Affichage des articles dont le libellé est Civilisation arabe. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Civilisation arabe. Afficher tous les articles

samedi 4 juin 2022

Le périple du chameau foudroyé par le regard d’une femme menstruée


Dans l’un des textes qui servent de base à ma recherche, un commentaire au De secretis mulierum (Secrets des femmes), qui date du début du XIVe siècle, on lit ceci :

« Nota quod oculus mulieris vaticinatis proiecit camelum in foueam, ita quod illa pessima mulier tantum cogitauit de malis, quod quidam humores mali generabantur in spiritibus eius, et illi exiuerunt per oculum, et illos volens camelus effugere, cecidit in foueam. »

« L’œil d’une femme prophétesse a projeté un chameau dans une fosse : cette très mauvaise femme a eu tant de mauvaises pensées que certaines mauvaises humeurs étaient engendrées dans ses esprits, et qu’elles sont sorties par l’œil, et le chameau voulant les fuir, tomba dans la fosse. »

Les mauvaises humeurs en question ne sont pas nommées, mais ce texte est lui-même le commentaire d’un texte, le De secretis mulierum, qui énumère explicitement les effets néfastes du regard d’une femme menstruée, notamment le risque que ce regard tue un enfant au berceau. C’est donc bien de cela qu’il est question.

Ce texte explique le flux menstruel par une accumulation de mauvaises pensées. Une affection en quelque sorte psychosomatique… On est au sommet de la misogynie ! Mais attention, c’est l’un des plus caricaturaux et fantaisistes des centaines de textes médiévaux parlant des menstrues que j’ai étudiés ; c’est le seul (à ma connaissance) qui établisse ce lien entre mauvaises pensées et flux menstruel ; il n’est donc absolument pas représentatif de la pensée des femmes et même des hommes de l’Europe occidentale à la fin du Moyen Âge.

Cette misogynie extrême n’est pas ce qui m’a le plus surprise à la première lecture. Les plus anciens lecteurs de ce blog auront reconnu l’animal que j’ai longtemps considéré comme mon préféré et auquel je conserve une tendresse toute particulière : le chameau. Passé le plaisir de voir mon favori apparaître, j’étais resté vraiment perplexe devant cette histoire. Pourquoi une prophétesse menstruée aurait-elle éprouvé le besoin ou l’envie de s’attaquer à un animal pour le projeter dans une fosse ? Et surtout, pourquoi un chameau ? Le texte a été écrit en Europe du Nord, assez vraisemblablement dans l’aire germanique, une région où les chameaux ne courent pas les rues. Ni les fosses. Encore moins en 1353 qu’aujourd’hui.

Je n’imaginais même pas trouver un jour une explication à ce mystère, et pourtant voilà qu’elle est arrivée, complètement par hasard, alors que je ne la cherchais même pas.


J’ai écouté récemment avec beaucoup d’intérêt le cours de Patrick Boucheron au Collège de France sur la peste noire, douze séances d’une heure, que je recommande vivement (il y est question d’histoire, de biologie, d’archéologie, d’histoire des sciences, d’histoire de l’art, d’anthropologie, de linguistique, etc.) : https://www.college-de-france.fr/site/patrick-boucheron/p51080340343004962_content.htm

Dans la séance n°10 du 23.03.2021, entre 51’ et 60’ environ, il aborde des thèmes qui m’intéressent, puisque la question de la façon dont était envisagée la contagion au Moyen Âge l’amène à parler de l’un des motifs favoris de ma recherche, la nuisance toxique, voire mortelle du regard d’une vieille femme sur un enfant ou de celui d’une femme menstruée sur un miroir.

Les médecins, dit-il, étaient au départ réticents à l’idée de contagion, car ce n’était pas une notion médicale, mais plutôt une notion morale, la contamination du péché. Il rappelle que le mot « infection » vient du vocabulaire des teinturiers et désigne l’imprégnation des tissus : c’est par métaphore qu’il a été employé pour une contamination morale. La peste n’était donc pas considérée comme contagieuse. La lèpre, elle, si, non pas pour une raison biologique, mais parce qu’elle était assimilée à l’hérésie. Patrick Boucheron en vient donc ensuite naturellement à l’idée qu’une nuisance pouvait nous être causée par le regard ou par l’imagination d’une autre personne, et c’est à cette occasion qu’il évoquait le regard d’une vieille femme sur les petits enfants, qui peut causer leur mort et celui d’une femme menstruée sur un miroir, qui peut le tacher irrémédiablement. Cette dernière croyance est directement issue d’un texte d’Aristote qui explique longuement le processus chimique et physique qui aboutit à cette altération de la surface d’un miroir. Quant au regard des vieilles femmes sur les petits enfants, c’est aussi une croyance tenace depuis l’Antiquité ; mais les textes qui servent de base à ma thèse innove en donnant explicitement comme cause à ce phénomène la concentration de matière menstruelle non évacuée lors de la ménopause.


La diffusion du podcast de Patrick Boucheron étant accompagnée d’une petite bibliographie pour chaque cours, j’ai voulu aller voir l’article d’Aurélien Robert qui y était évoqué, « Contagion morale et transmission des maladies : histoire d’un chiasme (XIIIe-XIXe siècle) ». Je trouve l’article sur internet, il figure dans le numéro d’une revue de sciences humaines consacré au thème de la contagion. Par curiosité, je regarde le sommaire, et je tombe sur ce curieux titre :

« Les numéros de téléphone portable qui tuent. Épidémiologie culturelle d’une rumeur transnationale », Julien Bonhomme.

https://journals.openedition.org/traces/5158

Tout est dit dans le titre : il s’agit de croyances selon lesquelles, si tel numéro inconnu s’affiche sur notre téléphone, nous risquons une mort brutale ou un grave accident, au pire à l’instant où nous décrochons, au mieux si nous établissons la communication verbale en disant « allô ». Pas grand chose à voir avec mon sujet de recherche, je sais, je sais, d’autant plus qu’on est assez loin dans l’espace et le temps (la rumeur dont il est question dans cet article s’est propagée essentiellement dans des pays d’Afrique et d’Asie entre 2004 et 2011) ; si ce n’est la croyance irrationnelle à un danger inexistant (numéro de téléphone ou regard d’une femme menstruée). Néanmoins, je me suis évidemment plongée dans la lecture de cet article inattendu, abandonnant pour un temps mes pauvres femmes menstruées du XIVe siècle…


Ensuite, je suis redevenue raisonnable et suis revenue à l’article d’Aurélien Robert, dont voici la référence exacte et le lien consultable :

Aurélien Robert, « Contagion morale et transmission des maladies : histoire d’un chiasme (XIIIe-XIXe siècle) », in Tracés, 2011, p. 41-60.

https://journals.openedition.org/traces/5139

Article passionnant lui aussi, et complètement dans mon sujet, lui. En voici les grandes lignes.

Aurélien Robert montre bien la distinction entre deux théories qui ont d’abord existé pendant des siècles côte à côte sans trop s’interpénétrer : une théorie médicale qui expliquait la propagation des maladies par l’air ; et parallèlement, une théorie morale (déjà existante chez les moralistes de l’Antiquité, mais qui a ensuite été reprise par les théologiens chrétiens) de la contagion du vice, du péché.

Or, au XIIIe s, les choses changent avec la traduction du Canon d’Avicenne : celui-ci propose une théorie médicale expliquant la contagion par diverses causes, dont l’imagination ; son commentateur Gentile da Foligno détaille la théorie en expliquant le cheminement des « espèces ».

Cette théorie donne un nouvel élan et une caution médicale à des situations évoquées depuis longtemps par les moralistes, philosophes, poètes, comme le trouble des miroirs par la femme menstruée, ou comme la passion amoureuse sous l’effet du regard.

Aurélien Robert cite le commentaire de Gentile da Foligno qui donne deux exemples de contagion par l’imagination : le regard des vieilles femmes sur les enfants, qui peut les tuer, et le regard des femmes menstruées sur les miroirs, qui peut les tacher. Or ce sont précisément deux motifs longuement développés dans les textes qui servent de base ma recherche. Le plus ancien de ceux-ci, le De secretis mulierum, est daté entre 1277 et 1320 par José Barragan Nieto, son éditeur en 2012 ; le texte de Gentile da Foligno est daté vers 1330 par Aurélien Robert. Autant dire qu’on est dans un mouchoir de poche, et qu’on ne peut affirmer avec une certitude absolue quel texte a inspiré l’autre (à dix ans près, on n’est pas à l’abri d’une erreur de datation ; il est aussi possible qu’il y ait eu d’autres textes intermédiaires entre ou autour de ceux-ci, que je n’ai pas encore rencontrés ou qui sont perdus aujourd’hui).


Quoi qu’il en soit, j’ai évidemment eu envie d’aller voir le texte latin exact écrit par Gentile da Foligno. Il n’en existe pas d’édition dite moderne, mais une édition imprimée à Venise en 1520-1522 est accessible en ligne sur Gallica :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1323715/f208.item

Au folio 102v, on trouve deux courts passages évoquant mon sujet. Je les ai aussitôt intégrés dans mon corpus complémentaire. Mais je n’étais pas tout à fait sûre de la transcription (les imprimés du XVIe s sont très lisibles pour ce qui est de la graphie, mais ils contiennent de nombreuses abréviations qui ne sont pas toujours évidentes à décoder). En ce cas, une technique extrêmement simple consiste à noter un petit bout de phrase dont on est sûr, puis à le taper dans Google. Avec un peu de chance, on sera directement réorienté vers un article ou un ouvrage en ligne où le passage se trouve transcrit. Il arrive aussi parfois qu’on ne trouve pas ce qu’on cherche, mais quelque chose d’autre, qui contient ces mots ou une partie. C’est exactement ce qui m’est arrivé.


Voilà que je tombe sur un article en allemand, dont un mot, même pour une non germanophone, m’a aussitôt interpelée : « Kamels » !!! Mais ne voilà-t-il pas mon chameau ?

Je traduis le titre et en effet : « La chute du chameau et la souillure du miroir » !

Voici les références précises de l’article et le lien où on peut le lire :

Hasse Dag Nikolaus, « Der Sturz des Kamels und die Befleckung des Spiegels : Fernwirkungstheorien in arabischen und lateinischen Kommentaren zu Aristoteles De insomniis », in Soma : Körperkonzepte und körperliche Existenz in der antiken Philosophie und Literatur, Thomas Buchheim, David Meißner, Nora Wachsmann (dir.), Hamburg, Meiner, 2016, p. 525-541.

https://www.philosophie.uni-wuerzburg.de/fileadmin/06010000/user_upload/Hasse_2016_-_Der_Sturz_des_Kamels.pdf

Cet article de Dag Nikolaus Hasse (que j’ai péniblement essayé de comprendre avec mes bribes d’allemand, avec ma connaissance du sujet, et avec quelques petits coups de google traduction) explique que le motif du chameau envoyé dans la fosse d’un regard est en fait repris d’un philosophe arabe du XIe siècle originaire de Perse, al Ghazali.

Tout de suite, le chameau semble beaucoup plus à sa place !

Dans un passage du Maqāşid al-falāsifa (Les Intentions du philosophe), al Ghazali cite une phrase du Prophète (peut-être issue d’un hadith, ces paroles du Prophète rapportées après coup) qui dit « L’œil pousse l’homme dans la tombe et le chameau dans le chaudron ».

C’est au XIIe siècle, à Tolède, que l’ouvrage d’al Ghazali est traduit en latin et dès lors connu en Europe occidentale. Le traducteur, Domenicus Gundisalvi, traduit ainsi ce passage :

« Et propter hoc est illud proverbium, quod oculus mittit hominem in fossam et camelum in caldarium »

« Et de là vient le proverbe selon lequel l’œil envoie l’homme dans la fosse et le chameau dans le chaudron. »

À la simple nuance que la parole du Prophète est devenue un simple proverbe, la phrase est exactement la même.

Un siècle plus tard, notre chameau a bien voyagé et son histoire s’est bien transformée quand il arrive à Paris, dans la bouche et sous la plume de Radulfus Britos, Raoul le Breton, maître es arts à l’Université de Paris à partir de 1296, dans son ouvrage Quaestiones super librum De anima, au chapitre « Quaeritur utrum sensus sit virtus passiva » (« On se demande si la sensation est une vertu passive »). Il expose la réponse positive à cette question et les arguments suivants ;

« Quia mulier menstruosa per visum inficit speculum, sicut apparet in De somno et vigilia. Et basiliscus interficit hominem solo visu ; et oculus fascinantis proicit camelum in foveam per fascinationem. »

« Parce qu’une femme menstrueuse infecte par la vision un miroir, comme cela apparaît dans Le sommeil et la veille [l’ouvrage d’Aristote qui rapporte ce phénomène]. Et le basilic tue un homme de sa seule vision ; et l’œil fascinant projette un chameau dans une fosse par la fascination. »

Notons que « fascination » n’avait alors pas le sens abstrait qu’il a aujourd’hui : il s’agissait d’un pouvoir maléfique exercé par un regard, pouvant provoquer un envoûtement, une pétrification, ou la mort.

D’abord, Raoul le Breton a mélangé les deux parties du proverbe : au lieu qu’un homme aille dans sa tombe et que le chameau aille dans son chaudron pour y être bouilli, l’homme disparaît de l’énoncé, et c’est le chameau qui est envoyé dans une tombe transformée ici en fosse : l’histoire n’a plus aucun sens ! D’autre part, Raoul le Breton est le premier à mêler dans une même phrase cette histoire de chameau et celle des miroirs (sans parler du basilic!). On retrouvera tout ce mélange un demi-siècle plus tard, dans notre texte de 1353 avec lequel j’ouvrais cet article (et que Dag Nikolaus Hasse ne mentionne d’ailleurs pas), mais la rumeur a fait son chemin (aussi sûrement que celle des numéros de téléphone tueurs au début du XXIe siècle!) : après avoir été un dit du Prophète, puis un simple proverbe, et ensuite une vérité générale présentée comme exacte (« l’œil fascinant projette un chameau dans une fosse par la fascination »), il s’agit maintenant d’une anecdote ponctuelle arrivée à « une » femme prophétesse et « un » chameau ; les pouvoirs de la femme menstruée et ceux dirigés contre le chameau, qui étaient deux cas semblables, mais distincts, se sont interpénétrés ; et on y croit d’autant plus volontiers que l'anecdote est présentée comme un fait unique et accompagnée d’une explication pseudo-scientifique détaillée :

« Nota quod oculus mulieris vaticinatis proiecit camelum in foueam, ita quod illa pessima mulier tantum cogitauit de malis, quod quidam humores mali generabantur in spiritibus eius, et illi exiuerunt per oculum, et illos volens camelus effugere, cecidit in foueam. »

« L’œil d’une femme prophétesse a projeté un chameau dans une fosse : cette très mauvaise femme a eu tant de mauvaises pensées que certaines mauvaises humeurs étaient engendrées dans ses esprits, et qu’elles sont sorties par l’œil, et le chameau voulant les fuir, tomba dans la fosse. »


*


Ajout en août 2022 : Entre temps, j’ai lu l’excellent article de Béatrice Delaurenti

Delaurenti Béatrice, « La fascination et l'action à distance : questions médiévales (1230-1370) », in Médiévales, n° 50, « Sociétés nordiques en politique (XIIe-XVe siècles) », printemps 2006, p. 137-153.

https://journals.openedition.org/medievales/1420

Elle y parle de notre chameau aux pages 142-143. Elle remonte aussi à la citation d’al-Ghazali. Elle ne parle du texte de Raoul Le Breton, mais évoque d’autres auteurs : Guillaume d’Auvergne en 1231, Etienne Tempier en 1277, Pietro d’Abano en 1310, Nicolas Oresme vers 1350-60. Dans des contextes différents, ils abordent l’anecdote du chameau, mais assez fugacement, en évoquant le pouvoir de l’imagination, mais pas le rôle du regard (ou du moins sans y insister).

 

*

Ajout en mars 2024 : Entre temps, Béatrice Delaurenti, encore, a publié un remarquable ouvrage en octobre 2023, Fascination. Une histoire intellectuelle du mauvais œil. Elle y consacre une section entière à l'affaire du chameau, aux pages 107 à 112, qu'elle intitule "Sur la piste du chameau". 

Elle a fait paraître en même temps un ouvrage intitulé Mauvais œil. Une histoire médiévale, qui est une adaptation pour le grand public du premier ouvrage. Pour ma part, j'ai préféré la "version longue", mais je vous conseille vivement cette version plus digeste, car le travail de Béatrice  Delaurenti sur le mauvais œil et la fascination au Moyen Âge est passionnant!

*

 

Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d’anciens, c’est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques

 

mercredi 30 mai 2018

Grenade à goûter et à voir

Étant la semaine dernière à Strasbourg, j'ai eu le plaisir de contempler plusieurs tableaux de mon cher Sébastien Stoskopff (voir les articles que je lui ai consacrés sur ce blog, libellé "Stoskopff" : http://cheminsantiques.blogspot.com/search/label/Stoskopff) au Musée de l'Œuvre Notre Dame. Parmi eux, celui-ci symbolisant les cinq sens :


Quelques heures plus tard, au Musée des Beaux Arts, j'ai découvert un tableau représentant le même motif, de son confrère Jacques Linard :


Les deux tableaux sont presque contemporains, celui de Stoskopff date de 1633 et celui de Linard de 1638. Soit ce dernier s'est inspiré du premier, soit ils s'inspirent tous deux d'un motif à la mode, car on y retrouve plusieurs éléments identiques : la partition, les cartes à jouer, la grenade... Mais chacun a son style bien reconnaissable. Stoskopff est dans la sobriété avec, comme dans nombre de ses tableaux, le vaste fond noir qui occupe plus de la moitié de la composition, avec le choix de représenter des cartes avec points plutôt qu'avec figure, et une gravure en noir et blanc plutôt qu'un tableau coloré ; Linard, lui, est dans la finesse des détails.

Ce que j'ai préféré dans leurs deux tableaux, c'est la grenade.

La grenade est un fruit fascinant aux symbolismes forts dans plusieurs civilisations. Amour, sexualité, fertilité, larmes, sang... Tout se mêle. Je vous conseille la lecture de l'article suivant qui fait le tour de plusieurs civilisations :

Dans ma mythologie personnelle, je retiens l'histoire étonnante de Perséphone, obligée de rester aux Enfers mariée à Hadès parce qu'elle a mangé de la nourriture de ce lieu ; en l'occurrence... un seul grain de grenade ! Je retiens aussi l'histoire émouvante de cette mère qui a reconnu son fils en goûtant d'un plat de grains de grenade confits ; je vous ai raconté cette histoire, venue des Mille et une nuits, dans un article d'il y a onze ans : 
Enfin, je vois dans chacun de ces grains sublimes d'un rouge translucide la "perle rouge" qui est le sujet principal et le titre du roman que je suis en train de finir d'écrire...

Quant à savoir quelle grenade est ma préférée, de celle de Stoskopff ou de celle de Linard, ce n'est pas évident.
Celle de Stoskopff est bien sûr la plus sublime, avec ses chairs parfaites et brillantes gonflées d'un sang rouge vif, et surtout avec l'unique grain tombé à côté, point rouge jouant avec les points noirs des trous de la flûte, unique perle rouge, attirant le regard du spectateur fasciné.
Mais celle de Linard est audacieuse. Son humanisation n'est pas corporelle, comme celle de Stoskopff, mais intellectuelle : elle se contemple en effet dans un miroir à sa taille évoquant les nombreux tableaux représentant une belle femme contemplant son reflet. Avec la même symbolique de vanité : la beauté de la jeune femme est éphémère, tout comme celle de la grenade, qui se craquèle déjà à sa maturité. Il y a aussi un jeu avec le motif du tableau, "les cinq sens". Chez Stoskopff une seule équation est possible, grenade = goût ; mais chez Linard, le goût peut être symbolisé par les autres fruits présents sur le tableau, et surtout la grenade elle-même peut symboliser à la fois le goût et la vue puisqu'elle se regarde dans le miroir.


*



Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d'anciens, c'est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques


vendredi 14 août 2015

Le sceau de Salomon : démons et dragons


Je vous parlais dans mon dernier article de Salomon terrassant la démone Lilith. Il semble qu'il soit un spécialiste des démons, comme nous le raconte une célèbre histoire que j'avais oubliée, et que j'ai retrouvée récemment à deux reprises. L'histoire, brièvement résumée est la suivante : Salomon a réussi à enfermer tous les démons dans un vase qu'il a fermé et scellé (de son sceau, le fameux sceau de Salomon, l'étoile à six branches, que l'on appelle aussi étoile de David, son père!) Bien plus tard, le vase est fortuitement ouvert ou brisé, et les démons se répandent à nouveau sur terre. L’histoire apparaît dans les traditions juive, chrétienne et musulmane, c'est dire son importance ! Vous aurez noté au passage le motif du sage qui enferme les principes maléfiques dans un récipient fermé, qui est ouvert par inadvertance, motif que l'on retrouve dans la mythologie grecque avec la boîte de Prométhée, ouverte par Pandore.
J'ai retrouvé cette histoire récemment à deux endroits bien différents. D'une part, en relisant un conte des Mille et une nuits pour mon fils. Là, il n'était pas question de tous les démons dans un même vase, mais d'un seul, un « djinn », et celui qui a le malheur de l'ouvrir est un pauvre pêcheur, héros du conte, à qui le djinn explique bien qu'il y a été enfermé par Salomon qui a scellé le vase de son sceau.
D'autre part, dans certaines versions de la légende de sainte Marguerite (eh oui ! On n'en sort pas!). Dans ces versions, après avoir vaincu le dragon, parfois nommé « Rufin » ou « Rufon », Marguerite voit apparaître un démon, qui s'appelle Belzébuth et qui est le frère du dragon. Or Belzébuth lui explique que lui et tous ses frères démons avaient été enfermés dans un vase par Salomon. Et évidemment, le vase s'est cassé... quand l'armée babylonienne a envahi Jérusalem!!! On retrouve donc aussi Babylone dans cette histoire!
Vous comprenez donc pourquoi j'ai été frappée des images dont je vous parlais dans l'article précédent représentant Salomon terrassant une démone selon le même motif iconographique que saint Georges terrassant le dragon : j'y retrouvais la même association du dragon et du démon en lien avec Salomon, que dans la légende de sainte Marguerite.

*

Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d'anciens, c'est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques



jeudi 6 février 2014

Ovide et al Mu'tamid : exil dans les boues et les glaces


Je vais vous parler aujourd'hui de deux poètes que je connaissais tous deux depuis longtemps, mais dont je n'avais jamais réalisé à quel point leur destin était semblable. Il s'agit d'Ovide (Publius Ovidius Naso), poète latin né en 43 av. JC et mort en 17 ou 18 ap. JC, et d'al Mu'tamid (Abu al Qasim Muhammad al Mu'tamid ibn Abbad), poète arabe andalou né en 1040 et mort en 1095.

*

Tous deux ont commencé avec une carrière brillante de poète à succès, qu'avantageait leur position sociale : Ovide, protégé du cercle des poètes d'Auguste, le premier empereur de Rome ; al Mu'tamid, souverain de la riche et (encore) puissante principauté de Séville, lui-même à la tête d'un cercle de poètes. Tous deux se sont signalés par des poèmes d'amour, des poèmes brillants, mais où la recherche de la préciosité l'emportait sur la sincérité de la passion.

Et puis, le choc, la chute, et pour tous deux un douloureux exil.

Pour Ovide, une raison encore mystérieuse, apparemment, d'après ce qu'il livre à demi-mots, liée à quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir (quand on sait la vie dissolue que menait Julie, la fille de l'empereur, d'après les auteurs contemporains, on peut avoir une petite idée de ce qu'il a eu le malheur de surprendre...). Cette faute lui valut d'être exilé à Tomes, sur les bords de la Mer Noire, en Roumanie actuelle, loin de toute civilisation.

Pour al Mu'tamid, c'est sa principauté qui se trouva prise en tenaille entre au sud les Berbères Almoravides, et au nord les Francs de Castille. Qu'il s'allie avec les uns ou avec les autres, il savait qu'il finirait victime du vainqueur, mais préférant, comme il le dit, finir « gardien de chameaux plutôt que gardien de cochons », il choisit l’alliance avec les Almoravides, ce qui le conduisit en effet quelques années plus tard à l'exil au Maroc, dans un dénuement proche de celui d'un gardien de chameaux...

Et pour les deux, la métamorphose : cette douleur de l'exil a transformé leur poésie jusque là brillante et précieuse en une poésie sincère, passionnée, déchirante, pour exprimer leur souffrance d'être exilé loin de Rome, loin de Séville, loin des lieux où ils avaient connu le bonheur, loin des gens qu'ils avaient aimés...

Je retiendrai pour chacun deux anecdotes. 

Lorsqu'al Mu'tamid était encore prince, sa bien-aimée avait émis le désir capricieux de marcher pieds nus dans la boue comme les femmes du peuple, curieuse de cette sensation inconnue ; al Mu'tamid avait fait étendre pour elle une boue de crème parfumée et d'eau de rose ; une fois en exil, les propres filles du prince se virent réduites à marcher elles-mêmes pieds nus dans la boue, comme les femmes du peuple.

Ovide, frappé entre autres par le climat si différent de Rome, décrit dans un poème un froid tel que le vin gelé se débite en morceaux et que les barbes des indigènes, couvertes de glaçons, cliquettent quand ils bougent !
-----------------------

Pour lire des traductions françaises des poèmes d'exil d'Ovide, suivez le lien ci-dessous :
Ce lien vous donne accès au premier livre des Tristes ; le sommaire en haut de la page vous permet de lire les quatre livres suivants de ce recueil, puis d'enchaîner sur le recueil des Pontiques (quatre livres). 
Il existe aussi une très belle traduction de ces deux recueils sous le titre Tristes Pontiques, effectuée par Marie Darrieussecq en 2008, publiée chez P.O.L.

Pour al Mu'tamid, je n'ai pas trouvé de traductions françaises sur internet ; faute de mieux, vous pouvez trouver quelques traductions en anglais à cette page :


*

Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d'anciens, c'est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques



mercredi 27 octobre 2010

Tom et Léa sauvent le patrimoine de l'Humanité

Après Percy Jackson (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2010/07/mythologie-la-sauce-u.html), me revoilà dans la littérature de jeunesse, à nouveau d'origine américaine, mais pour les plus jeunes. Il s'agit de la série « La cabane magique », découverte grâce à ma fille. Cette série a actuellement un grand succès si j'en juge par sa présence non seulement dans les rayonnages des librairies, mais aussi dans ceux des magasins de presse et des hypermarchés!

L'idée de départ est simple et séduisante. Les héros, Tom et Léa (un frère et une sœur de 9 et 7 ans), voyagent dans le temps et dans l'espace grâce à une cabane magique (dirigée par la fée Morgane, qui prend elle-même ses ordres de l'enchanteur Merlin) et à des livres. Dans chaque tome de la série, ils sont investis d'une mission, en général sauver un livre ou une œuvre d'art importants pour l'Humanité, et doivent résoudre des énigmes pour y parvenir.

Le résultat n'est toutefois pas tellement à la hauteur. L'écriture est assez pauvre (tout est d'ailleurs rédigé au présent, ce que je trouve assez bizarre) et les rebondissements largement prévisibles (peut-être pas par les lecteurs de l'âge ciblé, il est vrai, mais j'aime qu'on soit ambitieux dans la littérature de jeunesse). Enfin, dans les premiers tomes, écrits à la fin des années 1990, les apports culturels se limitent à quelques grands clichés connus du grand public. En revanche, je le reconnais, l'auteure (Mary Pope Osborne) a bien évolué et les derniers tomes (beaucoup plus longs, d'ailleurs), écrits ces dernières années, sont construits sur une intrigue plus complexe et contiennent des apports culturels beaucoup moins évidents.

Je vous parlerai ici des trois tomes qui concernent mes sujets de prédilection – tiens, d'ailleurs, Tom et Léa ne sont pas encore allés en Mésopotamie! Cela viendra peut-être... - : les Romains avec Panique à Pompéi (1998), la Grèce antique, avec Course de chars à Olympie (1998) et l'âge d'or du monde arabo-musulman avec Tempête de sable (2007).

Dans les deux premiers, Tom et Léa sauvent un livre racontant une légende, à Olympie celle de Pégase (dont le nom est orthographié en grec au début du roman (avec une erreur sur la graphie du êta majuscule!) : cela est censé susciter un suspense insoutenable, sauf que quand on lit le grec (je sais, je sais, c'est rare chez les lecteurs de l'age ciblé!), on sait tout de suite le mot de la fin!) et à Pompéi, celle d'Hercule (« vir fortissimus in mundi » : là encore j'ai assez vite deviné qui était « l'homme le plus fort du monde »!).

Le passage qui m'a le plus fait rire (de consternation!) est la rencontre de Tom et Léa avec Platon dans Course de chars à Olympie :

Tous deux se dirigent vers l'entrée du bâtiment, quand une voix les interpelle:
- Attendez!
Ils se retournent. Un homme à barbe blanche marche vers eux.
- Bonjour, dit-il en regardant la petite fille. Qui êtes-vous?
- Et vous? réplique Léa, agressive.
Le barbu sourit :
- Je me nomme Platon.
- Platon? répète Tom. Votre nom me dit quelque chose...
- Peut-être avez-vous entendu parler de moi. Je suis philosophe.
- C'est quoi, un phiso... un philosophe? lui demande Léa.
- Un homme qui recherche la sagesse.
- Waouh! fait la petite fille, impressionnée.
Cela fait rire Platon.


Lequel Platon est ensuite présenté comme un fervent féministe, ce qui est totalement anachronique! Mais surtout, je trouve cette grande figure un peu ridiculisée dans son rôle de barbu de passage!

Il en va tout autrement de Tempête de sable. Vous vous souvenez de mes récents articles sur la transmission des sciences grecques (notamment des ouvrages d'Aristote) aux Arabes des VIIIe-IXe s., lesquels les ont ensuite retransmis à l'Europe occidentale :
cf. « Des livres très lourds » : http://cheminsantiques.blogspot.com/2010/01/des-livres-tres-lourds.html
cf. « Les Grecs, les Arabes et nous » : http://cheminsantiques.blogspot.com/2010/05/les-grecs-les-arabes-et-nous.htmlcf. « Pensée grecque, culture arabe » : http://cheminsantiques.blogspot.com/2010/08/pensee-grecque-culture-arabe.html
Quelle ne fut pas ma surprise de voir que c'est ce sujet – pour le coup beaucoup plus pointu que l'éruption du Vésuve à Pompéi ou que les Jeux d'Olympie! - qui est traité par Mary Pope Osborne dans ce roman! Et évidemment, vous avez deviné à qui nous devons la transmission des écrits d'Aristote (lesquels semblent tenir tout entiers en un petit livre, ce qui est curieux quand on sait quel auteur prolifique c'était, mais passons!) au calife al-Mamoun... Eh oui, à Tom et à Léa, bien entendu!

Mais ici, malgré quelques inévitables clichés (chameaux, palmiers, tapis volant (tiens! un tapis volant, encore un : cf. « Le mystère des tapis volants » http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/04/le-mystre-des-tapis-volants.html)), le récit est bien documenté, et le personnage du calife al-Mamoun est traité avec splendeur, bien loin du ridicule du pauvre Platon.

Enfin, je dois dire que j'apprécie qu'en 2007, alors que les troupes américaines occupaient une Bagdad effrayante livrée à la guerre civile, une auteure américaine ait choisi d'évoquer dans un ouvrage pour enfants une Bagdad magnifique, porteuse de culture et de sagesse...

*

Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d'anciens, c'est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques


mardi 17 août 2010

Pensée grecque, culture arabe


Suite à un commentaire qui m'avait été fait dans un article récent sur les Grecs et les Arabes (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2010/05/les-grecs-les-arabes-et-nous.html), je me suis attelée à la lecture de Pensée grecque, culture arabe de Dimitri Gutas. Très intéressant!

J'avoue avoir sauté certains passages qui rentraient dans les détails de tel ou tel traducteur, mais l'essentiel est là : un travail de fourmi, sérieux et approfondi, qui nous dresse un panorama complet du mouvement de traduction des œuvres grecques dans les premiers siècles du califat. Encore une fois, comme dans l'autre ouvrage que j'évoquais ici, on comprend que les entités « Grecs » et « Arabes » n'ont pas de sens intrinsèque, qu'elles ont des significations très différentes selon l'époque, le lieu, la religion. Les traductions concernent des langues aussi variées que le pehlvi (langue de la Perse Sassanide), des langues de l'Inde, le grec, l'hébreu, l'arabe, le syriaque (langue sémitique parlée notamment par des Chrétiens arabes de Syrie) ; des peuples variés (Arabes de Syrie, d'Irak, d’Égypte, Grecs de Byzance et d’Égypte, Persans d'Iran et d'Irak) et des religions variées (Chrétiens, Musulmans, Juifs, Zoroastriens, Païens), toutes ces catégories s'entrecroisant allègrement en un riche bouillon de cultures!

Dimitri Gutas explique bien l'historique de ces traductions, leurs commanditaires, et même les légendes construites après coup sur ces mouvements de traduction. Légendes auxquelles je croyais moi-même : ainsi dans un article du début de cette année (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2010/01/des-livres-tres-lourds.html), je vous parlais de la « Bayt al Hikma » (« Maison de la Sagesse ») d'al-Mamoun ; elle n'était en réalité qu'une bibliothèque, extrêmement riche, certes, mais en aucun cas une université ni un centre de traduction.

Un point que j'ai trouvé très intéressant et que feraient bien de méditer les intégristes de tous bords (et aussi ceux qui accusent tous les Musulmans d'être des intégristes!) est le suivant.
Une des raisons qui a poussé certains savants religieux musulmans, suivis par les califes, à traduire certains textes grecs, notamment de Platon et d'Aristote, traitant de rhétorique et d'argumentation, est qu'ils voulaient y trouver une méthode dialectique pour être à même de contrer les arguments de leurs adversaires dans des discussions religieuses (soit avec des non-Musulmans, soit entre Musulmans de différentes obédiences). Le plus drôle est que les empereurs chrétiens byzantins, eux, voulaient au contraire se débarrasser de ces textes grecs païens, craignant que la possibilité d'une discussion argumentée risque de leur faire perdre des fidèles si les adversaires argumentaient mieux. Ils furent donc tout contents de voir que les Musulmans s'étaient emparés de ces textes, et pensaient avoir joué un bon tour à ces naïfs!

Peu m'importent l'une ou l'autre religion, mais je trouve que dans cette histoire, les personnes les plus sages, les plus humaines, sont bien celles qui ont préféré la possibilité d'une discussion avec autrui, même si cette discussion pouvait comporter le risque d'être convaincu par celui qu'on voulait convaincre (ce qui, d'ailleurs, n'est pas arrivé : les dialogues que citent Dimitri Gutas témoignent d'une grande écoute de l'autre, mais à la fin chacun reste sur ses positions, convaincu de sa foi!)!

*

Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d'anciens, c'est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques



samedi 1 mai 2010

Les Grecs, les Arabes et nous


Quand j'ai appris qu'était paru à l'automne 2009 un livre ainsi intitulé, je me suis dit : Voilà un livre pour moi, qui me passionne pour la transmission des savoirs entre Orient et Occident, dans les deux sens, qui ai fait des études de grec et des études d'arabe. Je m'attendais à un documentaire historique ; c'est en partie le cas, mais c'est aussi et surtout un ouvrage polémique, comme l'annonce d'ailleurs d'emblée son sous-titre : « Enquête sur l'islamophobie savante » ; et finalement, ce n'en est que plus intéressant, car j'ai découvert que ce sujet un peu poussiéreux qui ne passionne habituellement pas les foules se révèle brûlant d'actualité s'il est instrumentalisé.

Il s'agit d'un ouvrage collectif auquel ont participé des savants spécialisés en histoire médiévale, anthropologie, philosophie, étude des religions, linguistique, etc., et qui se veut une réponse à un ouvrage de Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel. Les racines grecques de l'Europe chrétienne, publié l'année précédente en 2008, ainsi qu'à de nombreux articles parus dans des journaux et sur internet dans les mois qui ont suivi, nourrissant une polémique médiatique qui, je l'avoue, m'avait à l'époque totalement échappé.

Le sujet concerne les nombreux textes de l'Antiquité grecque qui ont été transmis à l'Europe médiévale par l'intermédiaire de savants arabes.

En gros, Sylvain Gouguenheim explique que les savants qui prétendent que « nous » devons « tout » aux « Arabes » (ce sont les termes qu'il emploie) ont tort, puisque les textes d'Aristote par exemple n'ont pas été transmis que par les Arabes, mais aussi par des copistes européens, notamment dans un monastère du Mont-Saint-Michel.
***
Les auteurs de Les Grecs, les Arabes et nous lui répondent, non pas en rétorquant « Mais si, mais si, nous devons beaucoup aux Arabes », mais en nous donnant une magistrale leçon de méthode historique, qui finalement fait plus l'intérêt de l'ouvrage que son sujet particulier.

C'est pourquoi je pense que cet ouvrage devrait être lu par tout étudiant en histoire, et même par tout citoyen responsable (même si certains passages sont un peu ardus, on en retiendra l'esprit).

Voici les grandes lignes des précieux enseignements que j'ai retenus de cette lecture salutaire :

  • Premier enseignement : on ne doit pas confondre l'idéologie avec l'histoire. Les vrais historiens ne sont pas pour ou contre telle théorie : ils cherchent à connaître la vérité le mieux possible et, comme tout scientifique qui se respecte (car l'histoire est une science), ne « croient » que ce dont ils ont une preuve certaine.
  • Deuxième enseignement : il faut se méfier des formules vagues. Je ne prendrai qu'un exemple, celui du mot « nous ». D'abord, dans « Nous devons (tout / rien) aux Arabes. » Qui est ce « nous »? Les Européens, les Occidentaux? D'aujourd'hui? Du Moyen Age? D'ailleurs, qui suis-je, dans ce « nous », moi qui suis à moitié française et à moitié arabe? Et puis le « nous » de « On nous avait caché l'existence d'autres filières de transmission. » C'est le « nous » du « grand public » : mais le grand public n'a pas pour habitude de s'intéresser à des sujets aussi pointus. Pour ceux qui veulent se documenter, rien n'est caché, il suffit de consulter des ouvrages spécialisés!
  • Troisième enseignement (qui rejoint le précédent) : dès qu'on fait des recherches sérieuses en histoire, on se rend compte que la vérité n'est jamais simple. L'Europe occidentale médiévale ne doit ni rien ni tout aux Arabes. Et d'ailleurs, quelles réalités recouvrent des termes comme « les Arabes », « l'Islam », « les Grecs », « l'Europe », « le Moyen Age »? Des réalités très différentes dans le temps, dans l'espace, et selon le contexte. Quelques exemples simples : « les Grecs » ne sont pas que les Grecs de l'Antiquité, mais aussi les Grecs de Byzance : ces Grecs appartiennent-ils à l'Europe? A la Chrétienté? Oui, et pourtant souvent en conflit avec la Chrétienté de l'Europe occidentale. « Les Arabes » ne sont pas que des Musulmans, mais aussi des Chrétiens et de Juifs. Et les Juifs, parlons-en : il y en a au Moyen Age comme aujourd'hui des deux côtés de la Méditerranée, et qui appartiennent à différentes cultures, tout en portant aussi la culture hébraïque. « Les Musulmans » ne sont pas tous arabes, mais aussi persans, turcs, berbères. Finalement, entre la fin de l'Antiquité et le Renaissance (car « le Moyen Age » est aussi une formule sujette à caution), on voit graviter autour des textes grecs antiques tant de personnes variées (Chrétiens d'Occident, Chrétiens de Byzance, Chrétiens de Syrie, Arabes musulmans d'Orient et Arabes musulmans d'Espagne, Musulmans persans, Juifs d'Orient, du Maghreb, d'Espagne, d'Europe du Nord, et j'en passe), qu'on aurait bien du mal à réduire tout ce beau monde à des formules ou à des théories.


    *

    Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d'anciens, c'est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


    Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques




mardi 23 mars 2010

Le chameau panacée



Puisque je vous ai parlé de chameaux en janvier et février et de Jahiz en janvier, voici une des anecdotes les plus savoureuses que ce grand écrivain raconte sur ce noble animal. Pour comprendre cette histoire, il faut savoir que le chameau (bien sûr il s'agit du chameau dromadaire, mais contrairement à ce que croient la plupart des français, « chameau » ne signifie pas « à deux bosses », mais est le terme générique) est l'animal symbole des Arabes, lesquels, même en plein IXe s. cultivé, revendiquent leur origine de bédouins du désert, simples et frustes, face aux Perses (ici représentés par le souverain Khosroès) dont le raffinement excessif est souvent moqué.
Khosroès avait appelé à sa cour un bédouin, pensant s'étonner de sa rudesse et de son ignorance. Il lui demanda:
- Quelle est la chose dont le son porte le plus loin ?
Le bédouin répondit :
- Le chameau
- Et quelle est la chose dont la viande est la meilleure ?
- Le chameau.
- Comment le chameau peut-il avoir la voix qui porte le plus loin, alors que nous entendons celle de la grue à tant de lieues à la ronde ?
- Mets la grue à la place du chameau et mets le chameau à la place de la grue, et tu apprendras lequel des deux a la voix qui porte le plus loin.
- Mais comment la viande du chameau peut-elle être meilleure que la viande du canard, du poulet, des poussins, de la francoline, des oiseaux sores, des pigeonneaux...
- Que l'on cuise de la viande de poulet avec de l'eau et du sel, et que l'on cuise de la viande de chameau avec de l'eau et du sel, et tu verras la différence entre les deux viandes.
- Et comment oses-tu prétendre que le chameau porte des charges plus lourdes que l'éléphant, alors que l'éléphant porte des charges de plusieurs ratels ?
- Qu'un éléphant baraque et qu'un chameau baraque, et que l'éléphant essaie de porter la charge du chameau : eh bien, s'il se relève avec, je veux bien reconnaître que c'est lui qui porte les plus lourdes charges ! ...
Pour aller plus loin :

*

Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d'anciens, c'est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques


jeudi 14 janvier 2010

Des livres très lourds

Le IXe siècle est une période florissante pour la civilisation arabo-musulmane, dont le centre est à Bagdad, en actuelle Irak. Le calife Al Mamoun, fils du célèbre Haroun al Rachid, est un souverain éclairé qui fait construire une « Maison de la Sagesse » (« Bayt al Hikma »), qui est à la fois une bibliothèque, une université, et un centre de traductions.

  • Hounayn Ibn Ishaq (806-873) est un médecin chrétien qui a entrepris la traduction de textes grecs (de Platon, Aristote, Hippocrate, et d'autres) vers le syriaque (sa langue maternelle, une langue sémitique dérivée de l'araméen et parlée par les Chrétiens d'Orient) et vers l'arabe. Al Mamoun était tellement satisfait de ses traductions qu'il lui accordait le poids en or de tout livre traduit en arabe!
  • Al Jahiz (776-868) est le plus grand écrivain arabe. Il a écrit sur tous les sujets possibles et imaginables (sciences, histoire, grammaire, techniques...). Une célèbre légende raconte qu'il est mort dans l'écroulement de sa bibliothèque.

J'aime beaucoup ces deux histoires, même si la deuxième a eu une conséquence tragique. A cette époque, un livre, c'était quelque chose : ça se soupesait, ça se touchait, ça se sentait. Ce n'était pas un vulgaire livre de poche qu'on oublie au fond d'un sac ou qu'on perd dans le métro, et encore moins un immatériel « e-book »! De nos jours, Hounayn aurait vécu dans la misère. Et Jahiz aurait eu la vie sauve, mais il faut bien mourir quand même, et finalement la mort qu'il a eue n'était-elle pas la plus belle?

*

Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d'anciens, c'est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques


jeudi 26 mars 2009

La princesse au petit pois? Mésopotamienne, bien sûr!

Évidemment, si je vous dis que le célèbre conte d'Andersen, « La princesse au petit pois » (publié en 1835) est d'origine mésopotamienne, vous allez me dire que je me laisse emballer par mon sujet préféré. Que la Théogonie d'Hésiode (VIIIe-VIIe s. av. JC) soit en grande partie inspirée de l'Enuma Elish (ou Poème de la Création, épopée babylonienne rédigée vers le XIIe s. av. JC.), passe encore (cf. ma page « La Mésopotamie vue par les Grecs et les Romains »: http://pagesperso-orange.fr/patrick.nadia/MesopotamieGrecs.html), mais Andersen! Ce conteur de l'Europe nordique du XIXe s. était bien loin de la Mésopotamie antique!...

Eh bien pourtant, je ne raconte pas de sornettes! C'est une découverte que j'ai faite récemment.

A la suite de ma lecture de l'excellent livre L'Orient grec d'Henri Stierlin, dont je vous parlais le 21 février (« Entre Grèce et Mésopotamie » : http://cheminsantiques.blogspot.com/2009/02/entre-grece-et-mesopotamie.html), je me suis intéressée à l'oasis d'Hatra. Il s'agit d'une cité caravanière située entre le Tigre et l'Euphrate, donc en pleine « Mésopotamie » au sens propre (« Mésopotamie » = « entre les fleuves »). Vous pouvez la situer sur « Google Maps » en tapant « Hatra ». Son apogée date du IIe s. ap. JC.

A cette époque, la Mésopotamie est sous la domination des Parthes ; ces derniers sont un peuple mal connu de nomades sédentarisés originaire de l'Asie Centrale ; leur empire, héritier de celui des Perses Achéménides et des Grecs Séleucides couvre tout le Moyen Orient et une partie de l'Asie Centrale entre le IIe s. av. JC et le IIIe s. ap. JC. Mais la frange ouest de la Mésopotamie subit au cours du IIe s. ap. JC plusieurs tentatives de conquêtes romaines : Trajan entre 114 et 117 ap. JC (il y mourra), puis Lucius Verus en 165 ap. JC, et enfin Septime Sévère en 197 ap. JC.

Or Hatra parvient à garder son indépendance en plein milieu de l'empire parthe, mais aussi vis-à-vis des conquérants romains occasionnels (les armées de Trajan et de Septime Sévère l'assiégeront en vain). C'est une ville libre où vivent des tribus de marchands arabo-araméens et dont la culture croise les influences orientales et gréco-romaines (on retrouve beaucoup de caractéristiques de la Commagène, dont je vous parlais le 21 février). Elle est dirigée par des rois qui portent des noms bizarres comme « Sanatruq » (!) et dont les sculpteurs officiels ont fait de sublimes portraits (on ne trouve pas sur internet de photos aussi belles et nombreuses que celles du livre d'Henri Stierlin, mais vous avez une belle sculpture de la reine Abu, femme précisément de Sanatruq II (228 ap. JC) sur cette page du Musée de Baghdad: http://www.baghdadmuseum.org/posters/i3244386_Statue_of_Abu_Bint_Deimun_Hatra_Unesco_World_Heritage_Site_Iraq_Middle_East.html).

Cette situation particulière a donc attisé ma curiosité, et j'ai entrepris d'en savoir plus en naviguant sur internet. Quelle ne fut pas ma surprise alors, de tomber assez vite sur une allusion très évasive à « La princesse au petit pois » d'Andersen. J'ai tenté d'en savoir plus, mais malheureusement, comme toujours sur internet, tout le monde copie tout le monde, sans se préoccuper des sources ni d'approfondir le sujet!... Néanmoins, à force de persévérance, j'ai trouvé une référence précise: Arthur Christensen, « La princesse sur la feuille de myrte et la princesse sur le pois » (Acta Orientalia 14, 1936, pp. 241-257). Il faudrait aller chercher cela dans une bibliothèque, et je n'en ai guère l'occasion en ce moment, mais en attendant, j'ai fini par trouver un autre article, « The Princess on the Pea: Andersen, Grimm and the Orient » de Christine Shojaei Kawan (Fabula. Volume 46, Issue 1-2, pp. 89-115, Avril 2005), qui reprend les éléments de cet article fondateur en y ajoutant des réflexions intéressantes.

Rappelons d'abord des faits historiques précis. En 224 ap. JC, un nouvel empire émerge au Moyen-Orient, dirigé par la dynastie iranienne des Sassanides, qui ne disparaîtra qu'avec la conquête islamique au VIIe s. Les Sassanides anéantiront l'empire parthe dans les décennies suivant leur avènement, mais surtout, et c'est ce qui nous intéresse, leur premier roi Shapur Ier vient à bout de notre fameux royaume de Hatra en 240 ap. JC (sous le règne de Sanatruq II, toujours lui!). Or l'histoire de la chute de cette ville est racontée par plusieurs historiens arabes (parmi lesquels les plus grands, tous deux de Baghdad : Tabari (IXe s.) et mon homonyme Masudi (Xe s.)) qui relatent tous à ce propos une curieuse légende.

La fille du roi de Hatra serait tombée secrètement amoureuse du conquérant sassanide (je ne sais pas si ces historiens arabes mentionnent les noms de Shapur et de Sanatruq, mais la jeune princesse se prénomme d'après eux Nazira). Par amour et contre la promesse d'être épousée, elle livre la ville à son amoureux (motif universel : je pense pour ma part à Tarpéia, livrant la citadelle de Rome aux Sabins par amour pour leur roi Titus Tatius). Le conquérant sassanide tient sa promesse, mais voici que lors de la nuit de noces, Nazira se met à saigner dans le dos, sa peau s'étant malencontreusement frottée à une feuille de myrte qui se trouvait je ne sais comment dans les draps. Qu'est-ce qui avait bien pu lui donner une peau aussi sensible? C'est que, comme aurait dit notre ami Andersen, c'était « une vraie princesse ». Mais vous vous êtes sans doute toujours demandé comme moi ce qu'Andersen voulait dire par « une vraie princesse ». La princesse Nazira nous fournit la réponse : son père la traitait avec tant de soin qu'il ne la nourrissait que de moelle, de jaune d’œuf, de crème, de miel et de vin, et c'est cela qui lui avait donné la peau si sensible! Son époux, en la voyant saigner, prit conscience de la sensibilité de sa peau, donc des soins que lui avait apportés son père, donc de l'ampleur de sa trahison envers ce dernier, et de dégoût il s'empressa de la tuer! Vous me direz qu'il était aussi coupable qu'elle. Eh oui, mais de toute façon c'est toujours de la faute de la femme (cf. « Le péché de la schtroumpfette » : http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/08/le-pch-de-la-schtroumpfette.html) et le sang de la femme est toujours impur (cf. « La clé interdite » : http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/09/la-cl-interdite.html)!

Quoi qu'il en soit, ce serait peut-être aller un peu vite en besogne, je vous le concède, d'affirmer qu'Andersen s'est inspiré de cette légende de Hatra : c'est ce qu'explique Christine Shojaei Kawan en rappelant d'autres légendes semblables sans doute intermédiaires (dont une catalane) ; mais ce qui est certain, c'est que, directement ou indirectement, notre célèbre petit pois danois est bien apparenté à une feuille de myrte mésopotamienne!


*

Pour suivre ce blog sur facebook, être au courant des nouveaux articles et en découvrir d'anciens, c'est ici : https://www.facebook.com/Chemins-antiques-et-sentiers-fleuris-477973405944672/


Les nouveaux articles sont aussi partagés sur twitter : https://twitter.com/CheminsAntiques