mercredi 10 avril 2019

Crapaud, grenouille, et sexe féminin


Tout à commencé il y a deux ans et demi, au Musée de l'Apothicairerie de Heidelberg en Allemagne. Un petit objet a attiré mon regard. Il s'agissait d'un quadrupède sculpté, que je n'ai malheureusement pas photographié, mais que j'ai dessiné, en copiant le cartel en anglais :


Il s'agit donc d'un ex-voto offert à l'occasion d'un problème gynécologique. Il représente une tortue qui, nous dit l'ex-voto, représentait l'utérus, de même que le crapaud. Notons d'ailleurs que l'animal, représenté très symboliquement, pourrait selon moi être interprété aussi bien comme un crapaud que comme une tortue. Ce qui m'avait énormément intéressée à l'époque (je finissais ma recherche sur le dragon de sainte Marguerite, dragon qui, dans cette légende, symbolise parfois le ventre féminin), c'est l'assimilation de l'utérus à un animal dégoûtant, crapaud ou tortue (et le dragon n'est effectivement pas loin).
Un peu moins de deux ans passèrent, puis, au printemps dernier, j'ai visité le Musée Alsacien à Strasbourg. Quelle ne fut pas ma suprise d'y découvrir, non pas un objet, mais une vitrine entière remplie de plusieurs dizaines de petits ex-votos métalliques en forme de crapaud, dont voici quelques spécimens :


J'ai évidemment fait aussitôt le lien avec l'ex-voto de Heidelberg. Toutefois, le cartel du Musée Alsacien propose une toute autre interprétation. Il s'agit bien d'ex-votos liés à des problèmes gynécologiques, mais seuls les problèmes de stérilité seraient concernés, et pour cause puisque d'après ce cartel, la raison du choix de cet animal serait sa fécondité très voyante (les crapauds portant des grappes de milliers d'œufs collés à leur arrière-train). Si cette hypothèse est juste, le choix du crapaud est bien spécifique, sans rapport avec tortue ni dragon, et sans lien avec le fait que ce soit un animal dégoûtant et monstrueux. Il est très probable, je pense, que les deux hypothèses ne soient pas exclusives et qu'elles s'interpénètrent.
Quoi qu'il en soit, l'emploi magique du crapaud (ou de la grenouille, les deux animaux n'étant guère différents dans l'imaginaire populaire) comme amulette protectrice pour des problèmes de santé semble bien plus courant que je ne l'avais d'abord cru. J'en ai en effet récemment découvert deux exemplaires, non plus dans de réelles visites en musée, mais grâce aux belles visites virtuelles que nous offrent certains musées en postant régulièrement des photos de leurs collections sur les réseaux sociaux.
Ainsi la Wellcome Collection (Musée de la Science), à Londres, présente une grenouille morte séchée conservée dans un petit sac en tissu et utilisée comme amulette. Pour plus de précision et pour voir l'objet, c'est ici : https://wellcomecollection.org/works/n5jg9xcq?query=died%20frog%20bag
L'Ashmolean Museum d'Oxford conserve un sac qui est lui-même en forme de grenouille, destiné comme le précédent à être porté autour du cou ou attaché à un vêtement, et dans lequel on pouvait glisser des herbes médicinales. Vous pouvez le voir à cette page : https://www.ashmolean.org/textiles (faire défiler les images) ; et en recherchant cette photo sur internet, je suis tombée sur un objet très semblable au Musée de Londres, visible ici : http://www.museumoflondonimages.com/image_details.php?image_id=79023
Aucun de ces objets n'est indiqué comme spécifiquement destiné à la protection des problèmes gynécologiques, mais en les comparant avec les ex-votos évoqués, je me pose la question… Sans réponse, hélas !
Cependant, il n'y a pas que les amulettes… Le même jour où je visitais le Musée Alsacien de Strasbourg, j'ai découvert quelques heures plus tard au Musée de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, un tableau de la fin du XVe siècle, assez célèbre en fait et que j'avais déjà vu reproduit : Les amants trépassés, l'affreuse vision d'un couple de cadavres en décomposition et dont le corps est envahi par des animaux dégoûtants. Mais ce jour-là, en voyant le tableau en vrai et comme je sortais des crapauds ex-votos, c'est surtout ce détail qui m'a frappée :


J'ai alors commencé à me demander si on pouvait établir un lien entre le sexe féminin (et son prolongement, l'utérus) et le crapaud… Merveilleux hasard, il m'a été donné quelques mois plus tard d'assister à une passionnante conférence de Jacques Berlioz, historien médiéviste, précisément intitulée « Le baiser du crapaud, "animal rampant et très froid". Homme, femme et toucher au Moyen Âge ».
D'après les exemples iconographiques qu'il a donnés, notamment dans la sculpture romane, le crapaud semble bien le symbole de la luxure féminine : on le voit, comme dans le fameux tableau de Strasbourg, se suspendre ou s'attaquer au sexe d'une femme ou à ses seins, dans de nombreuses représentations ; voire, dans l'une d'elles, s'accrocher à son ventre dans une position évoquant un accouplement.
Il nous a aussi raconté l'histoire de Christine de Stommeln, une mystique allemande du XIVe siècle qui, un jour où elle priait, a senti un crapaud se glisser sous ses habits jusqu'à sa poitrine, où il est resté accroché pendant huit jours ! Rien à voir ici avec le sexe féminin ni avec la luxure ; toutefois, c'est bien aux seins de la femme que s'est accroché le crapaud, comme sur les sculptures romanes.
Mais l'histoire la plus frappante qu'il nous ait racontée date du XIIe siècle : saint Bernard, dans la Vie de saint Malachie (évêque irlandais ayant vécu au siècle précédent), relate l'épisode suivant. Un homme a voulu violer une femme dans une chapelle isolée. Mais un crapaud est alors sorti des cuisses de la femme, un crapaud rampant, froid, venimeux, et enflé, et le violeur terrifié s'est enfui à toutes jambes. On est donc bien là au cœur de la question : le crapaud non seulement est à l'emplacement du sexe féminin, mais il en sort, sans que l'on sache d'ailleurs s'il était justement venu s'accrocher là par hasard (comme le crapaud de Christine de Stommeln – où comme un crabe dans un affreux fabliau du Moyen Âge que je vous raconterai peut-être un jour) ou s'il est véritablement « issu » de son sexe et, au-delà, de son utérus, comme un corps monstrueux dont elle aurait accouché (la littérature médiévale regorge d'histoires d'accouchements de monstres).
Et à propos d'accouchement de crapaud ou de grenouille, vous vous souvenez certainement de cette histoire (médiévale, elle aussi) de Néron accouchant artificiellement d'une grenouille. Je l'avais racontée ici : 
https://cheminsantiques.blogspot.com/2018/12/de-la-grenouille-de-neron-au-sang.html?m=0 
Mais revenons à notre victime d'une tentative de viol. Il y a tout de même quelque chose de troublant : c'est qu'ici, ce crapaud associé au sexe féminin, n'exprime pas la luxure de la femme ; au contraire il protège sa chasteté !
Pensez-vous alors qu'il faille renoncer à chercher un sens à tout cela ? Eh bien, je ne le pense pas. Ma fréquentation de la pensée médiévale m'a appris que les hommes et les femmes du Moyen Âge pouvaient concevoir une chose et son contraire sans que cela leur semble incohérent, au contraire les deux idées en étaient renforcées. Par exemple, dans l'histoire du dragon de sainte Marguerite, le dragon peut à la fois symboliser l'homme (violence et agression sexuelle représentés par la dévoration de Marguerite) et la femme (pour les hommes : aspect monstrueux du corps féminin représenté par le corps du dragon ; pour les femmes : souffrance physique de l'accouchement représentée par le ventre du dragon déchiqueté par Marguerite qui en sort violemment). Je crois qu'il en est de même pour le crapaud : tous ces exemples montrent qu'il est indissociablement lié au sexe féminin au Moyen Âge et au-delà (les ex-voto et amulettes datent des XVIIIe et XIXe siècles), mais il peut être aussi bien symbole de dégoût, de luxure, de fécondité, ou de chasteté.

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Ah ! Je pensais m'arrêter là, mais je suis sûre que certains d'entre vous se posent la question du baiser au crapaud, si fréquent dans les contes de fées, où une princesse embrasse un crapaud qui se révèle être un beau prince. En fait, ce motif est assez tardif dans la littérature et ne semble pas avoir existé au Moyen Âge. En revanche, le Moyen Âge nous offre des exemples de baisers au dragon, où l'histoire est inversée : c'est un chevalier qui embrasse un dragon femelle, parfois appelé Vouivre ou Guivre, rompant le charme et révélant une belle princesse. Ces histoires de « filles-serpents » (« snake-maiden ») sont largement répandues dans le folklore de l'Europe du Nord. On les retrouve aussi dans des œuvres littéraires : Jean de Mandeville, auteur d'un récit de voyages au XIVe siècle, prétend que dans l'île de Cos, la fille d'Hippocrate (oui, le célèbre médecin grec de l'Antiquité!) demeure présente sous la forme d'un dragon qui n'attend que le chevalier qui la délivrera d'un baiser. Mais c'est surtout Renaut de Beaujeu qui nous donne une interprétation sublime de ce motif dans son roman Le Bel Inconnu (début du XIIIe siècle), où la rencontre du chevalier et de la guivre qui aboutira au baiser délivreur est racontée sur plusieurs pages, détaillant le mélange d'horreur et de fascination du héros face à la guivre et face à l'action qu'elle lui demande – pas besoin d'être psychanalyste pour comprendre que cela a à voir avec la peur du corps féminin et la peur de l'acte sexuel !
On a donc là quelque chose de très intéressant : un motif qui bascule à un moment dans l'Histoire (il faudrait chercher précisément quand) de « l'homme devant embrasser un dragon pour révéler la femme », à « la femme devant embrasser un crapaud pour révéler l'homme ». Ce qui nous confirme plusieurs choses : que le dragon et le crapaud sont proches, et qu'ils ont en commun d'être monstrueux, dégoûtants, et liés à la luxure. Mais cela nous laisse sur notre faim sur bien des points : on ne sait pas la raison de ce basculement du point de vue masculin au point de vue féminin, et du dragon au crapaud ; on peut se demander s'il y a un lien entre le crapaud-prince embrassé par la princesse des contes tardifs et les figures de crapauds du Moyen Âge évoquées au début, comme celui qui s'accouple à une femme dans un relief roman ou celui qui sort du sexe d'une autre pour chasser un agresseur sexuel dans le récit de saint Bernard…
Je parie en tout cas que la prochaine fois que vous tomberez sur un crapaud, vous ne le regarderez plus de la même manière !

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Je n'ai pas indiqué toutes les références des textes et des images évoqués, pour ne pas alourdir l'article, mais n'hésitez pas à me demander plus de précision sur telle ou telle source, si vous le désirez.

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Ajout après publication : Grâce à un lecteur du blog, j'apprends l'existence d'une curieuse résurgence de ce motif dans un texte et une image alchimiques du XVIIe siècle. L'alchimiste Michael Maier a publié en 1617 un recueil d'emblèmes alchimiques, "Atalanta fugiens". Le principe du genre de l'emblème est toujours le même, qu'elle soit alchimique ou qu'elle ne le soit pas (comme le célèbre recueil d'Alciat au XVIe siècle) : une phrase (généralement en latin), une image (généralement une gravure), et un court poème (généralement en latin), les trois illustrant une même idée morale. Or, voici ce que représente la cinquième emblème du recueil de Michael Maier : https://digital.sciencehistory.org/works/pc289k00t/viewer/2j62s574v

On y voit un homme posant un crapaud sur le sein d'une femme pour qu'elle l'allaite ! On retrouve curieusement le motif qui apparaissait sur les sculptures romanes comme symbole de luxure ou dans la mésaventure arrivée à Christine de Stommeln pour qui c'était plutôt une épreuve mystique. Or ici, la signification est tout autre. Le texte dit en effet "Appone mulieri super mammas bufonem, ut ablactet eum, et moriatur mulier, sitque bufo grossus de lacte", c'est-à-dire "Place sur les seins d'une femme un crapaud, pour qu'elle l'allaite, et que la femme meure, et que le crapaud soit gonflé de lait". Le poème de six vers développe ce thème et ajoute qu'on peut se faire un médicament propre à écarter la peste à partir de ce suc vital qui s'est échappé du cœur humain pour venir remplir le crapaud.

Cette allégorie me laisse perplexe. D'un côté, il y a quelque chose de très positif par rapport aux motifs évoqués plus haut d'une sexualité effrayante et dégoûtante : on voit ici au contraire le beau motif de la mère nourricière, de la transmission de la vie. D'un autre côté, la femme meurt à la fin, et le texte ne le présente même pas comme une sorte de sacrifice mystique qui aurait de la grandeur, mais la femme semble ici être juste l'alambic par où passe le suc vital, et qu'on pourra jeter quand on n'en aura plus besoin...  Cette femme aux "seins vidés" ("vacuata ubera" est-il dit dans le poème) qui n'est plus qu'une enveloppe sans substance et sans vie est finalement une nouvelle variation de l'amante trépassée du tableau de Strasbourg... 

Encore une dernière chose : en plus du texte et de l'image, il y a une musique qui accompagne cet emblème (on voit la partition dépasser sur la page de gauche dans le livre ouvert visible à partir du lien ci-dessus). Quand on tape dans un moteur de recherche "Appone mulieri super mammas bufonem", on tombe sur des sites de disquaires en ligne qui nous propose le CD ; le CD où on chante "Place un crapaud sur les seins d'une femme pour qu'elle meure" !!! Sidérant, quand même ! Je me demande si les gens qui achètent cette musique ont conscience du sens des paroles !...

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