mercredi 4 novembre 2020

Femmes athlètes dans l'Antiquité grecque

 

« L'épreuve du 100 mètres féminin aux Jeux olympiques de 1928 s'est déroulée les 30 et 31 juillet 1928 au Stade olympique d'Amsterdam, aux Pays-Bas. Il s'agit de la première compétition féminine d'athlétisme disputée lors des Jeux olympiques de l'ère moderne. Elle est remportée par l'Américaine Betty Robinson. » (Page Wikipédia « 100 mètres féminin aux Jeux olympiques d'été de 1928 (athlétisme) », https://fr.wikipedia.org/wiki/100_m%C3%A8tres_f%C3%A9minin_aux_Jeux_olympiques_d%27%C3%A9t%C3%A9_de_1928_(athl%C3%A9tisme)

Qu'en était-il lors des Jeux Olympiques antiques ? Ou plus largement des Jeux panhelléniques, car je rappelle que les Jeux Olympiques n'était qu'une compétition (certes, la plus prestigieuse) parmi de très nombreuses autres dans différentes villes ou sanctuaires de Grèce, où tous les Grecs étaient invités à participer, d'où le terme de « panhéllenique ».


Commençons par un mythe, puisqu'en Grèce antique, tout commence toujours par des mythes. C'est celui d'Atalante. Atalante refusait de se laisser imposer un époux. Comme son père l'y obligeait, elle demanda à n'épouser que celui qui la vaincrait à la course. Pour décourager les candidats, il fut établi que si c'était elle qui était victorieuse, le malheureux serait mis à mort. De nombreux prétendants se présentaient cependant, mais la petite Atalante courait vite, et les dépassait toujours. Hippomène parvint cependant à gagner la course, grâce à un subterfuge suggéré par Aphrodite/Vénus qui lui confia trois pommes d'or à lâcher sur le parcours pour forcer Atalante à s'arrêter pour les ramasser. Il y a quand même un petit côté réducteur pour les femmes dans cette histoire, du genre : même une nana hyper sportive, vous lui mettez devant le nez un truc qui brille, et elle ne peut pas s'empêcher de ralentir, un peu comme si Marie-José Perec allait s'arrêter dans sa course parce qu'on lui signale qu'il y a des promotions chez … [placez ici le nom d'une grande enseigne de prêt-à-porter] !!!

Malgré cette chute un peu réductrice, j'aime cette histoire. Atalante est une fille courageuse, qui tient à sa liberté et qui rabat l'orgueil de tous ces petits mecs qui pensaient la vaincre facilement. Son histoire est superbement racontée par Ovide dans ses Métamophoses (X, v. 560-739). Vous pouvez la lire en latin et en français à cette page :

http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/ovideX/lecture/10.htm

Ovide, le poète de l'amour, ajoute son petit grain de sel à sa version du mythe. Selon lui, si Atalante a cédé, ce n'est pas tant attirée par le bling-bling des pommes en or, mais parce que son cœur se troublait à la vue du courageux et noble jeune homme : elle ne s'avouait pas amoureuse, mais s'émouvait qu'il puisse mourir, et finalement ne se trouva pas mécontente d'être vaincue par lui...


Mais quittons le mythe.

L'essentiel des sources que nous avons sur les événements réels nous vient de Pausanias, un auteur grec tardif (IIe s. ap. JC) qui a écrit une sorte de guide géographique de la Grèce, qui l'amène a faire de petits excursus historiques sur les différents lieux visités.


Il évoque l'interdiction pour les femmes d'assister aux Jeux (Olympiques du moins), et la punition mortelle qui aurait été réservée à celles qui désobéissaient… sauf qu'il précise que cela n'est jamais arrivé… à l'exception d'une seule femme… à qui on a pardonné étant donné les circonstances ! Retenons le nom de cette femme, Kallipateira (ou « Callipatire » si l'on francise son nom) : fille, sœur et mère d'athlètes, elle a aussi été l'entraîneuse de l'un de ses fils et c'est à cette occasion qu'elle a laissé voir son véritable sexe. Voici le texte de Pausanias (V, 6 (7-8)), en grec et en français à cette page :

http://mercure.fltr.ucl.ac.be/Hodoi/concordances/pausanias_perieg_lv05/lecture/6.htm

Ce que j'aime dans cette histoire, c'est la spontanéité avec laquelle Kallipateira, toute à la joie de la victoire de son fils, oubliant toute prudence, saute la barrière et jette ses vêtements d'homme. On croirait voir des images d'une retransmission d'événement sportif actuel, où un entraîneur ou une entraîneuse saute la barrière délimitant le lieu de l'épreuve, lâche tout ce qu'il ou elle tenait, pour serrer dans ses bras son disciple vainqueur ! En lisant le récit de Pausanias, je crois presque l'entendre hurler sa joie à en perdre la voix !


Voilà pour la place des femmes comme spectatrices ou entraîneuses. Comme participantes, dans un autre passage de son ouvrage, Pausanias évoque, en marge des « Jeux Olympiques » en l'honneur de Zeus, des « Jeux Héréens » (« Héraia ») en l'honneur d'Héra. Vous pouvez lire le texte complet (V, 16 (3)) en grec et en français ici :

http://mercure.fltr.ucl.ac.be/Hodoi/concordances/pausanias_perieg_lv05/lecture/16.htm

Il dit que lors de la course, les participantes avaient « les cheveux flottants, la tunique abaissée jusqu'au dessous du genou, l'épaule droite toute nue et débarrassée jusqu'au sein. » C'est suffisamment inhabituel de la part de jeunes filles ou de femmes grecques bien élevées pour qu'il le souligne ! Cependant, rien de scandaleux, visiblement, puisque tout cela est en l'honneur d'Héra.


La dernière source que je voudrais évoquer n'est pas textuelle, mais archéologique. C'est donc la plus précieuse puisqu'elle nous livre un fait brut et direct. Il s'agit d'une inscription sur une stèle retrouvée à Delphes et datant du milieu du Ier s. ap. JC. Sa référence dans le corpus des « Fouilles de Delphes » est FD III, 1 : 534. Le texte grec complet est visible ici :

https://inscriptions.packhum.org/text/239224

L'inscription a été commanditée par Hermesianax, un citoyen de Tralles (en Asie Mineure), en l'honneur de ses trois filles, Tryphosa, Hédéa, et Dionysia, victorieuses dans plusieurs compétitions sportives et musicales, lors de différents Jeux panhelléniques. Il n'est pas du tout question des féminins Jeux Héréens, mais des Jeux Pythiques, Isthmiques, Néméens, Sébastéens d'Athènes, Asclépiens d'Epidaure. Cela signifierait-il qu'elles étaient les seules filles à concourir, comme notre mythique Atalante ? Ou bien que ces compétitions sportives comportaient des épreuves réservées aux femmes (finalement comme aujourd'hui, où la plupart des épreuves sportives ne sont pas mixtes) ? Je pencherais pour la deuxième hypothèse, qui semble plus vraisemblable, et qui est étayée par le fait qu'on précise de Tryphosa qu'elle était « la première des filles » et pour Hédéa « la première fille ». On pourrait traduire « catégorie filles ».

Que nous apprend l'inscription sur ses trois demoiselles ? Beaucoup de choses.

- Tryphosa a été la première des filles à remporter trois victoires d'affilée à la course de stade (course à pied) aux Jeux Pythiques et Isthmiques.

- Hédéa a aussi gagné deux courses de stade (je vous épargne à chaque fois la mention des Jeux où avait lieu l'épreuve), une course de chars de guerre en armes, et l'épreuve junior des citharèdes (épreuves musicales et sportives étaient mêlés dans ces Jeux et il était fréquent que le même athlète remporte des prix dans les deux types de disciplines). On apprend enfin qu'elle a été la première de son âge… , puis la première fille… , mais dans les deux cas l'inscription est effacée et on ne sait pas quels sont ces exploits où elle a établi des records.

- Dionysia, malheureusement, sa partie d'inscription est encore plus effacée, mais on sait qu'elle a remporté deux victoires à la course de stade.


Moi, j'ai un faible pour Hédéa. Quelle fille douée !

- Elle concourt dans au moins trois disciplines différentes (dont deux sportives et une musicale ; certes c'était plus habituel chez les Grecs que chez nous, mais imaginez une personne qui serait championne olympique d'athlétisme et qui gagnerait en même temps un prix d'interprétation aux Victoires de la Musique!!!).

- Elle bat des records, au moins deux, même si on ne sait pas de quoi.

- Elle est précoce, puisqu'elle a déjà gagné un prix dans la catégorie junior (mot à mot : « enfants ») et qu'elle a été la première de son âge en quelque chose.

- Et pour finir, moi, ça me perturbe, cette épreuve de chars de guerre en armes ! Je trouve que c'est quand même un truc qui a l'air très viril, non ? Pour cette épreuve-là, j'avoue que j'ai plus de mal à imaginer une épreuve strictement féminine avec toute une troupe de femmes en armes sur des chars de guerre ! Dans le mythe, oui, mais dans la réalité ? Si c'était le cas, alors bravo les Grecs d'avoir permis cela !!! Et si ce n'est pas le cas, cela signifie que notre petite Hédéa était la seule nana casquée et armée sur son char de guerre au milieu des mecs barbus, et alors bravo Hédéa !!!


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Ajout le 18 juillet 2021

J'ai depuis découvert ce fabuleux site consacré aux femmes grecques célèbres : http://chaerephon.e-monsite.com/medias/files/artistes.html

Vous y trouverez, à la rubrique "sportives" :

- le texte sur Kallipateira ("Callipatira"), autrement appelée "Pherenikê", ainsi que d'autres textes la mentionnant, en grec avec la traduction française,

- la stèle des trois sœurs, en grec avec la traduction française,

- le texte d'une stèle qui m'avait échappé sur une autre sportive, Seia Spes, en grec avec la traduction française.

Bonne lecture ! 

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