’il met sur le même plan les frères issus du liquide séminal maternel (« collactei ») et ceux issus du liquide séminal paternel (« consanguini »). Si l’on adaptait le vocabulaire aux connaissances modernes, on pourrait parler de frères « cospermatozoïdins » et de frères « coovulins » ! Alors que l’emploi d' « utérin » renvoie à une autre théorie ayant cours dans l’Antiquité et au Moyen Âge, selon laquelle la femme n’avait pas de semence, et n’offrait qu’un réceptacle (l’utérus) pour y accueillir la semence de l’homme.


Je termine cette cueillette par un trait d’humour de Flavius Caper :


  - Hoc cerebrum est. Nam cereber qui dicunt sine cerebro vivunt.

= On dit « cerebrum ». Ceux qui disent « cereber » vivent sans « cerebrum » !

On dit « cerveau ». Ceux qui disent « cervelle » vivent sans cerveau !


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