mardi 17 décembre 2019

Le chevalier Silence ou l'histoire d'une chevaleresse médiévale


Depuis que j'ai des élèves de 5e en français, c'est-à-dire depuis le début de ma carrière il y a presque vingt ans, je leur fais écrire vers le milieu de l'année un roman de chevalerie (vous pouvez en avoir un aperçu à cette page : http://patrick.nadia.pagesperso-orange.fr/Ecrire_roman_chevalerie.html)
Il y a cinq ans, une élève me demande si le chevalier dont on raconte les aventures ou si son compagnon peut être une femme. Je lui réponds que, malheureusement, non, parce qu'il n'y avait pas de femme chevalier au Moyen Âge. Cette élève, qui, sous des dehors timides, avait une forte personnalité, m'a offert une magnifique leçon de ténacité. Elle m'a obéi. Le héros était un homme et le roi lui imposait comme compagnon un autre chevalier au prénom masculin. Ce compagnon avait parfois des comportements étranges, il ne retirait jamais son heaume, il ne parlait que par signes. Le héros de l'histoire, soupçonneux, a fini par lui demander de retirer son heaume, puis, devant son refus, l'a plaqué contre un arbre et le lui a enlevé de force : une splendide chevelure féminine a alors jailli du heaume. Je n'oublierai jamais le moment où j'ai lu ce rebondissement (magnifiquement écrit!) Je me suis dit : « Elle m'a bien eue ! » En tant qu'écrivaine envers sa lectrice, parce que j'ai eu le total effet de surprise. Et en tant qu'élève envers sa professeuse, parce qu'elle m'a obéi tout en ne renonçant pas à son idée.

Un an plus tard, je lisais l'ouvrage de Sophie Cassagnes-Brouquet, Chevaleresses, paru en 2013, et dès le titre, dès la quatrième de couverture, j'ai compris que j'avais commis une erreur, que des femmes avaient été chevaliers, et que le mot existait même au féminin, non pas « chevalières » comme on serait tenté de le dire, mais « chevaleresses ».
Après cette lecture, non seulement je n'ai plus embêté mes élèves qui souhaitaient choisir une femme comme héroïne, mais je leur ai proposé cette option moi-même dès le début. À ce propos, une petite remarque rassérénante : beaucoup de garçons choisissent un héros masculin, environ la moitié des filles choisissent un héros masculin et la moitié une héroïne, mais il y a aussi quelques garçons qui choisissent une héroïne…

Il y a quelques mois, nouvelle découverte (en lisant l'ouvrage de Didier Lett, Hommes et femmes au Moyen Âge, 2013 aussi) : il y parle d'un roman de chevalerie du XIIIe siècle intitulé Le Roman de Silence. Ce roman raconte l'histoire d'une fille que ses parents ont fait élever comme un garçon, à cause d'une loi n'autorisant l'héritage qu'aux garçons. Il l'ont nommée Silence, parce qu'elle ne doit jamais prendre la parole, pour ne pas dévoiler qu'elle est une femme (exactement comme dans l'histoire imaginée par mon ancienne élève!) Elle vit de nombreuses aventures, est adoubée chevalier, et montre sur les champs de bataille une bravoure et une efficacité supérieure à la plupart des hommes. L'histoire de ce texte est elle-même mouvementée, car il a été oublié pendant des siècles. Son unique manuscrit a été redécouvert en 1911, sa première édition ne date que de 1972 (par un éditeur anglais, avec traduction anglaise) et la première traduction en français moderne date de 2000 !

Enfin, toute dernière découverte : en juin 2019, une adaptation pour la jeunesse de ce roman est parue, sous le titre Les aventures du chevalier Silence, adapté par Fabien Clavel, éd. Flammarion. C'est une très bonne adaptation : même si je n'ai pas eu le texte original sous les yeux, on sent souvent que le texte en français moderne reprend le rythme ou le style des romans du XIIIe siècle. Seule petite critique : le choix d'un récit à la première personne. Fabien Clavel le justifie, dans une petite note à la fin, du fait qu'en ancien français l'absence de pronom personnel sujet permettait de maintenir l'ambiguïté du genre, et que seul le passage à la première personne pouvait garder cet effet en français moderne. Certes, mais cela m'a un peu gênée, parce que cela dénote par rapport au style habituel des romans de chevalerie médiévaux. Et je ne suis pas sûre que cela soit très utile, vu que de toute façon, le lecteur comprend très vite que la narratrice est une fille.
Mais enfin, les jeunes lecteurs moins au courant que moi du style des romans de chevalerie médiévaux seront moins gênés, je n'en doute pas. De plus, le texte est très agréable à lire et tout à fait accessible pour de jeunes collégiens. Et dès cette année, je l'ai fait figurer dans la petite liste de romans pour la jeunesse se passant au Moyen Âge, à lire au choix pendant les vacances, et qui vont aider les élèves à la rédaction de leur propre roman de chevalerie…

NB : Quelques jours après avoir rédigé cet article, en octobre dernier, me promenant dans les allées du Salon Fantastique, je suis tombée sur Fabien Clavel, qui dédicaçait ses ouvrages de fantasy. J'ai donc pu le féliciter et le remercier directement pour le chevalier Silence...


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mercredi 4 décembre 2019

Une écrevisse dans ma culotte ? Écrevisse et menstruation de l'Antiquité au Moyen Âge


Si je vous dis que les écrevisses ou les crabes étaient supposés favoriser l'écoulement des menstrues dans l'Antiquité et au Moyen Âge, vous trouverez peut-être cela bizarre. Pour être honnête, c'est loin d'être le seul ingrédient préconisé dans les problèmes liés aux menstrues (soit qu'on n'en ait pas et qu'on cherche à les déclencher, soit qu'on en ait trop ou continuellement et qu'on cherche à les arrêter). Je suis arrivée à un point de ma thèse, où j'ai collectionné une quantité impressionnante de textes de l'Antiquité et du Moyen Âge sur les recettes pour réguler les menstrues, et je pense que si je listais la totalité des végétaux, animaux et minéraux énumérés dans ces recettes, j'arriverais facilement à plusieurs centaines !
Alors, quelle est la particularité de l'écrevisse ? Aucune ! C'est juste que mon propre cheminement (et vous savez, puisque c'est même le titre de mon blog, quelle importance j'accorde à ces « cheminements » des connaissances et des pensées) m'a conduite ces derniers temps à croiser de manière insistante des écrevisses ou crabes dans des textes consacrés aux menstrues.

Ce qui m'a frappée, d'abord, c'est un texte plus tardif que ma période : le dictionnaire latin (un dictionnaire de mots latins expliqués en latin) de Forcellini, édité en 1760. À l'article « menstruus », il explique d'abord le premier sens de cet adjectif (l'équivalent de notre mot français « mensuel »), puis il en vient au deuxième sens (l'équivalent de notre mot français « menstruel »), et là, voici les premiers mots :
Speciatim est ad feminarum menstrua pertinens. Plin. 32. Hist. nat. 10. 46. (132). Cancri menstruas purgationes expediunt.
C'est-à-dire :
Spécialement employé pour parler des menstrues des femmes. Pline, Histoire Naturelle, XXXII 46 : « Les crabes / écrevisses facilitent les purgations menstruelles »

J'ai choisi de traduire « cancer » par « crabe / écrevisse », car les deux traductions existent et je ne sais pas laquelle choisir.
Quelques remarques :
D'abord, avant de vous gausser de la recette de Pline, sachez que j'ai répertorié pas moins de quatre-vingt-dix passages de Pline l'Ancien contenant des recettes pour réguler les menstrues. Certains de ces passages comportant plusieurs recettes, cela fait plus d'une centaine de recettes ! Après, qu'on ne vienne pas encore me dire que les menstrues étaient taboues dans l'Antiquité !
Cependant, les crabes / écrevisses font partie des ingrédients « phares » qui ont droit à plusieurs recettes : dans ce même chapitre XXXII 46, Pline nous dit que cet animal arrête le flux menstruel si on le prend broyé dans du vin ou dans de l'eau, qu'au contraire il permet de bien l'évacuer si on le mélange avec de l'hysope, qu'il facilite la purgation menstruelle si on le cuit dans son jus avec de la patience et de l'ache, et il nous livre la petite recette perso d'Hippocrate : cinq crabes / écrevisses qu'on broie avec la racine de patience, avec de la rue et du noir de fumée, et qu'on administre dans du vin miellé.
Dernière remarque, non plus sur Pline, mais sur Forcellini. Vous aurez remarqué que la première phrase de l'article fait justement ce que je dis à mes élèves de ne pas faire, car on tourne en rond : définir un mot par un autre mot de la même famille. « Menstruel » = « pour parler des menstrues » Certes. Bon, d'accord, il a précisé « des femmes ». Mais si le lecteur ne connaît pas le mot, il n'est guère plus avancé, il sait juste que c'est un truc de femme. Forcellini va donner une définition ensuite (APRÈS la citation de Pline) : « profluvium sanguinis, quo laborant singulis fere mensibus feminae, quae ad concipiendum sunt habiles. » = « flux sanguin, par lequel sont incommodées presque chaque mois les femmes qui sont en capacité de concevoir » La définition est excellente, on pourrait la reprendre aujourd'hui, mais… si vous avez bien suivi, il y a un gros problème : le lecteur qui lit l'article dans l'ordre lit la citation de Pline AVANT cette définition. Je vous rappelle que c'est un dictionnaire. En principe, on utilise un dictionnaire pour chercher le sens d'un mot que l'on ne connaît pas. Je ne sais pas ce que signifie « menstruus », j'ouvre le dictionnaire, je commence à lire l'article, et la première chose que j'apprends, c'est que c'est un truc de femmes, puis que ça se régule avec des crabes ou des écrevisses ! Pas étonnant que les hommes aient trouvé le corps féminin inquiétant, avec de tels articles de dictionnaires !


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Or, cette histoire de crabe ou d'écrevisse me rappelle l'un des textes les plus incroyables que j'aie lus dans mes recherches, et qui nous donne un aperçu de l'humour médiéval assez éloigné du nôtre ! C'est une historiette en vers latin, d'un auteur italien anonyme du XIVe s., intitulée « Fabula Cancri », c'est-à-dire « La fable (ou l'histoire) du crabe (ou de l'écrevisse) ». Renseignements pris, on trouve aussi bien des crabes que des écrevisses dans les rivières d'Italie, toutefois pour les détails de l'histoire, la traduction par « crabe » me semble mieux convenir.
Voici l'histoire, résumée :
Tout commence par une promenade bucolique d'un couple de paysans. Arrivés au bord d'une rivière, ils font une pause : l'homme pêche des petits poissons pendant que son épouse, fatiguée, fait une petite sieste. Un vieux crabe sort de son trou et voit le con (le sexe) béant de la femme. Il se dit que cela pourrait lui servir de nouvelle grotte et rentre dedans, non sans pincer les lèvres du con au passage. La pauvre femme hurle de douleur et se lève brusquement. Elle appelle à l'aide, mais n'ose dire ce qui lui arrive, par pudeur, et son mari ébahi la voit courir en tous sens, en criant, la robe retroussée et les mains entre ses cuisses. Elle finit par lui expliquer le problème. Le mari essaie d'attraper la bête, mais n'y arrive pas (comprenez que le con de la dame était trop profond, un motif satirique fréquent au Moyen Âge et au XVIe s., alors qu'aujourd'hui, les blagues sur la taille du pénis abondent, mais jamais sur la taille du con (qui n'a même plus de nom en français moderne, à part le scientifique « vagin »)). En désespoir de cause, le mari y met les dents. Le crabe, en voyant la bouche du paysan s'approcher à l'entrée de sa nouvelle caverne, confond les lèvres de l'homme avec les lèvres du con et les attrape avec sa pince. L'homme se retrouve donc aussi pincé et coincé que sa femme ! Tout ce mouvement pousse le con à faire sortir un flot de menstrues (nous y voilà!) et d'urine, et le cul à péter et à lâcher ses excréments. Le crabe trouve finalement qu'il était plus tranquille dans son ancienne caverne. Le paysan se retrouve barbouillé de tout ce qui est sorti de sa femme…
Le texte latin original figure dans un manuscrit de la Bibliothèque Nationale de Florence. Il a été édité ici :
Jensen Richard C., Domenico Silvestri, The Latin Poetry, Wilhem Fink Verlag, München, 1973, p. 55-56.
et vous pouvez le lire intégralement ici :
Il n'en existe pas à ce jour de traduction française éditée, et la traduction que j'en publierai dans ma thèse sera probablement la première.

Vous voyez que si un humoriste d'aujourd'hui, si vulgaire fût-il, tentait de raconter une histoire dans ce style, je pense qu'il susciterait parmi son auditoire plus de ricanements coincés et de sourires gênés qu'une franche rigolade !

Je me suis amusée exprès à rapprocher ces textes, mais en fait, je ne pense pas que l'écrevisse ou le crabe aient quelque lien significatif avec les menstrues. Ceux qui veulent absolument trouver du sens partout diront que c'est un animal rouge et qui fait mal… Et après tout, qui sait ?


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