mercredi 1 juillet 2020

Le sang des nonnes : menstrues, stigmates, transfusions (épisode 2 : Marie-Catherine)


L'histoire de Marie-Catherine est racontée par Cathy McClive dans son ouvrage Menstruation and Procreation in Early Modern France, Farnham, Ashgate publ., 2015, aux pages 123 à 135. Ce que je vais vous en dire est donc une adaptation – assortie de mes commentaires personnels – de ces pages de Cathy McClive.

On connaît bien cette histoire grâce à un procès qui s'est tenu en 1731.

Tout commence au début de 1728. Marie-Catherine Cadières a 18 ans, elle vit chez ses parents, et un confesseur jésuite, Jean-Baptiste Girard, âgé de 50 ans, devient son directeur de conscience. Il l'incite à jeûner pour des raisons religieuses. Marie-Catherine commence à s'affaiblir physiquement, à être atteinte de convulsions. Nous sommes à l'automne 1729. Pour qu'elle ne se fatigue pas, Girard conseille qu'elle reste confinée dans sa chambre, où il lui rend des visites quotidiennes sans surveillance. Les parents font évidemment totalement confiance au saint homme. Marie-Catherine se met dès lors à avoir des stigmates et à perdre à intervalles réguliers de grandes quantités de sang par le flanc et par des marques au niveau de la tête.

Puis les stigmates cessent pendant plusieurs mois ; ce ne sont visiblement pas les seules émissions de sang qui cessent, car il est alors clair pour Girard que sa jeune protégée est tombée enceinte. Et pour Marie-Catherine ? Elle est au courant au moment du procès, car elle accuse explicitement Girard de l'avoir mise enceinte et de s'être rendu coupable d'un « inceste spirituel ». Elle l'accuse aussi de l'avoir ensorcelée et d'avoir profité de ses états de transfiguration religieuse. C'était la meilleure défense qu'elle pouvait avancer. Nous ajouterions aujourd'hui qu'il a abusé de sa naïveté, qu'il a profité de l' « emprise » (un mot d'actualité dans des affaires récemment dévoilées fin 2019) qu'il avait sur elle. Que pouvait-elle refuser à celui qui était son « père spirituel » (chacun des deux mots est lourd de sens!) ? Et a-t-elle même eu conscience de ce qu'ils faisaient lorsque Girart l'a contrainte à une relation sexuelle ? Je pense à l'hallucinante lettre de Cécile de Volanges dans Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, publié en 1782 (soit une cinquantaine d'années après notre affaire), dans laquelle la jeune fille raconte le viol qu'elle vient de subir de Valmont, avec une naïveté qui fait rire – et pleurer ! C'est une fiction, bien sûr, mais bien des jeunes filles de son époque et même d'aujourd'hui, totalement ignorantes, ont pu vivre une expérience semblable. Elle reconnaît même avoir éprouvé un peu de plaisir physique et avoir accepté de recommencer, ce qui engendrera plus tard de la culpabilité. C'est probablement la même chose qui est arrivée à Marie-Catherine et c'est pourquoi au moment du procès, un peu moins niaise, elle se couvre en accusant son séducteur de l'avoir ensorcelée.

Suite des événements. Girart lui fait boire une potion abortive, sans avoir le courage de lui expliquer qu'elle est enceinte et que c'est de sa faute à lui. Il prétend que son sang est trop chaud et qu'elle doit le refroidir par cette potion. La potion marche. Marie-Catherine se remet à saigner. Abondamment. Elle perd même un petit morceau de chair recouvert de sang coagulé. Plus tard, elle comprendra que c'était le fœtus. Sur le moment, elle ne comprend rien. À tel point qu'elle demande même à sa servante de jeter par la fenêtre le contenu du pot de chambre. Effarement de Girard quand elle lui raconte cela : il se doute bien que la servante, elle, a dû comprendre. Il craint que son ignorante victime ne finisse par lâcher innocemment quelque compromettante révélation devant ses parents, et il l'envoie dans un couvent. Entre temps, les saignements des stigmates – et des menstrues – ont repris, et Girard écrit à l’abbesse pour lui demander des nouvelles des saignements de sa protégée. Là-dessus survient un évêque alerté par la rumeur du prétendu miracle. Il exorcise Marie-Catherine, dont les stigmates cessent aussitôt.

S'ensuit un procès, dont on ne sait pas trop comment ni pourquoi il a démarré, et qui est multiple, car chacun y accuse l'autre : Marie-Catherine accuse Girard, comme je l'ai dit plus haut de l'avoir ensorcelée, d' « inceste spirituel », de l'avoir mise enceinte, puis de l'avoir fait avorter ; Girard accuse Marie-Catherine d'avoir fait passer des menstrues pour des stigmates. Une importante pièce à conviction dans le procès est un calendrier où Marie-Catherine notait scrupuleusement les dates à la fois de ses menstrues, et de ses stigmates. Or ces dates correspondaient généralement entre elles, et de plus coïncidaient avec des dates de fêtes chrétiennes, notamment le Carême ou Pâques.

Ce qui n'est pas clair dans l'histoire, c'est qui a été témoin de ses saignements stigmatiques. Quand elle était chez ses parents, il semble que Girart ait été le seul « témoin » : il n'est donc pas impossible qu'il ait été complice de la manipulation (si toutefois manipulation il y a eu ; je ne prétends pas croire aux stigmates, mais il est possible qu'elle ait saigné à la tête et au flanc pour une autre raison), voire qu'il en soit à l'origine, si l'on suppose comme je le fais que Marie-Catherine était ignorante de tout au début des événements. Une fois au couvent, l'abbesse au moins a forcément été témoin de quelque chose : on peut imaginer que Marie-Catherine mettait au point une petite mise en scène au moment de ses menstrues, maquillant des marques sur sa tête et son flanc du sang menstruel qu'elle perdait par la vulve. Au moment de la venue de l'évêque, elle a craint d'être démasquée et préféré faire croire à l'efficacité de l'exorcisme…

Un dernier point m'a frappée dans cette histoire : l'un des arguments avancés par un des avocats de Marie-Catherine pour prouver que Girart, contrairement à ce qu'il prétend au procès, croyait bien au sang stigmatique distinct du sang menstruel, c'est qu'il a un jour bu l'eau de la bassine dans laquelle Marie-Catherine avait nettoyé le sang de sa tête, le sang des stigmates donc ; or il ne l'aurait évidemment pas bu s'il s'agissait de sang menstruel, selon les dires de l'avocat. Je ne vais pas refaire le procès, mais boire un liquide mêlé de sang menstruel me fait penser à une autre pratique, aphrodisiaque (cf. https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/05/les-pouvoirs-magiques-du-sang-menstruel.html et https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/09/dhypatie-dalexandrie-au-hashtag.html), que le vieux jésuite pervers n'ignorait sans doute pas. Étant donné le contexte de leur relation, je me plais volontiers à imaginer qu'il ait sciemment usé de cette pratique magique teintée d'érotisme pour exciter sa libido...


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mercredi 17 juin 2020

Le sang des nonnes : menstrues, stigmates, transfusions (épisode 1 : Héloïse, Mechtilde, Adelheid, Hildegarde)


Aujourd'hui, nous allons parler de sang menstruel et de religieuses. Une chose est claire : les religieuses ne parlent pas de leurs menstrues ! Du moins pas directement. La seule exception est la courte mais fameuse allusion dans une lettre d'Héloïse à Abélard (XIIe siècle, déjà rapidement évoquée sur ce blog) dans laquelle elle réclame des règles spécifiques aux religieuses distinctes de celles des religieux : elle se plaint notamment que les robes de laine que les moines portent à même la peau ne sont pas du tout adaptées aux purgations menstruelles des femmes ; Abélard répond en proposant une chemise de dessous en lin et du linge de lit.

Quid denique ad ipsas de tunicis aut de laneis ad carnem indumentis, cum earum humoris superflui menstruae purgationes haec omnino refugiant?

En quoi sont-elle concernées par les tuniques ou par les vêtements de laine à même la peau, alors que les purgations menstruelles de leurs humeurs superflues les leur fait éviter à tout prix ?

(Lettre VI, traduction Nadia Pla)

Interulas mundas ad carnem habeant, in quibus etiam cinctae semper dormiant. Culcitrarum quoque mollitiem uel linteaminum usum infirmae ipsarum non negamus naturae

Qu'elles aient sur la chair des chemises de dessous propres, qu'elles garderont toujours même pour dormir. D'autre part, nous n'interdisons pas à leur faible nature la mollesse des matelas ou l'usage des draps.

(Lettre VIII, traduction Nadia Pla)

Abélard se garde bien de prononcer les mots explicites de « purgations menstruelles » et d' « humeurs superflues », pourtant pas du tout tabous dans les textes écrits par des religieux quand il s'agit de débattre des théories de la conception et de l’embryogenèse, de la conception de Jésus et de la question du sang menstruel de la Vierge, ou encore de savoir si les femmes pouvaient communier ou rentrer dans les églises quand elles avaient leurs règles ! Mais parler crûment des pertes menstruelles éprouvées par Héloïse elle-même et ses sœurs de couvent, on sent bien que cela gêne un peu notre docteur en théologie. Cependant je pense qu'il faut interpréter « infirmae ipsarum naturae », « leur faible nature » comme un euphémisme pour la menstruation ! Le mot « nature » est souvent employé dans ce sens au Moyen Âge et jusqu'au XIXe siècle. Et de fait, c'est bien à cela qu'il fait visiblement allusion avec ces chemises de dessous à garder en permanence ; le terme « mundas », « propres » signifie peut-être que les religieuses ont le droit de laver leurs chemises si elles sont tachées de sang. Quant au moyen de couchage, cette autorisation du bout des lèvres à avoir des matelas moelleux et des draps nous laisse comprendre que les moines hommes du XIIe siècle dormaient à même des paillasses sans tissu.

Mais le sang menstruel peut aussi et surtout prendre une dimension mystique.

Dans L'Église et les femmes dans l'Occident chrétien des origines à la fin du Moyen Âge, Turnhout, Brepols, 1997, p. 392-3, Paulette L'Hermite-Leclercq raconte des histoires arrivées à des religieuses allemandes des XIIIe et XIVe siècles. Mechtilde de Hundersingen est désespérée d'avoir entendu dire que le sang de Notre-Seigneur ne s'unit pas aussi intimement et avec autant d'amour à un cœur en proie au remords qu'à l'âme d'une vierge, mais Dieu lui-même la réconforte : « Je vais te purifier avec mon sang vermeil et te rendre sans tache comme si on te levait des fonts baptismaux, et je te parerai et te couronnerai avec ma propre virginité. » Adelheid von Breisach, veuve et également désespérée pour la même raison, a été (raconte-t-on) emmenée par des anges dans un pressoir où ceux-ci ont extrait de son corps tout le sang qui avait péché pour le remplacer par du sang venant de vierges. Cette image d'un pressoir utilisé pour faire sortir le sang semble associée au motif du « pressoir mystique », motif représentant le corps du Christ écrasé dans un pressoir dans lequel des anges recueillent son sang.

Vous me direz qu'il n'est là pas question de sang menstruel. Certes pas explicitement. N'oublions pas toutefois que le sang menstruel était considéré dans l'Antiquité et au Moyen Âge comme constituant de la semence féminine nécessaire à la conception d'un enfant après son union avec la semence masculine. Il s'agit donc d'un sang lié au péché. Le sang des vierges est, lui, considéré comme plus pur. Cette purification du sang de Mechtilde et d'Adelheid, c'est donc la purification de leur sang menstruel, qui perd de son caractère impur en redevenant un sang de vierge. À ce propos, Hildegarde de Bingen, qui a le double statut d'autrice médicale et religieuse, établissait une différence entre le sang des vierges et le sang des femmes déflorée. Je l'évoquais dans cet article : https://cheminsantiques.blogspot.com/search?q=dragon+rouge

Pour mémoire, voici le texte :

Et cum puella adhuc in integritate virgo est, tunc in ea sunt menstrua quasi gutte de venis ; postquam autem corrumpitur, tunc gutte effluunt ut rivulus, quia per opus viri solvuntur, et ideo ut rivulus sunt, quoniam vene in opere illo solute sunt. Cum enim claustrum integritatis in virgine rumpitur, ruptio illa sanguinem emittit.

Kaiser Paul (éd.), Beatae Hildegardis Causae et curae, Leipzig, Teubner, 1903, p. 102-103.

Et lorsque la jeune fille est encore une vierge dans son intégrité, alors les menstrues en elle sont comme des gouttes sortant des veines ; mais après qu'elle a été corrompue, alors les gouttes s'écoulent comme un ruisseau, parce qu'elles sont déliées par l’opération de l'homme, et elles sont comme un ruisseau, puisque les veines ont été déliées par cette opération. En effet, lorsque la clôture de son intégrité s'est rompue, cette rupture évacue du sang.

(traduction Nadia Pla)


Il est cependant difficile d'établir d'autres rapprochements entre le sang menstruel et un sang lié à la religion chrétienne comme celui du Graal ou de stigmates. Du moins dans les sources médiévales, sur lesquelles je travaille. Mais je lis bien sûr également des ouvrages concernant d'autres périodes, qui peuvent m'être utiles à titre de comparaison (et pour satisfaire le plaisir de ma curiosité personnelle). Et c'est ainsi que je suis tombée sur l'incroyable histoire de Marie-Catherine. Marie-Catherine a vécu au XVIIIe siècle et son histoire a bien des échos dans notre XXIe : car il n'y est pas question que de sang menstruel et de stigmates, mais aussi d'abus sexuel et d' « emprise » au sens où ce mot a été récemment employé dans l'actualité… Mais pour connaître l'histoire de Marie-Catherine, il vous faudra attendre le prochain article...


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mercredi 3 juin 2020

Discussion sans tabou sur les menstrues au XVIe siècle


Je vous avais promis dans l'article précédent que je vous parlerais plus longuement des Serees (1584-1598) de Guillaume Bouchet, cet ouvrage relatant des discussions légères entre amis, hommes et femmes, sur des sujets variés. Or, toute la fin de la vingt-deuxième soirée du second livre est consacrée à mon thème favori, les menstrues, traité avec une liberté de parole assez étonnante et réjouissante. Je vous fais profiter de l'intégralité de ce texte, et vous le traduis même en français moderne pour plus de commodité :

« Sur la fin de la Soirée, un des participants nous contait qu'il aimait bien mieux sa femme enceinte qu'autrement, parce que ses parties génitales étaient plus honnêtes. Il trouvait fort étrange que les enfants qui étaient au ventre de leur mère fussent nourris de leur sang menstruel comme Hippocrate et Galien l'assurent [je ne reviens pas sur cette croyance médicale : je l'ai abordée dans de nombreux articles de ce blog auparavant et vous pouvez vous y reporter], alors qu'il n'y a rien de si sale, ni de si pernicieux et vénéneux que les menstrues des femmes, si nous en voulons croire les Physiciens, et même l'expérience. Et à cause de cela, ajoutait-il, les Moscovites estiment les femmes si sales, à cause de leur catimini [« catimini » vient du grec « kataménia » qui signifie « menstrues » ; les étymologistes sont réservés sur l'origine de l'expression française « en catimini » (au sens de « en cachette »), mais il me semble que cet emploi avec cette orthographe exacte dans un texte d'un auteur français du XVIe siècle prouve bien que cette expression est en lien avec les menstrues], qu'ils ne mangeront jamais de ce que les femmes auront tué, comme étant impur : Sigismond Baro dit que, s'il n'y a point d'hommes en une maison de Moscovite, et que la femme veuille tuer une bête, elle la tiendra à la porte, avec un couteau, et le premier homme qui passera, elle le priera de lui couper la gorge. Et je me suis souvent ébahi, disait ce coquin, de voir à quel point nous aimons tant les femmes, et même les parties les plus sales et déshonnêtes, que la sage nature a cachées tant qu'il lui a été possible.
Sa femme en le regardant lui va dire : « Mon ami, notre cas [ce mot désigne le sexe féminin, je ne trouve pas d'équivalent pour le traduire simplement en français moderne] sera vilain et caché tant que vous voudrez, cependant il me souvient bien que le soir de nos noces, alors que j'étais couchée avec vous, la première chose que vous fîtes, ce fut de me prendre par là. » Son mari, se prenant à rire, lui va dire : « Il est vrai, mon amie, mais aussi je n'y voyais goutte ! »
Puis, cette gaillarde femme, s'adressant à tous les participants de la Soirée, se mit à faire l'éloge de ce qu'on estimait abominable. Elle dit que quand elle était fille, elle avait tout plein de maladies, dont les unes s'en étaient allées à la première fois qu'elle eut ses fleurs et menstrues, les autres quand elle perdit son pucelage (l'ayant perdu, non pas vendu, ni donné). Elle ajouta que les premières fleurs, aussi sales que vous voudrez, et la perte de la virginité, dont on fait si grand cas, encore qu'on la perde, emportent plusieurs maladies qui sont incurables autrement et ne sauraient guérir que de cette façon. C'est pourquoi, disait cette femme, je conseille aux pères de ne pas garder leurs filles en graine, et je les admoneste de les marier, s'ils les voient affaiblies par quelques maladies inconnues et secrètes, au moins à ceux qui ne veulent pas les comprendre et qui ne veulent pas donner de l'argent pour les guérir.
Quelqu'un voulant soutenir ce que disait cette femme et ayant bonne envie de dire les commodités que les menstrues apportent aux femmes, et le mal qui leur arrive quand le fourrier ne marque point le logis [revoilà notre fourrier : voir l'épisode précédent!], les participants de la Soirée commencèrent à laisser leurs sièges vides. Car quand on pense à cette sauce, il n'y a si bon cœur qui ne tire au renard, et qui ne l'écorche faute de pelletier. Tous ceux de cette compagnie étaient si fort dégoûtés de cette sauce que, comme ils avaient peur d'en être servis à la collation, elle ne put être arrêtée en sorte du monde, bien que ce Franc-à-Tripe leur criât : « Messieurs, ne bougez point pour cela ! Qui aime bien la chair, aime bien la sauce ! »
« Et il me semble, disait-il à ceux qui demeuraient après les autres, que ceux qui fuient les femmes pour cette occasion et pour leurs autres imperfections, c'est comme si quelqu'un laissait à un autre le raisin mûr, parce qu'il aurait trouvé amer le verjus de grain. » »

Notez le point « ethnologie » de Guillaume Bouchet, avec l'explication des coutumes des Moscovites, qui évoque des coutumes que les ethnologues et anthropologues d'aujourd'hui constatent effectivement en différentes régions du monde. Il se trompe cependant sans doute en invoquant la « saleté » comme raison, alors qu'il s'agit vraisemblablement de questions rituelles de pureté et d'impureté. Enfin, on appréciera son talent de conteur : on frissonne en voyant cette femme moscovite campée sur le pas de sa porte, tenant d'une main une « bête », de l'autre un couteau, et interpellant le premier passant venu.
Mais ce que j'aime le plus, c'est cette « gaillarde femme », qui rappelle du tac ou tac à son mari ce qu'il faisait au lit lors de la nuit de noces, puis qui explique sans fard comment ses premières menstrues et son dépucelage ont guéri diverses maladies qui l'affectaient auparavant. Ces remarques sont très intéressantes. Depuis l'Antiquité, les médecins débattent pour savoir si les menstrues sont favorables ou nuisibles à la santé des femmes : Hippocrate, le célèbre médecin grec du Ve siècle av. JC, pensait qu'elles étaient utiles pour rééquilibrer les humeurs du corps des femmes ; au contraire Soranus d'Ephèse, auteur du IIe siècle ap. JC d'un traité de gynécologie, pensait que les menstrues, les relations sexuelles, et la grossesse nuisaient à la santé des femmes. Les médecins médiévaux seront partagés entre les deux opinions. Mais il est très rare d'avoir le point de vue d'une femme, qui, de plus, n'exprime pas simplement une opinion, mais relate son expérience personnelle. Tempérons toutefois, car on ne peut pas savoir si Guillaume Bouchet rapporte fidèlement des propos qu'il aurait bien entendus de la bouche d'une femme ou si cette « gaillarde femme » est un personnage de fiction.
Avez-vous compris la métaphore du renard, « il n'y a si bon cœur qui ne tire au renard, et qui ne l'écorche faute de pelletier » ? Guillaume Bouchet parle de ces chasseurs du dimanche, bien contents et fiers d'abattre un renard, mais qui seraient dégoûtés d'avoir à l'écorcher eux-mêmes. Je suppose qu'il faut y voir ces hommes bien contents de faire l'amour à leur compagne, mais qui ne veulent surtout rien savoir et rien voir de ce qui se passe quand elles ont leurs règles. Bon : on en trouve encore aujourd'hui !
Ma métaphore préférée reste toutefois celle de la sauce : « Qui aime bien la chair aime bien la sauce ! » Le premier sens est culinaire ; mais la chair désigne aussi la sexualité, et la sauce le sang menstruel ! C'est presque un slogan ! Ou un hashtag : #quiaimebienlachairaimebienlasauce ! Cela vaut bien le #boismesregles, non ?
Quant à la dernière comparaison, elle n'est pas explicite, mais j'y comprends que si le « verjus » représente la vue des menstrues pas forcément réjouissante pour un mari ou un amant, le « raisin... » représente tout le plaisir que ce mari ou cet amant peut tirer du lieu même d'où sortent ces menstrues…

Pour conclure, je trouve la situation qui est racontée ici très « moderne » (même si tous les historiens vous diront que ce mot ne veut pas dire grand-chose) quand on pense que ce texte date des années 1580. Bien sûr, cette situation est sans doute imaginaire, cette conversation entre amis n'a sans doute jamais eu lieu, mais un homme du XVIe siècle a pu l'imaginer, et au moins cela est réjouissant.
Je vois assez peu une telle conversation entre amis dans l'Antiquité ou au Moyen Âge. On pourrait m'objecter Plutarque (cf. mon article sur un passage de ses Propos de table : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/10/attention-femme-inflammable-plutarque.html). Certes, mais chez Plutarque, ce genre de conversation n'est jamais mixte. Ce sont uniquement des discussions entre hommes. Les discussions entre femmes de l'Antiquité et du Moyen Âge, hélas, on n'en saura jamais rien, puisqu'on ne leur a pas donné l'occasion d'en retranscrire par écrit. Dans les siècles suivants (du XVIIe au milieu du XXe siècle), c'est l'inverse : on voit plus de conversations mixtes, du moins dans certains milieux (les Salons et autres lieux de réunions artistiques mixtes tenus par des femmes), mais il n'est plus question d'aborder ouvertement et légèrement un sujet comme les menstrues.
En revanche, aujourd'hui, en 2020, on imagine tout à fait ce genre de conversation, avec ses points positifs : conversations mixtes, sujet des menstrues abordé sans tabou, la femme qui rembarre gentiment son mari en révélant une facette de leur intimité devant leurs amis ; mais aussi ses points négatifs : un homme prétend que tout cela est dégoûtant, et plusieurs à la fin préfèrent s'en aller que poursuivre la conversation… Aujourd'hui, même si ce genre de conversation peut avoir lieu sans scandale ni auto-censure, certains hommes et même certaines femmes pinceront les lèvres si vous abordez le sujet, s'écrieront que quand même tout cela est dégoûtant et qu'on n'a pas besoin de savoir les détails de ce qui se passe dans la culotte des femmes, et parfois comme les amis de Guillaume, se lèveront de leur siège et s'en iront. Nous en sommes sur ce sujet au même point qu'en 1584 : ni plus ni moins avancés. Et il reste donc encore un progrès à accomplir par notre société : qu'on puisse aborder ce sujet dans une conversation entre amis sans que personne ne quitte son siège !
Quant à Guillaume, un grand merci à lui. Je pense volontiers que c'est lui-même qui se cache derrière le participant à la Soirée désigné par « quelqu'un voulant soutenir ce que disait cette femme », puis « ce Franc-à-Tripe ». Lui qui revendique que les hommes s'intéressent un peu à la sauce s'ils veulent goûter à la chair ! Je ne connais pas la femme de Guillaume, mais je pense qu'elle avait de la chance…

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mercredi 20 mai 2020

Le fourrier de la lune


En cherchant les expressions pour désigner les menstrues, je suis tombée sur une jolie métaphore. Pour tout dire, elle sort de mon sujet, car elle n'est pas médiévale, mais figure dans des ouvrages de la fin du XVIe siècle.
C'est le « fourrier de la lune ». Il m'a d'abord fallu comprendre ce qu'était un fourrier, ce que j'ignorais, n'étant pas très versée en histoire militaire : il s'agissait d'un soldat dont la mission était de précéder de quelques jours une armée en campagne pour choisir dans la ville où s'arrêterait l'armée les logis où pourraient habiter les officiers. Il faisait une marque à la peinture sur la porte de ces logis, pour que les intéressés puissent aisément les retrouver.
Dans l'expression « fourrier de la lune », la lune est l'officier, le fourrier est le phénomène de la menstruation, le sexe féminin est le logis, et le sang est la marque à l'entrée du logis. L'origine de cette métaphore est bien sûr humoristique, mais au-delà de l'humour, j'y vois un très beau symbole qui relie de façon forte la lune, la menstruation et le sexe féminin : le lien n'est pas nouveau, certes, mais il donne ici une dimension cosmique à la menstruation individuelle de chaque femme, comme si elle accueillait chaque mois la Lune dans son vagin.
Je ne sais pas si les auteurs du XVIe siècle ont été nombreux à utiliser cette métaphore ; j'en ai trouvé deux, Guillaume Bouchet et Nicolas de Cholières.

Guillaume Bouchet, dont je vous reparlerai lors d'un prochain article, a écrit entre 1584 et 1598 Les Serees, c'est-à-dire « Les Soirées » : c'est un recueil hétéroclite où il met en scène des amis, hommes et femmes, discutant lors de soirées et abordant divers sujets. Le passage qui m'intéresse se trouve dans le 2d livre, 22e soirée. Guillaume Bouchet y rapporte une théorie médicale, confirmée par Hippocrate, selon laquelle il faut éviter les relations sexuelles pendant la grossesse, car cela pourrait causer un avortement. Cette théorie explique selon lui que les femmes publiques conçoivent fort rarement. Il termine par un exemple historique :
« Iules Capitolin refere que Zenobie, Roine des Palmyriens, ne voulait qu'on lui touchast jusques à ce que son Kalendrier fust rubriché, & jusques à ce que le fourrier de la lune eust marqué le logis »
Les Sérées de Guillaume Bouchet, sieur de Brocourt, avec notice et index par C.-E. Roybet,
Paris, A. Lemerre, 1873-1882 (6 volumes), vol. 3, p. 290.

Julius Capitolinus est le nom de l'un des auteurs présumés de l'Histoire Auguste, un recueil du IVe siècle ap. JC regroupant des vies d'empereurs romains et d'usurpateurs. La vie de Zénobie, racontée dans le chapitre « Les trente tyrans » est plutôt attribuée à Trebellius Pollion qu'à Julius Capitolinus, mais peu importe. Voici le passage à l'origine de la citation de Guillaume Bouchet :
« Cuius ea castitas fuisse dicitur, ut ne virum suum quidem scierit nisi temptandis conceptionibus. Nam cum semel concubuisset, exspectatis menstruis continebat se, si praegnans esset, sin minus, iterum potestatem quaerendis liberis dabat. »
« On dit que sa chasteté était telle qu'elle n'acceptait son mari que pour les tentatives de conception. En effet, lorsqu'elle avait une fois couché avec lui, elle observait la continence, attendant ses menstrues, au cas où elle serait enceinte, et si elle ne l'était pas, elle lui donnait à nouveau le pouvoir, cherchant à faire des enfants. » (traduction personnelle)
Guillaume Bouchet a rapporté fidèlement l'idée contenue dans ce passage, mais il y a ajouté son joli vocabulaire. Le « calendrier » désignait en ce XVIe siècle le sexe féminin. Je l'ai trouvé dans plusieurs textes, et n'ai pas de certitude sur l'origine du mot. Dans ce contexte, cela ferait penser à une allusion aux menstrues, dont la régularité est inscrite au calendrier, mais le mot peut aussi être employé dans un autre contexte (érotique, par exemple), sans la moindre allusion aux menstrues. « Rubriqué » fait penser au mot « rubrique » : rappelons que ce mot tire son origine de l'encre rouge qui était utilisée dans les manuscrits médiévaux pour les titres de parties ou de chapitres ; « rubriqué » signifie donc simplement « peint en rouge » et fait allusion au sang qui teinte de rouge le sexe féminin. Quant au fourrier de la Lune, vous comprenez maintenant parfaitement l'allusion…

Nicolas de Cholières a écrit en 1585 Les Matinées. Je ne sais si les deux auteurs se connaissaient et s'il y avait un jeu ou une rivalité entre eux, car les titres de leurs ouvrages respectifs semblent se répondre. Comme chez Guillaume Bouchet, il s'agit d'une mise en scène de dialogues légers entre amis. Tout le chapitre intitulé « De la trefve conjuguale » traite des raisons pour lesquelles un mari doit s'abstenir d'avoir des relations avec sa femme. Parmi celles-ci la période des menstrues tient une grande place et est traitée avec une si grande quantité de métaphores humoristiques que je ne peux toutes vous les rapporter. L'ouvrage est entièrement consultable sur Gallica ici : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k43483/f1.planchecontact. Le chapitre « De la trefve conjuguale » va de la p. 299 à la p. 325, et le passage spécifiquement consacré aux menstrues de la p. 308 à la p. 315.
Voici quelques unes de ces citations, qui mettent en scène notre « fourrier de la lune » :
« il est necessaire de faire trefves du combat entre le mary et la femme lors que la lune, pour tenir sa diette et vaquer à ses purifications menstrueles, fait marquer les logis féminins par son fourrier, lequel pour escusson n'a que son impression rouge. »,
« Or le fourrier ne peut marquer le logis de nos femmes que pour douze passades, qui, quand chascune dureroit huit jours, ne seroit par an que quatre vingt seize jours »
Et il en est à nouveau question avec une autre raison d'observer la trève conjugale, la grossesse. Zénobie est à nouveau convoquée en exemple dans un langage encore plus imagé que celui de Guillaume Bouchet :
« Que sy les fourriers lui marquoient sa cabane, elle ne faisoit plus de la retive et prenoit plaisir de joüer avec son mary un seul coup au trou-Madame »
    Nicolas de Cholières, Les Matinées, éd. Éd. Tricotel, Genève, 1879, p. 299-325, « De la trefve conjuguale » (édition originale : Nicolas de Cholières, Les Neuf Matinées du seigneur de Cholières, Paris, chez Jean Richer,1585).

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Publié par Nadia Pla à 20:29



mercredi 6 mai 2020

Promenade menstruelle dans un traité italien de médecine du XIIe siècle

Le De aegritudinum curatione tractatus (« Traité du soin des maladies ») est un traité de médecine anonyme écrit à Salerne en Italie (la première école de médecine de l'Occident médiéval) au XIIe siècle. C'est une compilation de traités antérieurs, avec quelques variantes et ajouts, ce qui fait qu'il offre un assez large panorama de la médecine de Salerne au XIIe siècle. On le trouve édité dans la colossale somme en cinq volumes de Salvatore de Renzi, où il occupe environ trois cent pages du deuxième volume :
Renzi Salvatore de (éd.), Collectio salernitana, ossia Documenti inediti, e trattati di medicina appartenenti alla Scuola medica salernitana, Napoli, Filiatre-Sebezio, vol. 2, 1854, p. 81-386 (consultable en ligne ici : https://archive.org/details/BIUSante_34887x02).
Il s'agit d'un traité complet de toutes les maladies et affections a capite ad calcem, comme on disait alors (en latin), c'est-à-dire « de la tête au talon ». Vous pouvez juger de cet ordre en regardant la table des matières qu'en établit Renzi aux pages 52 à 56 de l'édition citée ci-dessus : même si vous ne savez pas le latin, vous reconnaîtrez aisément les noms de certaines parties du corps et constaterez que l'auteur procède de haut en bas. Certaines maladies générales (frénésie, léthargie, apoplexie, paralysie, mélancolie, etc.) sont traitées au tout début, avant les chapitres sur les cheveux.
Je vous avoue que je n'ai pas lu la totalité des trois cent pages (en latin !), mais je me suis concentrée sur les passages sur les menstrues. Il y en a énormément, et même sur ce sujet précis je ne vous parlerai pas de tout : l'auteur les aborde à plusieurs reprises dans des chapitres dédiés à d'autres affections, et enfin leur consacre plusieurs chapitres spécifiques vers la fin du traité (si vous avez compris l'ordre, il n'y a ensuite plus que les maladies liées aux jambes et aux pieds…) Fidèle à ma manière de faire dans ce blog, je vous propose de me suivre dans mon cheminement dans ce traité et de faire en ma compagnie une « promenade menstruelle », en ne suivant que les sentiers qui m'ont plu, surprise ou intéressée.

- Les menstrues sont abordées dans le chapitre consacré à la mélancolie. Je rappelle pour ceux qui l'ignoreraient que, depuis Hippocrate (médecin grec du Ve s. av. JC) et jusqu'au début du XVIIIe siècle, la médecine occidentale repose sur l'idée que la santé du corps humain dépend de l'équilibre entre quatre « humeurs » (il s'agit de liquides corporels, mais ils gouvernent aussi nos « humeurs » au sens actuel du terme) : le sang, la bile (ou bile jaune ou colère / cholère / cholera), la bile noire (ou atrabile ou mélancolie), le flegme (/ flemme, ou lymphe). Chaque être humain a une humeur en un peu plus grande quantité que les trois autres, c'est ainsi que nous sommes sanguin, colérique, mélancolique (ou atrabilaire), flegmatique (ou lymphatique). Tout cela est resté dans notre langage courant pour qualifier des caractères. Mais cela concernait aussi les affections physiques. On soignait différemment un sanguin ou un flegmatique, puisqu'il fallait au maximum atteindre l'équilibre des quatre humeurs pour être en bonne santé. Quand une humeur l'emportait trop sur les autres, cela engendrait une maladie. C'est pourquoi la mélancolie est traitée ici parmi les maladies. Mais la définition en était visiblement plus large qu'un simple excès de l'humeur appelée « mélancolie ». En effet, l'auteur lui assigne différentes causes : chez certains elle est bien due à un excès de mélancolie, mais chez d'autres à un excès de colère ou à un excès de sang (ne me demandez pas pourquoi l'excès de flegme est le seul à ne pas être cause de mélancolie). 
Pour ceux chez qui elle est due au sang, cela peut-être causé par une rétention de sang, par les narines ou les hémorroïdes, ou par les menstrues chez les femmes. Nous y voilà ! Vous voyez bien la logique : si une femme n'avait pas ses menstrues en temps normal ou en très petite quantité, on pensait que le sang menstruel était bien produit, mais restait dans le corps, d'où l'excès de sang. Mais… qu'est-ce que c'est que cette histoire de narines et d'hémorroïdes, vous demandez-vous ? Eh bien, les médecins anciens ont trouvé tellement cohérent par rapport à la théorie des humeurs le principe de la purgation menstruelle chez les femmes, qu'ils se sont dit qu'il devait bien y avoir un équivalent masculin pour que les hommes puissent eux aussi purger leurs excès de sang de manière naturelle. Et les saignements de nez et les hémorroïdes leur ont semblé remplir parfaitement cet office. C'est pourquoi on les voit fréquemment associés aux menstrues dans les traités de médecine, et pourquoi ces affections sont parfois indiquées comme spécifiquement masculines pour faire pendant aux menstrues féminines.
Alors, pour traiter l'excès de sang ? Oh, très simple, une bonne petite saignée (si vous êtes spectateur de Molière, vous comprenez maintenant cette omniprésence des saignées encore dans la médecine du XVIIe siècle) : par la veine du front si c'est une rétention du sang des narines ou par la veine saphène si c'est une rétention de menstrues. Pour faire saigner le nez, on peut aussi introduire dans les narines une soie de porc. L'auteur recommande également des remèdes avec des boissons purgatives ou avec une diète spécifique.

- Un autre chapitre passionnant où il est question des menstrues indirectement est celui consacré aux lentigines ou lentigo. Ce sont des affections de la peau se manifestant par des taches rougeâtres ou brunâtres surtout sur les parties du corps les plus exposées au soleil, le visage et les mains. Elles surviennent en général à partir d'un certain âge d'où leur nom courant de « taches de vieillesse ». À noter cependant que ce terme désignait visiblement au Moyen Âge d'autres affections dermatologiques, car l'auteur du De aegritudinum curatione tractatus dit que cela arrive plus pendant l'enfance. Il propose bien parmi les causes possibles les « ardeurs du soleil » (solis ardores), mais aussi une autre cause, surprenante pour nous :
« Aliquando puellis contingunt, cum menstrua melancolica non per locum suum exeunt, sed ut egrediantur per totum corpus se dispergunt. »
« Quelquefois elles arrivent aux jeunes filles, lorsque les menstrues mélancoliques ne sortent pas par le lieu prévu, mais, comme si elles débordaient, se répandent dans tout le corps. »
Si vous avez lu les précédents articles de ce blog, vous aurez vu que le sang menstruel était en cause dans les maladies infantiles causant des boutons et des plaques rouges, parce qu'on pensait que cela était dû à un excès mal purgé du sang menstruel de la mère, transmis à l'enfant au moment de la conception, dans la nourriture apportée au fœtus et dans le lait donné au nouveau-né. Ici, ce n'est pas exactement la même chose, puisque le sang menstruel en cause n'est pas celui de la mère, mais le propre sang d'une jeune fille. On n'est plus dans le cadre des maladies infantiles et pas encore dans celui des taches de vieillesse. Faut-il y voir des taches liées à l'acné ou des taches de rousseur qui chez certains (certaines en l'occurrence) se développent plus à l'adolescence ? Peu importe, ce qui me passionne ici c'est de voir que pour les médecins du Moyen Âge, le sang menstruel était loin de se limiter à ce qui sort tous les mois de la vulve des femmes.

- Les chapitres spécifiquement consacrés aux menstrues occupent les pages 331 à 338 de l'édition de Renzi (et on en parle encore beaucoup dans les pages suivantes consacrées aux affections de la matrice et au système génital féminin en général). L'auteur fournit une quantité incroyable de recettes pour faire venir les menstrues en cas de rétention ou pour les freiner en cas de flux trop abondant. Les remèdes se présentent comme des infusions à boire, des bains dans lesquels ont infusé les ingrédients, des emplâtres à poser sur le ventre ou sur le pubis, des suppositoires, des pilules à introduire dans le vagin, ou des pessaires. Le pessaire est un objet imbibé du remède, que l'on introduit dans le vagin puis dont on le retire. Il peut être confectionné à base de flocons de laine ou d'un sachet de lin fin empli de farine. L'auteur précise qu'il doit être « en forme de doigt » ou « en forme de priape ».
Ce mot « priape » pris comme nom commun désigne un phallus, en référence au dieu antique Priape toujours représenté en érection. Je voudrais m'arrêter un instant sur ces pessaires. Certains pourraient penser que ce sont des équivalents de nos tampons menstruels actuels. On lit beaucoup sur internet dans de mauvais articles de vulgarisation que les femmes de l'Antiquité utilisaient des tampons en laine. Il n'en est pas question dans les sources grecques et latines en tout cas (j'ose moins m'avancer sur les sources égyptiennes, puisque l’Égypte antique est souvent citée sur ce point). Je pense que c'est une mauvaise interprétation de sources médicales évoquant précisément des pessaires. Bien sûr, il est séduisant d'imaginer que des objets en laine absorbants que l'on s'introduisait dans le vagin aient pu être utilisés comme tampons, mais cet usage n'est jamais mentionné dans les sources, alors ne nous emballons pas ! D'après Sara Read, dans son ouvrage Menstruation and the Female Body in Early Modern England, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2013, il est parfois question au XVIIe siècle de papier ou d'éponge que l'on s'introduirait dans le vagin, mais cela concernerait uniquement les prostituées qui doivent faire l'amour pendant leurs règles.
D'autres encore, émoustillés, par l'expression « en forme de priape », pourraient y voire des sortes de sex-toys. Alors… non ! Ce n'était certainement pas plus agréable de s'enfiler ces fameux pessaires dans le vagin que ce ne l'est aujourd'hui avec les tampons. N'en déplaisent à certains intégristes religieux d'aujourd'hui qui, paraît-il, déconseillent l'usage des tampons sous prétexte que la femme pourrait y trouver du plaisir. Outre le fait que je ne vois vraiment pas où est le problème à se faire plaisir, sachez, messieurs, que non, il ne suffit pas qu'on nous enfile quelque chose dans le vagin pour que nous y trouvions du plaisir !

- Si les dispositifs médicaux n'apportaient donc certainement pas de plaisir vénérien, c'est en revanche l'inverse qui est vrai. Le coït n'était paspas seulement du moins – un moment joyeux de plaisir partagé, mais aussi un traitement médical. Il était censé favoriser la venue des menstrues : aussi, en cas de rétention de menstrues, le coït est conseillé dans notre traité comme la dernière étape d'une série de recommandations pour les faire venir.

- À propos d'une affection des menstrues qui se manifeste par le fait que la matière des menstrues est d'une couleur jaune, l'auteur précise : « ce qui se voit mieux sur un pannus albus ». Chouette ! Encore une petite trouvaille pour ma piste de recherche qui me tient le plus à cœur, celle de savoir comment les femmes se protégeaient des écoulements et taches de sang menstruel. Le mot pannus indique une bande de tissu, une serviette, et albus signifie « blanc ». Ce qui prouve d'une part qu'un tel pannus comme protection menstruelle existait au XIIe siècle à Salerne, d'autre part que toutes les femmes ne l'utilisaient pas forcément ou n'en utilisaient pas forcément un bien blanc, puisque l'auteur prend la peine de le préciser.

- J'ai eu le plaisir de voir mentionner à plusieurs reprises, dans la composition des recettes destinées à freiner un flux menstruel trop abondant, du « sang de dragon ». Si vous suivez mes articles, vous savez que le thème du sang de dracon est cher à mon cœur. Ce que les traités médicaux du Moyen Âge nommaient sanguis draconis (« sang de dragon ») était en réalité issu de plantes, la plus connue étant le dracaena draco, une sorte de palmier originaire des Canaries, dont la résine prend en séchant une teinte rouge sang, mais on a dénombré une dizaine de plantes dont des éléments servaient de base à des produits vendus par les apothicaires sous le nom de « sang de dragon » ou « sandragon ». Outre les Canaries, leur origine était en Inde ou en Amérique du Sud. À l'arrivée, ni les utilisateurs ni même les apothicaires ne connaissaient l'origine réelle du produit : ils croyaient sincèrement à du sang de dragon. Or ses propriétés supposées ne venaient visiblement pas d'expériences sur le produit réel, mais du symbolisme du sang, et surtout de celui du dragon, un animal puissant qui donnait l'idée de maîtrise : arrêter ou lâcher le flux sanguin, durcir les matières molles et liquéfier les matières dures. Voilà pourquoi il est recommandé pour arrêter les hémorragies, qu'elles soient menstruelles ou non.

- Autre remède pour diminuer le flux menstruel : poser une ventouse sur les seins. Je vous sens perplexes ! Ah mais oui, il faut suivre. J'ai déjà expliqué dans ce blog que le sang menstruel se transformait entre autres en lait. On pensait donc qu'il y avait une veine qui menait directement de l'utérus aux seins et qui y conduisait le sang menstruel. Alors, vous voyez le raisonnement : la ventouse attire le sang vers les seins, et celui-ci coule donc moins par la vulve. Hippocrate donnait d'ailleurs déjà dix-sept siècles plus tôt le même conseil.

Après la partie sur les menstrues viennent quelques conseils pratiques de gynécologie dont certains peuvent surprendre pour un texte du XIIe siècle dans une Europe entièrement régie par la morale chrétienne.

- On y trouve en effet des recettes pour resserrer la vulve d'une fille déflorée et la rendre comme une vulve de vierge ! Pour celles qui seraient intéressées, il faut cuire de l'écorce interne de chêne dans du vin et en faire un bain dans lequel on doit s'étendre jambes écartées et laver sa vulve avec la préparation ; une autre recette utilise une poule cuite dans du vinaigre…

- Autre conseil surprenant : celui permettant de confectionner des contraceptifs. Là encore la morale chrétienne l'interdisait. Mais ce n'est pas cela qui m'a le plus surprise : c'est que ces conseils sont bien plus magiques que médicaux. On peut par exemple utiliser de la jusquiame écrasée dans du lait que l'on devra porter dans une peau de cerf suspendue au cou ; ou encore une noisette perforée et remplie de vif-argent que l'on devra porter au bras gauche. Mais ma recette préférée est celle qui contient du sang menstruel comme ingrédient :
« Ut mulier non concipiat per quot annos volueris accipe tot gramina seminis miristice, quibus tinctis in ejus menstruis et postea ablutis dabis bibere cum vino. »
« Pour qu'une femme ne conçoive pas pendant un certain nombre d'années, prends autant de noix de muscade que d'années pendant lesquelles tu ne veux pas qu'elle conçoive, après les avoir teintes de ses menstrues et une fois qu'elles seront imbibées, tu lui donneras à boire avec du vin. »

- Je terminerai par un conseil qui est dans la même partie et où il n'est pas question de menstrues, mais qui m'a amusée. Il s'agit du conseil à suivre pour engendrer un garçon. Bien sûr, il n'y a pas de conseil pour engendrer une fille (pour tout un tas de raisons culturelles à cause desquelles dans de nombreux milieux sociaux il était plus intéressant d'avoir un garçon qu'une fille) ; cela dit, si vous êtes un peu malin, en lisant les conseils pour avoir un garçon, vous en déduirez assez aisément ceux pour avoir une fille ! Je vous les livre :
« Si aliquis generare vult masculum levet crus sinistram mulieri et dextrum extendat, vel ponat pulvinar in sinistrum. »
« Si quelqu'un veut engendrer un garçon, qu'il lève la jambe gauche de la femme et qu'il étende la droite, ou bien qu'il pose un coussin à gauche. »
« Cum vir concubuerit cum uxore, per spermatis effusionem quam citius vir poterit descendat desuper ea, et ipsa cito vertat se in sinistro latere et sic dormiat. »
« Lorsque l'homme a couché avec son épouse, au moment de l'effusion du sperme, que l'homme descende le plus vite qu'il peut de la femme, et que celle-ci se tourne vite sur le côté gauche et qu'elle dorme ainsi. »
Pour bien comprendre ces conseils, il faut se rappeler que l'on pensait que l'emplacement où s'implantait l'embryon dans l'utérus déterminait le sexe de l'enfant. Alors vous avez compris : si vous voulez une fille, il suffit de faire la même démarche en inversant la gauche et la droite !
À défaut d'être efficace, la première méthode a un petit côté érotique qui, je l'espère, a fait passer quelques bons moments aux couples qui ont suivi ces conseils.
Quant à la deuxième, elle me fait rire avec l'homme qui doit « descendre » le plus vite possible de la femme (quam citius vir poterit descendat desuper ea), comme s'il était perché sur une femme géante et devait descendre par une échelle ! Peut-être l'auteur du traité a-t-il inconsciemment projeté ce fantasme de femme géante qui est apparemment partagé par bien des hommes (je pense à Ronsard rêvant de devenir puce pour se déplacer sur le corps de sa bien-aimée, à Baudelaire et sa « jeune géante », ou encore à Almodovar avec « L'Amant qui rétrécissait » faux vieux film muet intégré dans Parle avec elle)...

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