mercredi 16 octobre 2019

« Attention, femme inflammable ! » Plutarque et la température des femmes


Lorsque j'étais étudiante en lettres classiques, il y a plus de vingt ans, j'avais découvert avec amusement les Propos de table de Plutarque. C'est un vaste recueil de questions dont débattent ensemble un petit groupe d'amis cultivés. Aujourd'hui, Plutarque appellerait son recueil « Brèves de comptoir » ou « Discussions de bistrot », ou encore « Forums de discussion » ou « Fils sur twitter » ! Les questions sont extrêmement variées (je me souviens à l'époque être tombée sur les questions de savoir si le sel pouvait être considéré comme aphrodisiaque ou comment le remora peut s'accrocher sous les poissons plus gros que lui…), et pour chacune, les amis proposent les clichés et idées reçues en vogue, qui s'avèrent évidemment contradictoires, et personne ne tranche à la fin (quand je vous dis que c'est comme nos forums internet!) À l'époque, j'avais surtout trouvé ce recueil très drôle ; aujourd'hui, je me rends compte que c'est une mine pour l'historien des idées, car il permet de savoir quelles étaient les principales idées qui circulaient sur de nombreux sujets dans le monde gréco-romain du IIe s. ap. JC.
Bref, vous vous doutez qu'après cette longue introduction, je vais vous révéler qu'il est question des menstrues quelque part… Eh bien oui ! Et je trouve l'ensemble de la question où elles sont traitées passionnant… et drôle aussi, c'est pourquoi je vous en parle ! La question est « Si les femmes sont plus froides par tempérament que les hommes, ou si elles sont plus chaudes. » Tout un programme ! Mais tout à fait passionnant quand on s'intéresse à l'histoire du corps féminin en Occident. En effet, plusieurs siècles avant Plutarque, le médecin grec Hippocrate a démontré que la femme est froide et humide. Il a été repris par tous les auteurs de l'Antiquité et du Moyen Âge. J'ai donc été surprise de découvrir à travers ce texte de Plutarque que certains, dans l'Antiquité, pouvaient soutenir la théorie inverse. Mais je vous rassure, la misogynie est garantie pour les deux théories : si la femme est froide, c'est une espèce de truc visqueux et frissonnant, si elle est chaude, c'est un produit hautement inflammable et dangereux !

Plutarque présente d'abord la théorie du médecin Athryilatos, selon qui les femmes sont chaudes. Celui-ci a cinq arguments :
1) Les femmes sont chaudes, parce qu'elles sont glabres : tous les poils qui pourraient pousser sur leur peau sont consumés par la chaleur avant même de pouvoir sortir !
Mon pauvre Athryilatos, si tu savais !… Ah mais si seulement c'était vrai ! On n'embêterait pas les femmes qui veulent se laisser les jambes velues et on économiserait bien du temps et de l'argent perdus en épilations !!!
2) Le sang menstruel, nous y voilà. Comme vous le savez, le sang est chaud. Alors, à l'intérieur du corps féminin bouillant, on risquerait une inflammation. Ouf, le sang menstruel est là pour évacuer cet excédent de chaleur !
Déjà qu'on est nombreuses à s'inquiéter lors d'un petit retard de règles (je suis malade ? enceinte?) Grâce à Athryilatos, on aura un sujet supplémentaire de stress : là, il faut vraiment que j'aie mes règles, sinon, je vais me transformer en torche vivante ! D'ailleurs, je conseillerais à toutes les femmes qui ont un retard de règles de ne pas traîner près des forêts du sud de la France en été, on a déjà bien assez de soucis avec les mégots oubliés ! Et Mesdames mes lectrices ménopausées, je vous sens mal à l'aise, mais ne vous inquiétez pas : le cas de la température corporelle des vieillards est traité dans une autre question des Propos de table (dont je ne parlerai pas dans cet article)
3) Le troisième argument est une expérience amusante pratiquée par les fossoyeurs : on sort dix cadavres d'hommes et un de femme, on embrase celui-ci, et Pfiout ! les dix cadavres d'hommes s'embrasent d'un seul coup !
Mais ce n'est pas possible ! On ne leur a jamais dit qu'on ne joue pas avec les cadavres ? Il était temps que le XXe s. arrive avec ses kits de jeu type « Mon petit chimiste » pour que les fossoyeurs s'amusent à des jeux moins irrespectueux et moins dangereux…
4) Les filles sont pubères plus tôt que les garçons, or la puberté développe plus de chaleur, donc les filles sont plus chaudes.
Athryilatos, je peux te le dire, en tant que professeure de collège : après une heure de cours avec une trentaine d'ados, la température monte en moyenne de trois degrés, mais cela ne change rien que ce soit des filles pubères ou des garçons pré-pubères !
5) Les femmes supportent mieux les besoins de l'hiver : la preuve, elles ont besoin de moins d'habits.
Ah ben, c'est comme les poils, Athrylatos ! Les femmes aimeraient bien enfiler un gros jogging confortable et chaud quand il fait froid, mais si elles se mettent en mini-jupe, c'est pour le plaisir du regard des hommes. Oui, je sais, au IIe s. ap. JC, en Grèce, la mode n'était pas au jogging et à la mini-jupe, mais reconnaissons que dans bien des pays et des époques, c'est plutôt la mode féminine qui correspond à des critères esthétiques et la mode masculine à des critères pratiques.

Bon, après toutes ces bêtises, c'est au tour de Floros de parler, et il va démonter un à un tous les arguments de son ami. Mais je gage que les contre-arguments ne vont pas plus vous convaincre…
1) Si les femmes supportent mieux le froid, c'est qu'on résiste mieux aux atteintes de ce qui nous est semblable.
En gros, elle est déjà froide, donc elle ressentira moins le choc du froid. Eh bien, Floros, quand ton corps est en légère hypothermie, le matin, après une bonne nuit de sommeil, tu essaieras de prendre une douche froide ou de sortir dehors sans manteau : tu verras, tu ne ressentiras pas le froid, bien sûr !
2) C'est la semence de l'homme qui engendre des enfants, et non celle de la femme, or la raison en est qu'elle n'est pas assez chaude pour cela. (Ce contre-argument répond plus ou moins à l'argument des filles tôt pubères).
Je vous renvoie à la théorie de la conception que j'ai déjà expliquée ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/03/le-corps-feminin-et-le-fromage-une.html, 2, 2e paragraphe. La « semence » de la femme était pour les Anciens le sang menstruel (coucou, le revoilà!) : selon certaines théories, il fallait les deux pour faire un enfant, mais selon d'autres (tenant d'Aristote, et que suit notre ami Floros), seul la semence masculine (le sperme) donnait le souffle vital, tandis que la semence féminine (le sang menstruel) n'était pas vraiment une semence, mais servait à donner la forme, puis se convertissait en nourriture pour l'embryon et ensuite en lait pour le nouveau-né.
3) Si leurs cadavres brûlent mieux, c'est un effet de la graisse, or la graisse est la partie la plus froide du corps. La preuve : ceux qui font de la gymnastique ne sont pas gras.
OK, Floros, mais tu t'es demandé pourquoi ta femme est grasse ? C'est comme ton copain Athryilatos avec les poils et les vêtements. Peut-être que ta femme préférerait faire de la gymnastique à la palestre plutôt que de rester cloîtrée toute la journée dans le gynécée à manger des gâteaux au miel…
4) Le sang menstruel ? Ah mais non, ce n'est pas une évacuation de sang trop chaud qui risquerait d'embraser la femme. C'est juste le contraire, en fait : c'est du sang tout froid, cru, superflu, pesant, trouble, qui risquerait de faire de ta femme une espèce de truc totalement dégoûtant et visqueux si ça restait en elle. La preuve : quand elles ont leurs règles, elles frissonnent.
Un bon point pour toi, Floros. C'est vrai qu'il m'arrive de frissonner et de m'envelopper dans un châle bien chaud quand j'ai mes règles. Mais je ne suis pas persuadée par l'explication scientifique que tu en donnes…
5) La peau sans poil, c'est au contraire un effet du froid. La preuve : il y a bien des poils qui poussent sur le corps des femmes, mais aux endroits les plus chauds.
C'est peut-être l'argument le moins stupide de tous, même s'il n'est pas très rationnellement présenté. Et puis il me rend Floros plus sympathique qu'Athryilatos : il a l'air plus au courant que son ami de certaines parties plus intimes du corps des femmes…

Si vous voulez aller voir le texte original de Plutarque avec sa traduction, ils sont ici :

Il n'y a pas de conclusion. Et l'ouvrage se poursuit sur d'autres questions : le vin est-il froid ou chaud, quel est le meilleur moment pour coucher avec une femme, pourquoi les gens à moitiés ivres ont-ils des mouvements plus désordonnés que les gens complètement ivres, pourquoi les chairs pourrissent-elles plus vite à la lune qu'au soleil, etc.

J'espère que ces quelques fleurs vous donneront envie d'aller en cueillir d'autres, voire de lire le recueil en entier, ce que je n'ai jamais fait moi-même, faute d'une édition intégrale en français à un format maniable...


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mercredi 2 octobre 2019

Le dragon rouge de la féminité

Comme le savent mes lecteurs les plus fidèles, avant d'entreprendre une thèse sur les menstrues au Moyen Âge, j'ai effectué une recherche en master sur le dragon de sainte Marguerite. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le dragon a beaucoup à voir avec les menstrues. Je vais vous en montrer quelques exemples : comme beaucoup des publications de ce blog, il ne s'agit pas d'un article scientifique, mais plutôt d'un petit bouquet de jolies trouvailles qui vont bien ensemble (les sources et les références sont en revanche – comme toujours aussi – rigoureusement vérifiées).

Commençons par l'alchimie chinoise, domaine que je connais très peu, mais j'ai eu la surprise d'y découvrir que « le dragon rouge » signifie les menstrues, et que des techniques de travail sur soi préconisées par ces manuels d'alchimie aboutissent à « décapiter le dragon rouge », c'est-à-dire à parvenir à une maîtrise de ses menstrues et à un arrêt de ce flux incontrôlé. On parle beaucoup aujourd'hui de « flux instinctif libre », mode qui n'a rien à voir avec l'alchimie chinoise, mais viendrait plutôt des États-Unis (cela dit, il est probable que de nombreuses femmes partout dans le monde et à toutes les époques aient pu expérimenter cette technique en autodidacte), et qui propose cependant la même chose, expression poétique en moins. Pour tout savoir sur le flux instinctif libre, voyez cet article du très bon blog « Dans ma culotte » : https://dansmaculotte.com/fr/blog/le-flux-instinctif-libre-n95. Revenons toutefois à l'alchimie chinoise : la pratique y a un peu plus de classe que le banal « flux instinctif libre » du XXIe siècle, puisque, en permettant de limiter les pertes d'énergie, elle constituerait une étape dans l'accès à l'immortalité (à ce sujet, voir : Krasensky Jean-Pierre, L'art de décapiter le dragon rouge : alchimie interne taoïste pour les femmes, Paris, C. A. L'Originel, 2003).
De manière amusante, on retrouve cette idée au détour d'une page de littérature française du XXe siècle. L'écrivain Albert Cohen y fait du « mystérieux dragon de féminité » la métaphore des menstrues dans un aparté où il interrompt son récit pour faire intervenir un narrateur masculin qui prend à témoin ses lecteurs masculins et eux seuls :

- Non, j'ai besoin de rester seule. Je vais être peu bien.
Il n'insista pas. Il savait qu'il fallait être prudent lorsqu'elle prononçait la phrase redoutable, mensuel signal de danger, présage de susceptibilités, d'humeurs, et de pleurs à tout propos. Elle n'était pas à prendre avec des pincettes, surtout le jour d'avant. Se tenir coi, dire amen à tout, se faire bien voir.
- D'accord, chérie, dit-il, prévenant et discret comme nous sommes tous en pareille occasion, et comme nous tous, mes frères, soumis devant l'arrivée imminente du mystérieux dragon de féminité.

Cohen Albert, Belle du Seigneur, Paris, Gallimard, 1968, p. 122 (de l'édition Folio).

Vous aurez peut-être remarqué au passage une petite erreur stylistique d'Albert Cohen qui dit « elle n'était pas à prendre avec des pincettes », là où on attendrait plutôt « elle était à prendre avec des pincettes »… Disons que le grand écrivain s'est un peu « mélangé les pinceaux » ! Sûrement la faute à ce dragon !!! Vous remarquerez aussi le très délicat euphémisme d'Ariane pour dire qu'elle va avoir ses règles : « Je vais être peu bien ». J'aime aussi dans ce texte la vision masculine prise en charge d'abord par le personnage d'Adrien, puis par le narrateur (était-ce la vision d'Albert Cohen lui-même : ce n'est pas sûr, car son texte est truffé d'ironie), qui présente la menstruation féminine comme quelque chose qui terrifie complètement les hommes. Magnifiquement exprimée par le style flamboyant d'Albert Cohen et finissant en apothéose par le mot dragon qui résume tout, c'est finalement bien la vision qu'exprimaient aussi, entre les lignes, les auteurs hommes de l'Antiquité et du Moyen Âge.
Entre les lignes, car ils n'auraient pas osé exprimer, et peut-être même pas osé penser leurs sensations aussi crûment. Ils ne se sont pas privés, en revanche, de cacher ce corps féminin sous des figures de dragons qui ne trompent personne. J'avais parlé dans un précédent article il y a maintenant quatre ans, « Le dragon, c'est la princesse ! » (https://cheminsantiques.blogspot.com/2015/07/le-dragon-cest-la-princesse.html) de ces dragons qui sont en fait des femmes, et qui terrorisent de jeunes héros masculins : le plus impressionnant étant le texte du Bel Inconnu de Renaut de Beaujeu, où le héros est fasciné par les yeux « gros et luisants / Comme deux escarboucles grands » et par la bouche vermeille de la vouivre (variante féminine du dragon) : « Et il a moult grand merveille / De la bouche qu'a si vermeille / Tant s'occupe à la regarder / Que d'autre part ne peut regarder ».
Mais la figure la plus représentative au Moyen Âge est celle de Mélusine (ma fée préférée, qui a fait déjà quelques apparitions sur mes sentiers fleuris, ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2018/04/corps-hybrides-au-moyen-age.html et ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2016/11/croisements-de-regards-en-eaux.html). En effet, seul le bas de son corps est celui d'un dragon, or le bas du corps de la femme, c'est le lieu où se concentrent tous ces mystères effrayants pour l'homme, du flux menstruel aux grossesses. En l'occurrence, le flux menstruel est clairement évoqué avec l'interdiction faite à son mari de la regarder dans son bain à certaines périodes régulières, période où le bas de son corps prend cette forme monstrueuse…

Partant de toutes ces idées, j'avais émis l'hypothèse, lors de ma recherche sur le dragon de Marguerite, - et cela reste et restera sans doute à jamais une hypothèse ! - que le sang qui sort de la blessure du dragon sur les enluminures (et qui n'apparaît qu'à partir de la fin du XIVe s – exactement au même moment que le sang du Christ sur les représentations de la crucifixion) serait une représentation du sang spécifiquement féminin : bien sûr le sang de l'accouchement, en lien avec l'image de Marguerite sortant du ventre du dragon, mais aussi le sang des menstrues.
Comme on ne le saura jamais, je vous propose pour finir un rapprochement juste pour le plaisir entre d'une part un texte d'Hildegarde von Bingen (célèbre autrice du XIIe s) issu de son recueil Causae et crurae, qui nous offre pour le coup une voix de femme, avec de belles métaphores qui n'ont rien de terrifiant (dans d'autres passages du recueil, elle compare le corps de la femme à un arbre, le sang menstruel à de la sève, et d'autres comparaisons incluant feuillage, fleurs et fruits), et d'autre part deux enluminures représentant Marguerite émergeant du corps du dragon. Hildegarde compare les menstrues des jeunes filles vierges à celles des femmes déjà déflorées. Je vous laisse apprécier le rapprochement...

« Et cum puella adhuc in integritate virgo est, tunc in ea sunt menstrua quasi gutte de venis ; postquam autem corrumpitur, tunc gutte effluunt ut rivulus, quia per opus viri solvuntur, et ideo ut rivulus sunt, quoniam vene in opere illo solute sunt. Cum enim claustrum integritatis in virgine rumpitur, ruptio illa sanguinem emittit. »

Kaiser Paul (éd.), Beatae Hildegardis Causae et curae, Leipzig, Teubner, 1903, p. 102-103.

« Et lorsque la jeune fille est encore une vierge dans son intégrité, alors les menstrues en elle sont comme des gouttes sortant des veines ; mais après qu'elle a été corrompue, alors les gouttes s'écoulent comme un ruisseau, parce qu'elles sont déliées par l’opération de l'homme, et elles sont comme un ruisseau, puisque les veines ont été déliées par cette opération. En effet, lorsque la clôture de son intégrité s'est rompue, cette rupture évacue du sang. »

(traduction personnelle)


Baltimore, Walters Art Museum, W 167,
« Heures d'Amherst », fol. 101v (XVe siècle)


Et lorsque la jeune fille est encore une vierge dans son intégrité, alors les menstrues en elle sont comme des gouttes sortant des veines



New York, The Metropolitan Museum of Art, Ms The Cloisters Collection 1954, « Belles Heures du Duc de Berry », fol. 177r (vers 1405-1409)


mais après qu'elle a été corrompue, alors les gouttes s'écoulent comme un ruisseau


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