mercredi 20 février 2019

Les quatre points cardinaux de Raban Maur


Je suis allée récemment à la BnF (Bibliothèque Nationale de France) pour y voir l'exposition Make it new
(http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/expositions/f.carte_blanche_jan_dibbets.html), qui met en parallèle des productions d'art contemporain avec un curieux et célèbre manuscrit (et ses quelques copies contemporaines, dont les scribes et enlumineurs ont reproduit les pages presque à l'identique). Il s'agit d'un manuscrit du IXe siècle produit en Allemagne, et - fait assez rare pour l'époque - on connaît son commanditaire, Raban Maur, moine puis abbé de l'abbaye de Fulda ; encore plus étonnant : ce commanditaire est également l'auteur du texte de ce manuscrit, un recueil de poèmes intitulé « Louanges à la sainte croix » ; et ce n'est pas fini : il est aussi le concepteur des enluminures qui illustrent le texte. Or ces enluminures… sont elles-mêmes le texte !
Raban Maur a choisi de présenter sur chaque page le texte de son poème sans espace entre les mots ni retour à la ligne, mais en écartant légèrement les lettres entre elles, si bien qu'on a l'impression d'être face à une grille de mots mêlés, mais si on lit de la première à la dernière ligne, on a bien un texte. Mais ce n'est pas tout. Sur chacune des pages, une partie du texte est entourée et colorée de façon à former un motif en bandelettes de lettres représentant une croix, des cercles, des carrés, des lettres géantes, voire – sur la première page – le portrait de Raban Maur lui-même (de profil, s'agenouillant), nous entraînant dans une fascinante mise en abîme. Or, les lettres contenues dans ce motif forment elles-mêmes de nouveaux textes : court poème, phrase, suite de mots… ; on a même un double palindrome (qui se lit à la fois à l'horizontale et à la verticale, à chaque fois dans les deux sens) dans un motif qui est en forme de croix !
En sortant de l'exposition, j'ai fait l'acquisition à la librairie d'un ouvrage de Michel Jean-Louis Perrin, L'iconographie de la Gloire à la sainte croix de Raban Maur (Brepols, 2009), qui analyse très clairement toutes les pages du manuscrit, donne les transcriptions des textes latins contenus dans les motifs, ainsi que leur traduction française, et fournit à la fin un « guide des figures » pour chaque page du manuscrit, permettant de visualiser commodément la grille de lettres de chaque page et le ou les motifs formés en entourant plusieurs de ces lettres.
C'est de cet ouvrage que je tire la transcription et la traduction des textes contenus dans les quatre cercles de cette page, une de mes préférées.

Vatican, Reg. Lat. 124, fol.14v (IXe s.)

Les textes de ces quatre cercles énumèrent les quatre saisons, les quatre points cardinaux, les quatre éléments et les quatre parties de la journée. Et, ce que je trouve fort et bouleversant, chacune de ces phrases se réfère précisément (par des mots comme « ce côté », « ici ») à l'emplacement même de la phrase dans la page ; c'est ce qu'on appelle, quand on est professeur de français, un « énoncé ancré dans la situation d'énonciation » ! La situation d'énonciation étant ici un moine du IXe siècle qui désigne les quatre parties d'une page sur laquelle il écrit, à destination de tous les lecteurs potentiels du livre, y compris ceux du XXIe siècle !
- cercle du haut : VER, ORIENS, IGNIS, AVRORA, HAC PARTE RELVCENT. Le printemps, l'orient, le feu, brillent de ce côté. (Remarquez bien qu'au Moyen Âge, ce n'est pas forcément le nord qui est situé « en haut », ici c'est l'orient)
- cercle de gauche : ARCTON, HIEMS, LYMPHA, MEDIA NOX ECCE LOCATAE. L'Ourse (constellation indiquant le nord), l'hiver, l'eau, le milieu de la nuit prennent place ici.
- cercle du bas : AVTOMNVS, ZEPHIRVS, TELLVS ET VESPERA HIC FIT. L'automne, le zéphyr (vent d'ouest), la terre et le soir sont ici.
- cercle de droite : AER, AESTAS, AUSTER, ARCI HIC SIT MERIDIESQVE. L'air, l'été ; l'auster (vent du sud), ainsi que le midi sont ici dans la citadelle.
Je ne sais ce qu'est cette citadelle. Ce pourrait être le cercle de droite lui-même, représentant le plan d'une citadelle circulaire. Ou encore le livre lui-même, citadelle spirituelle dont les soldats sont des lettres et dont les légions sont des poèmes et des jeux de mots à la gloire de la Création…


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mercredi 6 février 2019

Les quinze joies du mariage


Je me suis récemment divertie à la lecture d'un ouvrage anonyme écrit entre la fin du XIVe et le début du XVe siècle, Les quinze joies du mariage. Difficile à classer comme genre, il se présente comme un ouvrage didactique, mais s'apparente plus à un recueil de nouvelles, car il raconte de petites histoires : simplement, les personnages ne sont pas des individus identifiés, mais des sortes de modèles universels du mari et de la femme. Ce qui est certain, c'est que le ton est parodique, et clairement misogyne.
Cependant, avoir des valeurs féministes n'empêche pas de rire franchement à la lecture de ce texte, d'abord parce qu'il est vraiment drôle, et aussi parce qu'on peut rire au deuxième degré de ses excès et réfléchir, à propos de certaines visions caricaturales de la femme par l'homme qui n'ont finalement guère changé en cinq siècles…
Un de mes passages préférés est dans la « 3e joie » : la femme est enceinte, la maison est alors envahie de toute une troupe de femmes – amies, cousines, sages-femmes, etc. – qui viennent soi-disant assister la femme dans sa grossesse et son accouchement, mais qui profitent surtout de la maison, mangent toutes les réserves, boivent le meilleur vin de la cave, prodiguent à la future mère de pernicieux conseils pour ne pas se laisser diriger par son mari. Pendant ce temps, le malheureux court la campagne pour faire des courses pour sa femme qui a évidemment des « envies » de femme enceinte, il rentre fatigué, crotté (parce qu'il pleuvait et qu'il est tombé de cheval, et le pire est que cela aussi semble être la faute de sa femme !!!), mais ne peut pas se reposer en arrivant, parce que sa femme se plaint qu'elle n'a rien mangé, qu'il n'y a que lui qui sache préparer un bouillon comme elle les aime, alors il se met à cuisiner, il renverse la casserole et se brûle (il faudra encore qu'on m'explique en quoi c'est la faute de sa femme !), et lui-même ne mangera que les restes froids des amies et sages-femmes…
Sur un ton moins drôle et qui me fait beaucoup moins rire, l'auteur revient dans la « 7e joie » sur les peines comparées de l'homme et de la femme : « Bien est vray que la femme, tant que elle porte enfans et est grosse, qu'elle est bien empeschée, et à l'enfantement a grant paine et douleur : mais ce n'est rien à comparer envers un soussy que ung homme raisonnable prent, de pencées profondes pour aucune grant chose qu'il a affaire. » En gros : oui, ok, les filles, c'est pas drôle pour vous, la grossesse et l'accouchement, mais bon, faut quand même reconnaître que nous on souffre beaucoup plus avec notre cerveau en ébullition que vous avec vos petits ennuis de ventre… Hélas, je crains que certains hommes d'aujourd'hui ne pensent encore la même chose, sans le moindre ton parodique, en plus.
D'autres passages plus truculents racontent comment la femme prend un amant (ou plusieurs : un riche pour lui payer des robes, et un jeune et beau pour satisfaire son plaisir !), comment elle le cache à son pauvre mari cocu, comment – surprise carrément au lit avec son amant – elle arrive à embobiner son mari et à lui faire croire que « ce n'est pas du tout ce qu'il pense », comment une jeune fille déflorée et se retrouvant enceinte se dépêche avec la complicité de sa mère de se trouver un mari avant que son état ne soit visible, comment sur les conseils de sa mère elle fait croire à son époux lors de la nuit de noces qu'elle est bien vierge (elle doit se débattre comme si elle avait peur et, au moment fatal, pousser un cri « soupireux » comme quelqu'un qui se plonge dans l'eau froide jusqu'à la poitrine sans savoir ce qui l'attend !). Les écarts d'âge sont évoqués et sont – ô surprise ! – toujours défavorables à l'homme : le vieil homme qui a épousé une jeune femme se laisse mener par le bout du nez, ou bien elle profite de ce qu'il est un peu malade pour le faire passer pour complètement gâteux et diriger la maison à sa place ; mais la pire situation est celle du jeune homme qui a épousé une vieille femme, car celles-ci sont gloutonnes et voraces de chair fraîche, leur appétit sexuel est insatiable, elles sont jalouses et possessives, et le malheureux jeune époux, la santé usée, finira par vieillir prématurément…
Si je vous ai fait envie, sachez que nous disposons d'une édition pratique et agréable, chez Folio Classique (2016), avec une traduction en français moderne de Nelly Labère, dans une mise en page très maniable : à gauche, l'ancien français pour le plaisir de la lecture dans le texte original, à droite la traduction en français moderne pour jeter un œil en cas de doute.
Une dernière petite citation pour la route ? « La plus sage femme du monde, au regart du sens, en a autant comme j'ay d'or en l’œil, ou comme ung singe a de queue. » L'auteur ignorait visiblement que certains singes ont la queue très longue !

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