mercredi 17 juin 2020

Le sang des nonnes : menstrues, stigmates, transfusions (épisode 1 : Héloïse, Mechtilde, Adelheid, Hildegarde)


Aujourd'hui, nous allons parler de sang menstruel et de religieuses. Une chose est claire : les religieuses ne parlent pas de leurs menstrues ! Du moins pas directement. La seule exception est la courte mais fameuse allusion dans une lettre d'Héloïse à Abélard (XIIe siècle, déjà rapidement évoquée sur ce blog) dans laquelle elle réclame des règles spécifiques aux religieuses distinctes de celles des religieux : elle se plaint notamment que les robes de laine que les moines portent à même la peau ne sont pas du tout adaptées aux purgations menstruelles des femmes ; Abélard répond en proposant une chemise de dessous en lin et du linge de lit.

Quid denique ad ipsas de tunicis aut de laneis ad carnem indumentis, cum earum humoris superflui menstruae purgationes haec omnino refugiant?

En quoi sont-elle concernées par les tuniques ou par les vêtements de laine à même la peau, alors que les purgations menstruelles de leurs humeurs superflues les leur fait éviter à tout prix ?

(Lettre VI, traduction Nadia Pla)

Interulas mundas ad carnem habeant, in quibus etiam cinctae semper dormiant. Culcitrarum quoque mollitiem uel linteaminum usum infirmae ipsarum non negamus naturae

Qu'elles aient sur la chair des chemises de dessous propres, qu'elles garderont toujours même pour dormir. D'autre part, nous n'interdisons pas à leur faible nature la mollesse des matelas ou l'usage des draps.

(Lettre VIII, traduction Nadia Pla)

Abélard se garde bien de prononcer les mots explicites de « purgations menstruelles » et d' « humeurs superflues », pourtant pas du tout tabous dans les textes écrits par des religieux quand il s'agit de débattre des théories de la conception et de l’embryogenèse, de la conception de Jésus et de la question du sang menstruel de la Vierge, ou encore de savoir si les femmes pouvaient communier ou rentrer dans les églises quand elles avaient leurs règles ! Mais parler crûment des pertes menstruelles éprouvées par Héloïse elle-même et ses sœurs de couvent, on sent bien que cela gêne un peu notre docteur en théologie. Cependant je pense qu'il faut interpréter « infirmae ipsarum naturae », « leur faible nature » comme un euphémisme pour la menstruation ! Le mot « nature » est souvent employé dans ce sens au Moyen Âge et jusqu'au XIXe siècle. Et de fait, c'est bien à cela qu'il fait visiblement allusion avec ces chemises de dessous à garder en permanence ; le terme « mundas », « propres » signifie peut-être que les religieuses ont le droit de laver leurs chemises si elles sont tachées de sang. Quant au moyen de couchage, cette autorisation du bout des lèvres à avoir des matelas moelleux et des draps nous laisse comprendre que les moines hommes du XIIe siècle dormaient à même des paillasses sans tissu.

Mais le sang menstruel peut aussi et surtout prendre une dimension mystique.

Dans L'Église et les femmes dans l'Occident chrétien des origines à la fin du Moyen Âge, Turnhout, Brepols, 1997, p. 392-3, Paulette L'Hermite-Leclercq raconte des histoires arrivées à des religieuses allemandes des XIIIe et XIVe siècles. Mechtilde de Hundersingen est désespérée d'avoir entendu dire que le sang de Notre-Seigneur ne s'unit pas aussi intimement et avec autant d'amour à un cœur en proie au remords qu'à l'âme d'une vierge, mais Dieu lui-même la réconforte : « Je vais te purifier avec mon sang vermeil et te rendre sans tache comme si on te levait des fonts baptismaux, et je te parerai et te couronnerai avec ma propre virginité. » Adelheid von Breisach, veuve et également désespérée pour la même raison, a été (raconte-t-on) emmenée par des anges dans un pressoir où ceux-ci ont extrait de son corps tout le sang qui avait péché pour le remplacer par du sang venant de vierges. Cette image d'un pressoir utilisé pour faire sortir le sang semble associée au motif du « pressoir mystique », motif représentant le corps du Christ écrasé dans un pressoir dans lequel des anges recueillent son sang.

Vous me direz qu'il n'est là pas question de sang menstruel. Certes pas explicitement. N'oublions pas toutefois que le sang menstruel était considéré dans l'Antiquité et au Moyen Âge comme constituant de la semence féminine nécessaire à la conception d'un enfant après son union avec la semence masculine. Il s'agit donc d'un sang lié au péché. Le sang des vierges est, lui, considéré comme plus pur. Cette purification du sang de Mechtilde et d'Adelheid, c'est donc la purification de leur sang menstruel, qui perd de son caractère impur en redevenant un sang de vierge. À ce propos, Hildegarde de Bingen, qui a le double statut d'autrice médicale et religieuse, établissait une différence entre le sang des vierges et le sang des femmes déflorée. Je l'évoquais dans cet article : https://cheminsantiques.blogspot.com/search?q=dragon+rouge

Pour mémoire, voici le texte :

Et cum puella adhuc in integritate virgo est, tunc in ea sunt menstrua quasi gutte de venis ; postquam autem corrumpitur, tunc gutte effluunt ut rivulus, quia per opus viri solvuntur, et ideo ut rivulus sunt, quoniam vene in opere illo solute sunt. Cum enim claustrum integritatis in virgine rumpitur, ruptio illa sanguinem emittit.

Kaiser Paul (éd.), Beatae Hildegardis Causae et curae, Leipzig, Teubner, 1903, p. 102-103.

Et lorsque la jeune fille est encore une vierge dans son intégrité, alors les menstrues en elle sont comme des gouttes sortant des veines ; mais après qu'elle a été corrompue, alors les gouttes s'écoulent comme un ruisseau, parce qu'elles sont déliées par l’opération de l'homme, et elles sont comme un ruisseau, puisque les veines ont été déliées par cette opération. En effet, lorsque la clôture de son intégrité s'est rompue, cette rupture évacue du sang.

(traduction Nadia Pla)


Il est cependant difficile d'établir d'autres rapprochements entre le sang menstruel et un sang lié à la religion chrétienne comme celui du Graal ou de stigmates. Du moins dans les sources médiévales, sur lesquelles je travaille. Mais je lis bien sûr également des ouvrages concernant d'autres périodes, qui peuvent m'être utiles à titre de comparaison (et pour satisfaire le plaisir de ma curiosité personnelle). Et c'est ainsi que je suis tombée sur l'incroyable histoire de Marie-Catherine. Marie-Catherine a vécu au XVIIIe siècle et son histoire a bien des échos dans notre XXIe : car il n'y est pas question que de sang menstruel et de stigmates, mais aussi d'abus sexuel et d' « emprise » au sens où ce mot a été récemment employé dans l'actualité… Mais pour connaître l'histoire de Marie-Catherine, il vous faudra attendre le prochain article...


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mercredi 3 juin 2020

Discussion sans tabou sur les menstrues au XVIe siècle


Je vous avais promis dans l'article précédent que je vous parlerais plus longuement des Serees (1584-1598) de Guillaume Bouchet, cet ouvrage relatant des discussions légères entre amis, hommes et femmes, sur des sujets variés. Or, toute la fin de la vingt-deuxième soirée du second livre est consacrée à mon thème favori, les menstrues, traité avec une liberté de parole assez étonnante et réjouissante. Je vous fais profiter de l'intégralité de ce texte, et vous le traduis même en français moderne pour plus de commodité :

« Sur la fin de la Soirée, un des participants nous contait qu'il aimait bien mieux sa femme enceinte qu'autrement, parce que ses parties génitales étaient plus honnêtes. Il trouvait fort étrange que les enfants qui étaient au ventre de leur mère fussent nourris de leur sang menstruel comme Hippocrate et Galien l'assurent [je ne reviens pas sur cette croyance médicale : je l'ai abordée dans de nombreux articles de ce blog auparavant et vous pouvez vous y reporter], alors qu'il n'y a rien de si sale, ni de si pernicieux et vénéneux que les menstrues des femmes, si nous en voulons croire les Physiciens, et même l'expérience. Et à cause de cela, ajoutait-il, les Moscovites estiment les femmes si sales, à cause de leur catimini [« catimini » vient du grec « kataménia » qui signifie « menstrues » ; les étymologistes sont réservés sur l'origine de l'expression française « en catimini » (au sens de « en cachette »), mais il me semble que cet emploi avec cette orthographe exacte dans un texte d'un auteur français du XVIe siècle prouve bien que cette expression est en lien avec les menstrues], qu'ils ne mangeront jamais de ce que les femmes auront tué, comme étant impur : Sigismond Baro dit que, s'il n'y a point d'hommes en une maison de Moscovite, et que la femme veuille tuer une bête, elle la tiendra à la porte, avec un couteau, et le premier homme qui passera, elle le priera de lui couper la gorge. Et je me suis souvent ébahi, disait ce coquin, de voir à quel point nous aimons tant les femmes, et même les parties les plus sales et déshonnêtes, que la sage nature a cachées tant qu'il lui a été possible.
Sa femme en le regardant lui va dire : « Mon ami, notre cas [ce mot désigne le sexe féminin, je ne trouve pas d'équivalent pour le traduire simplement en français moderne] sera vilain et caché tant que vous voudrez, cependant il me souvient bien que le soir de nos noces, alors que j'étais couchée avec vous, la première chose que vous fîtes, ce fut de me prendre par là. » Son mari, se prenant à rire, lui va dire : « Il est vrai, mon amie, mais aussi je n'y voyais goutte ! »
Puis, cette gaillarde femme, s'adressant à tous les participants de la Soirée, se mit à faire l'éloge de ce qu'on estimait abominable. Elle dit que quand elle était fille, elle avait tout plein de maladies, dont les unes s'en étaient allées à la première fois qu'elle eut ses fleurs et menstrues, les autres quand elle perdit son pucelage (l'ayant perdu, non pas vendu, ni donné). Elle ajouta que les premières fleurs, aussi sales que vous voudrez, et la perte de la virginité, dont on fait si grand cas, encore qu'on la perde, emportent plusieurs maladies qui sont incurables autrement et ne sauraient guérir que de cette façon. C'est pourquoi, disait cette femme, je conseille aux pères de ne pas garder leurs filles en graine, et je les admoneste de les marier, s'ils les voient affaiblies par quelques maladies inconnues et secrètes, au moins à ceux qui ne veulent pas les comprendre et qui ne veulent pas donner de l'argent pour les guérir.
Quelqu'un voulant soutenir ce que disait cette femme et ayant bonne envie de dire les commodités que les menstrues apportent aux femmes, et le mal qui leur arrive quand le fourrier ne marque point le logis [revoilà notre fourrier : voir l'épisode précédent!], les participants de la Soirée commencèrent à laisser leurs sièges vides. Car quand on pense à cette sauce, il n'y a si bon cœur qui ne tire au renard, et qui ne l'écorche faute de pelletier. Tous ceux de cette compagnie étaient si fort dégoûtés de cette sauce que, comme ils avaient peur d'en être servis à la collation, elle ne put être arrêtée en sorte du monde, bien que ce Franc-à-Tripe leur criât : « Messieurs, ne bougez point pour cela ! Qui aime bien la chair, aime bien la sauce ! »
« Et il me semble, disait-il à ceux qui demeuraient après les autres, que ceux qui fuient les femmes pour cette occasion et pour leurs autres imperfections, c'est comme si quelqu'un laissait à un autre le raisin mûr, parce qu'il aurait trouvé amer le verjus de grain. » »

Notez le point « ethnologie » de Guillaume Bouchet, avec l'explication des coutumes des Moscovites, qui évoque des coutumes que les ethnologues et anthropologues d'aujourd'hui constatent effectivement en différentes régions du monde. Il se trompe cependant sans doute en invoquant la « saleté » comme raison, alors qu'il s'agit vraisemblablement de questions rituelles de pureté et d'impureté. Enfin, on appréciera son talent de conteur : on frissonne en voyant cette femme moscovite campée sur le pas de sa porte, tenant d'une main une « bête », de l'autre un couteau, et interpellant le premier passant venu.
Mais ce que j'aime le plus, c'est cette « gaillarde femme », qui rappelle du tac ou tac à son mari ce qu'il faisait au lit lors de la nuit de noces, puis qui explique sans fard comment ses premières menstrues et son dépucelage ont guéri diverses maladies qui l'affectaient auparavant. Ces remarques sont très intéressantes. Depuis l'Antiquité, les médecins débattent pour savoir si les menstrues sont favorables ou nuisibles à la santé des femmes : Hippocrate, le célèbre médecin grec du Ve siècle av. JC, pensait qu'elles étaient utiles pour rééquilibrer les humeurs du corps des femmes ; au contraire Soranus d'Ephèse, auteur du IIe siècle ap. JC d'un traité de gynécologie, pensait que les menstrues, les relations sexuelles, et la grossesse nuisaient à la santé des femmes. Les médecins médiévaux seront partagés entre les deux opinions. Mais il est très rare d'avoir le point de vue d'une femme, qui, de plus, n'exprime pas simplement une opinion, mais relate son expérience personnelle. Tempérons toutefois, car on ne peut pas savoir si Guillaume Bouchet rapporte fidèlement des propos qu'il aurait bien entendus de la bouche d'une femme ou si cette « gaillarde femme » est un personnage de fiction.
Avez-vous compris la métaphore du renard, « il n'y a si bon cœur qui ne tire au renard, et qui ne l'écorche faute de pelletier » ? Guillaume Bouchet parle de ces chasseurs du dimanche, bien contents et fiers d'abattre un renard, mais qui seraient dégoûtés d'avoir à l'écorcher eux-mêmes. Je suppose qu'il faut y voir ces hommes bien contents de faire l'amour à leur compagne, mais qui ne veulent surtout rien savoir et rien voir de ce qui se passe quand elles ont leurs règles. Bon : on en trouve encore aujourd'hui !
Ma métaphore préférée reste toutefois celle de la sauce : « Qui aime bien la chair aime bien la sauce ! » Le premier sens est culinaire ; mais la chair désigne aussi la sexualité, et la sauce le sang menstruel ! C'est presque un slogan ! Ou un hashtag : #quiaimebienlachairaimebienlasauce ! Cela vaut bien le #boismesregles, non ?
Quant à la dernière comparaison, elle n'est pas explicite, mais j'y comprends que si le « verjus » représente la vue des menstrues pas forcément réjouissante pour un mari ou un amant, le « raisin... » représente tout le plaisir que ce mari ou cet amant peut tirer du lieu même d'où sortent ces menstrues…

Pour conclure, je trouve la situation qui est racontée ici très « moderne » (même si tous les historiens vous diront que ce mot ne veut pas dire grand-chose) quand on pense que ce texte date des années 1580. Bien sûr, cette situation est sans doute imaginaire, cette conversation entre amis n'a sans doute jamais eu lieu, mais un homme du XVIe siècle a pu l'imaginer, et au moins cela est réjouissant.
Je vois assez peu une telle conversation entre amis dans l'Antiquité ou au Moyen Âge. On pourrait m'objecter Plutarque (cf. mon article sur un passage de ses Propos de table : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/10/attention-femme-inflammable-plutarque.html). Certes, mais chez Plutarque, ce genre de conversation n'est jamais mixte. Ce sont uniquement des discussions entre hommes. Les discussions entre femmes de l'Antiquité et du Moyen Âge, hélas, on n'en saura jamais rien, puisqu'on ne leur a pas donné l'occasion d'en retranscrire par écrit. Dans les siècles suivants (du XVIIe au milieu du XXe siècle), c'est l'inverse : on voit plus de conversations mixtes, du moins dans certains milieux (les Salons et autres lieux de réunions artistiques mixtes tenus par des femmes), mais il n'est plus question d'aborder ouvertement et légèrement un sujet comme les menstrues.
En revanche, aujourd'hui, en 2020, on imagine tout à fait ce genre de conversation, avec ses points positifs : conversations mixtes, sujet des menstrues abordé sans tabou, la femme qui rembarre gentiment son mari en révélant une facette de leur intimité devant leurs amis ; mais aussi ses points négatifs : un homme prétend que tout cela est dégoûtant, et plusieurs à la fin préfèrent s'en aller que poursuivre la conversation… Aujourd'hui, même si ce genre de conversation peut avoir lieu sans scandale ni auto-censure, certains hommes et même certaines femmes pinceront les lèvres si vous abordez le sujet, s'écrieront que quand même tout cela est dégoûtant et qu'on n'a pas besoin de savoir les détails de ce qui se passe dans la culotte des femmes, et parfois comme les amis de Guillaume, se lèveront de leur siège et s'en iront. Nous en sommes sur ce sujet au même point qu'en 1584 : ni plus ni moins avancés. Et il reste donc encore un progrès à accomplir par notre société : qu'on puisse aborder ce sujet dans une conversation entre amis sans que personne ne quitte son siège !
Quant à Guillaume, un grand merci à lui. Je pense volontiers que c'est lui-même qui se cache derrière le participant à la Soirée désigné par « quelqu'un voulant soutenir ce que disait cette femme », puis « ce Franc-à-Tripe ». Lui qui revendique que les hommes s'intéressent un peu à la sauce s'ils veulent goûter à la chair ! Je ne connais pas la femme de Guillaume, mais je pense qu'elle avait de la chance…

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