mardi 25 février 2020

Bérose et Trotula : ou comment des auteurs deviennent des fantasmes



J'ai longtemps pensé que mes sujets de recherche successifs n'avaient rien à voir : « La Mésopotamie vue par les Grecs » en maîtrise de lettres classiques il y a plus de vingt ans, « Le dragon de sainte Marguerite » en master d'histoire médiévale il y a quelques années, et à présent la thèse sur « Les menstrues au Moyen Âge ». Je me rends compte maintenant que si : il s'agit dans tous les cas d'étudier la vision fantasmée qu'un groupe humain porte sur un autre groupe humain (souvent résumé à un archétype caricatural) :
- l'Oriental vu par les Occidentaux (Grecs et Romains de l'Antiquité)
- la Femme vue par les hommes (du Moyen Âge), et un peu l'Homme vu par les femmes, à travers la légende de Marguerite et de son dragon
- la Femme vue par les hommes (du Moyen Âge), à travers un exemple du fonctionnement de son corps.
Je me suis aussi rendu compte que, alors qu'il m'a semblé à chaque fois que ces sujets me tenaient vraiment à cœur et qu'ils étaient très originaux, eh bien non, je m'inscrivais désespérément dans un mouvement très à la mode : j'ai en effet découvert que depuis les années 1990, la vision qu'un groupe humain a d'un autre groupe humain (ou d'un pays, d'une entité, de quoi que ce soit) est devenue un sujet d'étude historique de plus en plus prisé, alors qu'il était inexistant auparavant. Malgré ma déconvenue de savoir que je suis très à la mode (chose que j'ai toujours détestée!), et sans compter que les menstrues aussi sont devenues un sujet d'actualité depuis quelques années, je suis heureuse que l'on s'intéresse à la « vision » : ce sujet d'étude va permettre d'analyser en profondeur bien des choses qui semblaient jusque là sans intérêt pour l'histoire.

Je voudrais aujourd'hui vous parler de deux personnes que j'ai eu l'occasion de rencontrer, l'un lors de ma recherche sur la Mésopotamie vue par les Grecs, l'autre lors de ma recherche sur les menstrues au Moyen Âge, et dont je trouve que le destin historiographique a une certaine ressemblance.
« Historiographique » signifie « qui concerne l'histoire de l'histoire ». Et précisément l'historiographie est importante quand on s'intéresse à l'histoire des visions. Pour ne donner qu'un exemple clair, l'historien Jules Michelet ne nous est plus guère utile pour étudier l'histoire du Moyen Âge ; en revanche, il est précieux pour comprendre le regard que les hommes du début du XIXe siècle portaient sur le Moyen Âge !

Mon premier compagnon de route est Bérose. Je vous en avais parlé à plusieurs reprises dans les premiers articles de ce blog, à une époque où j'étais encore tournée vers la Mésopotamie, et notamment ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2007/11/brose-et-callisthne-des-passeurs-de.html. C'est un auteur babylonien écrivant en grec qui a vécu entre la fin du IVe et le début du IIIe siècle av. JC (il a dû voir dans sa jeunesse Alexandre le Grand conquérir Babylone).
1e étape, dans l'Antiquité grecque et jusqu'au XIXe siècle : on nous parle d'un auteur babylonien écrivant en grec à qui l'on attribue un certain nombre de traités de toutes sortes (astronomiques et astrologiques, historiques, géographiques, etc.)
2e étape, début et milieu du XXe siècle : on se rend compte que beaucoup de ces attributions sont erronées, et on finit par douter de l'existence même de Bérose.
3e étape, fin du XXe siècle : on admet que finalement, au milieu de tous les ouvrages faussement attribués à Bérose, il y en a un, le traité historique, qu'il a probablement réellement écrit.

Ma deuxième compagne de route est Trotula. C'est une médecine de Salerne en Italie ayant vécu au XIe siècle.
1e étape, à partir du XIIe siècle, et surtout du XVIe, jusqu'au milieu du XIXe : plusieurs traités de médecine, puis un recueil fixe de trois traités sont attribués à une médecine du nom de Trotula.
2e étape, du milieu du XIXe siècle aux années 1970 : on affirme que ces traités ne seraient pas l’œuvre de Trotula. On dit que Trotula n'aurait pas existé, ou que ces traités seraient en fait l’œuvre d'un homme.
3e étape, à partir des années 1970 et surtout 2000 : on établit que « Trotula » est le nom d'un recueil attribué à une femme qui a bien existé, mais qui s'appelait Trota. Il est possible qu'un ou deux des trois traités aient été écrits par des hommes, mais dans l'entourage et sous l'influence de Trota qui, elle, aurait bien écrit un autre traité redécouvert récemment.

Je viens de vous faire deux résumés à gros traits, et si des spécialistes de Trotula / Trota ou de Bérose lisent ces lignes, ils s'arracheront sans doute les cheveux. Toutefois, cela suffit pour que vous compreniez le mouvement historiographique similaire : on a d'abord attribué beaucoup d’œuvres à une personne, puis on est allé jusqu'à mettre en doute son existence, et enfin on a reconnu que cette personne a existé et a été l'auteur d’œuvres, mais pas de toutes celles qu'on lui avait attribuées.
Mais ce n'est pas la seule similitude. Dans les deux cas, il semble que ce qui a réellement été écrit, ce sont des ouvrages sérieux : Bérose, une histoire de la Mésopotamie ; Trotula, un traité de médecine.
Or, il se trouve que parmi ce qu'on a attribué à Bérose figurait en bonne place toutes sortes d'ouvrages astrologiques (il est même presque systématiquement cité par les auteurs grecs et romains dès qu'il est question d'astrologie : « Bérose dit que... »). Les prêtres babyloniens de Mardouk avaient en effet atteint un haut degré de compétences dans le domaine que nous appelons à la fois astronomie et astrologie (observations et calculs que nous dirions scientifiques, et prévisions du destin des cités et des rois). Les Grecs et les Romains, émoustillés par ces compétences, sont sans doute à l'origine d'une dérive de l'astrologie vers des prévisions individuelles et d'une « mode » dans tout le bassin méditerranéens des astrologues ou mages babyloniens ou chaldéens (voir : https://cheminsantiques.blogspot.com/2008/05/qui-sont-les-chaldens.html). Dans ce mouvement de mode, le nom de Bérose revenait naturellement, puisque c'était le seul Babylonien dont on connaissait le nom.
De même pour Trotula (et même si on sait aujourd'hui que la femme réelle se nommait Trota, je garde le nom de Trotula qui a été employé pendant des siècles), ce qu'on lui a le plus volontiers attribué, ce sont des ouvrages destinés exclusivement aux femmes et contenant des conseils de beauté et de santé.
Dans les deux cas, on a attribué à ces auteurs plus ou moins rentrés dans la légende ce que l'on considérait (de manière fantasmatique) comme « devant être écrit par un Babylonien » : des ouvrages d'astrologie, « devant être écrit par une femme » : des conseils de beauté.

Vous voyez comme l'étude des visions est intéressante. L'historien pourrait rejeter toutes ces fausses attributions d'un revers de main et ne s'intéresser qu'à ce dont on est sûr que cela a été écrit par Bérose ou par Trota (son vrai nom). Mais tout ce qui précède nous en apprend finalement beaucoup plus sur l'histoire des sociétés que le simple contenu des traités dont les auteurs ont été authentifiés.

Dans le même état d'esprit, j'ai assisté (lors du colloque sur « La femme au Moyen Âge » à l'Institut Catholique de Paris, en décembre dernier) à une conférence passionnante de Marie-Pascale Halary sur « Le genre dans la réception du Mirouer des simples ames, de Marguerite Porete ». Elle nous a montré comment cet ouvrage, selon les époques et les pays, avait été tantôt attribué à une femme, tantôt à un homme, et que les commentateurs n'en parlaient pas du tout de la même manière selon qu'ils pensaient que l'auteur était un homme ou une femme...


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mardi 4 février 2020

Froide, mais pleine de libido : la femme expliquée par Guillaume de Conches


Guillaume de Conches est un philosophe français de langue latine, du XIIe siècle. La biographie qui lui est consacrée dans les dossiers de la BnF en donne l'image d'un homme intelligent, rationnel, et « en avance sur son temps » :

Commentateur de Boèce (De Consolatione philosophiae), Macrobe, Platon, Guillaume est un des maîtres de l’École de Chartres. Il étudie les traductions des textes grecs (Galien) et arabes sur la médecine. Vers 1125, il écrit une Philosophia mundi (« physique du monde »). Il propose le concept d’une « Âme du monde », inspirée du Timée de Platon, qu’il illustre par l’image d’une « chaîne d’or » qui lie tous les degrés de l’univers. Sa conception de la nature « instrument de l’opération divine » (il sépare ce que Dieu fait « par sa seule volonté » et ce qu’il fait par le moyen de la nature) l’amène à proclamer qu’il faut « chercher la raison » de toutes choses, y compris de celles relatées par la Genèse, ce qui lui vaut quelques ennuis avec les autorités ecclésiastiques. Il devra rétracter certaines de ses positions dans le Dragmaticon. Guillaume de Conches témoigne d’un changement en train de se produire, fondé sur l’intérêt nouveau pour les sciences.

Certes, mais comme bien souvent dans l'histoire de la pensée (les penseurs de la « Renaissance » et des « Lumières » en sont de fameux exemples), notre homme semble avoir perdu toutes ses compétences éclairées et son « avance sur son temps » dès qu'il s'agit de raisonner à propos des femmes et en particulier du corps féminin.
Vous êtes peut-être étonné qu'un ouvrage de philosophie soit l'occasion de disserter sur le corps féminin. N'oublions pas que les hommes de l'Antiquité et du Moyen Âge avaient une idée bien plus vaste que la nôtre du concept de philosophie : tout ce qui nous permet de comprendre la nature (et que nous appellerions aujourd'hui « biologie », « géologie », « médecine », etc.) en faisait partie. Les progrès des sciences aux XVIIIe et XIXe siècles ont eu pour conséquence qu'un seul savant ne pouvait plus être spécialiste de tout et ont mis fin à ces générations séculaires d'érudits à la culture encyclopédique qui nous sidère aujourd'hui.
Je suis impressionnée par ces hommes et j'admire sincèrement leur prodigieuse érudition. Je sais aussi que ce qu'ils ont pu dire sur les femmes et le corps féminin est à replacer dans le contexte de l'époque. Mais il est utile de revenir sur ces discours anti-féminins, pour montrer comment ces fantasmes relayés par des hommes admirables et admirés ont fait tant de mal à l'image des femmes dans la société jusqu'à aujourd'hui.
Et Guillaume, je ne t'épargnerai pas, car tu es l'un des pires !
Le texte que j'ai découvert il y a quelques jours est en effet digne de la médaille d'or de la densité d'affirmations anti-féminines sous couvert d'exposé scientifique objectif.

Si vous êtes prêts à me suivre, je vous emmène cheminer dans les méandres du corps féminin avec Guillaume de Conches comme guide. Il s'agit du De philosophia mundi (« La philosophie du monde »), livre IV, chapitre XI, « De spermate muliebri et de menstruo » (« Le sperme féminin et la menstruation »), lisible ici :
Je citerai le texte latin, sans le traduire, mais en le paraphrasant, en l'expliquant et en le commentant : la compréhension sera ainsi plus commode pour les non-latinistes, et les latinistes pointilleux pourront vérifier dans le texte latin que je ne raconte pas de bêtises !

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Sed quaeritur, si solum virile sperma, sine muliebri, geniturae sufficiat.
Guillaume rappelle d'abord la question en débat, qui est celle de savoir si la semence masculine suffit pour concevoir un enfant ou si une semence féminine est également nécessaire. J'ai déjà évoqué ce débat dans des articles précédents (notamment ici : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/03/le-corps-feminin-et-le-fromage-une.html) ; et je rappelle que le principe de l'ovulation était totalement inconnu et insoupçonné avant le XVIIe siècle, ce qui explique qu'aucune des deux théories n'était vraiment satisfaisante rationnellement et que le débat a perduré pendant des siècles. Guillaume est partisan de la théorie de l'existence de la semence féminine, mais en bon philosophe, il commence par exposer l'argument de la partie adverse.
Dicunt quidam illud solum sufficere ; cuius rei haec est probatio, quod saepe aliquis homo cum aliqua nolente concumbit eaque flente aliquem gignit, ubi nullum semen mulieris esse potest. Non est enim sine voluptate seminis emissio.
L'argument des partisans de l'inexistence de la semence féminine part d'une conjecture que Guillaume partage avec ses adversaires et qu'il n'ajoute qu'à la fin : « Non est sine voluptate seminis emissio », « Il n'y a pas d'émission de semence sans plaisir ». Nous savons aujourd'hui que l'ovulation, qui est ce qui se rapprocherait le plus de l'idée d'une « semence féminine » a lieu sans nécessité de plaisir éprouvé lors de la relation sexuelle, et même sans nécessité d'une relation sexuelle. Or, si l'on admet la conjecture de la nécessité du plaisir féminin, l'argument des partisans de l'inexistence est probant : ils constatent qu'il arrive qu'un enfant soit engendré même lorsqu'un homme couche avec une femme « nolente » (mot à mot « ne voulant pas », mais l'expression « non consentante », brûlante d'actualité, me semble tout à fait appropriée pour traduire ce mot) et même « flente » (« pleurant »). Le mot de viol n'existait pas au Moyen Âge, mais c'est exactement ce qui est décrit ici sans détours. Le plaisir féminin ne serait donc pas nécessaire et il n'existerait donc pas de semence féminine.
Guillaume ne réfute pas directement cet argument. Mais il constate une faille dans la théorie de ses adversaires :
Nos vero dicimus etiam muliebre esse in conceptione, quod per infirmitatem, quam puer contrahit in simili membro a matre, potest probari.
C'est tout simplement l'argument maintes fois relevé de la ressemblance physique des enfants à leur mère. D'autres partisans de l'inexistence de la semence féminine avaient écarté cet argument gênant en expliquant que le fœtus prend la forme de l'utérus, qui agit comme une sorte de moule ! Guillaume n'évoque même pas cette explication. Et, détail intéressant, il ne parle pas vraiment de toute ressemblance physique, mais uniquement de la similitude d'une « infirmité, que l'enfant contracte dans la même partie du corps que sa mère » (« infirmitatem, quam puer contrahit in simili membro a matre »). Bien sûr ce n'est qu'un exemple, mais insidieusement Guillaume nous suggère que l'on hérite de Papa notre beau corps harmonieusement dessiné, et de Maman nos rhumatismes, notre myopie ou nos varices…
Mais Guillaume n'oublie pas l'argument de la femme non consentante :
Quod vero dicunt aliqua nolente puerum concipi, ...
Comment va-t-il donc se sortir de ce paradoxe ? Oh, c'est très simple :
dicimus, quod etsi in principio displicet, in fine tamen ex carnis fragilitate placet.
« … nous disons que, même si au début cela déplaît, à la fin cependant, du fait de la fragilité de la chair, cela plaît. » Mais évidemment ! C'est aussi simple que ça ! Dans le fond, un petit viol, ce n'est jamais complètement désagréable. Cette idée terrible et dangereuse n'a malheureusement pas totalement disparu de nos inconscients collectifs : j'entendais l'autre jour dans une émission quelqu'un souligner la quantité de films de fiction, y compris de ceux que l'on regarde en famille, où une femme repousse d'abord un homme en pleurant, puis finit par s'abandonner dans ses bras…


Dans le paragraphe suivant, Guillaume de Conches passe aux menstrues :
Sed quia facta conceptione menstruum solet cessare, unde contingat et quare tunc cesset, edisseramus.
Selon lui, elles sont liées à la conception puisqu'elles cessent dès que la conception est accomplie.
Cum mulier omnis naturaliter frigida sit, calidissima quippe frigidissimo viro frigidior est, cibum bene non potest digerere remanentque superfluitates, quae per singulos menses purgantur, menstruumque inde vocatur.
Et il commence fort son explication, notamment avec cette phrase d'anthologie, qu'il n'est d'ailleurs ni le premier ni le dernier à énoncer : « Mulier calidissima frigidissimo viro frigidior est. », « La femme la plus chaude est plus froide que l'homme le plus froid. »
Sur ces notions de femme froide ou chaude, je vous renvoie à mon article sur Plutarque : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/10/attention-femme-inflammable-plutarque.html.
L'explication physiologique qu'il donne ensuite est également très ancienne et remonte à la médecine grecque antique : la femme n'étant pas assez chaude, elle ne peut pas convenablement digérer les aliments (la digestion était assimilée à une sorte de cuisson et on pensait donc qu'elle nécessitait de la chaleur), il faut donc un autre moyen pour évacuer les résidus que le corps n'assimile pas, et c'est le rôle des menstrues. Mais attention, Guillaume continue sur sa lancée avec d'autres explications très logiques :
Conceptione vero facta geminatur calor ex foetu, unde melius cibus digeritur nec tantae superfluitates oriuntur.
Une fois que la femme est enceinte, sa chaleur est doublée puisqu'elle a en plus la chaleur du fœtus. On peut s'attendrir sur le rôle de « petit radiateur » que joue notre bébé, et il est vrai que j'ai eu plus chaud que d’habitude lorsque j'étais enceinte. Mais là encore, il faut lire entre les lignes : ce que Guillaume suggère, c'est que le corps féminin n'atteint une sorte d'équilibre sanitaire que lors des grossesses, autrement dit l'état naturel de la femme est d'être enceinte, c'est bon pour sa santé. La suite le confirme :
Iterum quia ex sanguine matris nutritur foetus, non indiget purgatione.
Comme le sang de la matrice sert à nourrir le fœtus, c'est un autre moyen de purger ce sang excédentaire. La grossesse est donc décidément excellente pour la santé de la femme ! Guillaume ne conclut pas explicitement, mais laisse entendre que les menstrues ne sont donc plus nécessaires, et que c'est pour cela qu'elles cessent lors de la grossesse.
Ici, je voudrais quand même remercier Guillaume : je ne sais pas si c'est un oubli ou si c'est volontaire, mais il a raté une occasion supplémentaire de déprécier le corps féminin. En effet, d'autres auteurs, qui pensaient comme lui que le sang qui nourrit le fœtus est de même nature que le sang menstruel, en déduisaient que cela est très mauvais pour la santé du fœtus et expliquaient ainsi les nombreuses maladies infantiles pleines de rougeurs. J'avais évoqué ce sujet dans cet article : https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/07/les-maladies-infantiles-au-xvie-s.html
Cela dit, il sous-entend malgré tout que ce sang nourricier est de mauvaise qualité dans la phrase qui suit :
Inde est quod, cum cetera animalia, ex quo nata sunt, gradiuntur, homo non graditur, quia ex sanguine menstruato in utero nutritur.
C'est en effet à cause de ce sang de mauvaise qualité (il ne le dit pas explicitement, mais on comprend le lien) que les petits humains ne marchent pas en sortant du ventre de leur mère, contrairement à tous les autres petits des animaux !
Sed unde mulieres post conceptum ferventiores sunt libidine, bruta vero animalia omnino tunc ab ea cessant, unde, cum mulieres frigidiores sint viris, luxuriosae magis sunt illis, unde post coitum leprosi mulier non laedatur, accedens vero vir leprosus efficiatur, ...
Bouquet final où Guillaume énumère toutes les conséquences de ce qui précède :
- « post conceptum ferventiores sunt libidine » : « Après la conception, les femmes sont plus bouillantes de désir », et il ajoute « contrairement aux bêtes brutes », faisant implicitement de la femme un être qui maîtrise moins ses pulsions que les bêtes brutes ! Rappelons qu'au Moyen Âge, contrairement à aujourd'hui, c'était de la femme et non de l'homme qu'on disait qu'elle avait une libido incontrôlable. Mais si cela peut vous rassurer, c'est toujours la femme qui perd : aujourd'hui, on s'en prend aux femmes qui, par leurs vêtements, leur maquillage, voire leur simple apparence séduisante, provoquent la libido de ces pauvres hommes qui ne peuvent pas résister ; autrefois, on s'en prenait à la femme qui n'était pas fichue de maîtriser ses pulsions…
- « cum mulieres frigidiores sint viris, luxuriosae magis sunt illis » : « Bien que les femmes soient plus froides que les hommes, elles sont plus luxurieuses qu'eux ». On a en effet l'habitude d'associer la chaleur et la luxure (encore aujourd'hui quand on dit « Il y a des scènes un peu chaudes dans ce film. »). Guillaume tente donc d'expliquer ce paradoxe, d'une manière un peu élusive d'ailleurs : je suppose qu'il fait allusion au surplus de chaleur causé par la grossesse, mais les femmes ne sont pas perpétuellement enceintes…
- « post coitum leprosi mulier non laedatur, accedens vero vir leprosus efficiatur » : « Après le coït avec un lépreux, une femme n'est pas contaminée, mais l'homme qui va à elle devient lépreux ». On en vient à une autre croyance médicale du Moyen Âge, celle de la femme « porteur sain » de la lèpre. Dans Sexualité et savoir médical au Moyen Âge (Paris, Presses universitaires de France, 1985), Claude Thomasset et Danielle Jacquart donnent des hypothèses scientifiques pour expliquer cette croyance (qui concernerait en fait non la « lèpre » mais une maladie vénérienne), mais il va de soi qu'elle a été d'autant plus facilement admise qu'elle rejoignait le fantasme de la femme empoisonneuse mais non elle-même empoisonnée. Plusieurs textes du Moyen Âge sur la vie d'Alexandre le Grand raconte l'anecdote de la « pucelle venimeuse » : une jeune fille a été nourrie progressivement de poison depuis la plus tendre enfance, elle-même est saine, mais elle corrompt ce qu'elle touche de ses mains et même de son haleine ; un roi ennemi d'Alexandre lui a offert cette jeune fille en cadeau, elle devait coucher avec Alexandre et le tuer ainsi, mais le complot a été éventé à temps. J'ai plus de mal à comprendre comment Guillaume l'explique par ce qui précède. Peut-être est-ce en lien avec les menstrues, car on disait souvent que c'était le coït avec une femme menstruée qui rendait lépreux : peut-être suggère-t-il que les impuretés liées à la lèpre sont évacuées dans le sang menstruel, mais que ce sang menstruel finit dans le corps de l'homme qui a couché avec cette femme et qu'il n'a pas de moyen, lui, de l'évacuer…

Il conclut le chapitre en déclarant que les raisons des trois surprenants faits énumérés ci-dessus...
dicere postposuimus, ne corda religiosorum, si forte hoc nostrum opus in manibus acceperint, diu loquendo de tali re offendamus.
« nous renonçons à les dire, afin que les cœurs des religieux, si par hasard ils trouvaient notre ouvrage entre leurs mains, ne soient pas offensés que nous discourions longuement sur un tel sujet. » C'est vrai quoi, il faut penser à ces pauvres hommes religieux, c'est choquant pour leurs chastes yeux de découvrir toutes ces monstruosités du corps féminin…
Eh bien Guillaume, moi qui suis une femme, qui ne suis pas une religieuse, et qui vit au XXIe siècle, ton ouvrage s'est par hasard trouvé entre mes mains, et mon cœur en est offensé !


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mardi 7 janvier 2020

Du sexe au paradis originel ?


Les penseurs chrétiens de la fin de l'Antiquité et du Moyen Âge se sont posé beaucoup de questions sur la Genèse, la création du monde et la vie dans le paradis originel, avant la Faute. Parmi ces questions figure celle de la sexualité. Adam et Ève avant le péché originel avaient-ils des relations sexuelles ? Et si ce péché originel n'avait pas eu lieu, les humains auraient-ils eu des relations sexuelles ? De quelle nature ? Nous rions, mais ces questions ne sont pas si absurdes si l'on se rappelle, d'une part que toute relation sexuelle est considérée par la plupart des penseurs chrétiens comme une conséquence du péché originel, d'autre part qu'il faut cependant bien des relations sexuelles pour que l'humanité puisse se reproduire !
Saint Augustin, le « père de l’Église » des IVe et Ve siècles ap. JC, a livré sa théorie sur la question dans un texte savoureux et fameux. Je dis « fameux » parce que ce texte était assez connu au Moyen Âge, si l'on en juge par les auteurs ultérieurs qui s'en inspirent, mais il est assez difficile à trouver et à comprendre aujourd'hui. Les traductions en français qu'on en trouve sur internet datent souvent du XIXe siècle et sont entortillées dans de telles périphrases de pruderie que je ne comprends même plus comment on est passé du texte original à ces pseudo-traductions. J'ai pensé avoir plus de chances avec une traduction anglaise, les Anglo-saxons étant généralement plus exacts dans leurs traductions que les Français, mais c'est encore pire ! Voici en effet sur quoi je suis tombée :
Regardez à la page 45 de ce livre : le texte est entièrement en anglais dans la totalité de l'ouvrage, sauf un passage d'une demi-page environ étonnamment laissé en latin : aux érudits latinophones le passage croustillant sur le sexe ; pour les autres (femmes, enfants, et bas-peuple), c'est purement et simplement de la censure ! L'ouvrage date de 1871, mais une recherche sur Google montre qu'il a été réédité tel quel encore en 2009 et même 2019 !
À ce stade de la lecture de mon article, vous devriez être en train, selon votre personnalité, soit de diriger votre curseur vers la croix qui ferme la page, de crainte d'être surpris en train de lire un texte hautement pornographique sur internet, soit de baver de curiosité libidineuse devant votre écran… Eh bien, vous allez être déçu ! C'est saint Augustin, quand même ! Le texte est, comme je l'ai dit, savoureux, mais pas du tout pornographique.
Je vous le livre donc en latin, suivi – et cela semble donc bien être une exclusivité presque mondiale ! – d'une traduction claire et fidèle à l'original. (Si vous citez cette traduction comme toutes celles éditées dans ce blog, merci de bien en citer la source).
In tanta facilitate rerum et felicitate hominum absit ut suspicemur non potuisse prolem seri sine libidinis morbo, sed eo voluntatis nutu moverentur illa membra quo cetera, et sine ardoris illecebroso stimulo cum tranquillitate animi et corporis nulla corruptione integritatis infunderetur gremio maritus uxori. Neque enim quia experientia probari non potest, ideo credendum non est ; quando illas corporis partes non ageret turbidus calor, sed spontanea potestas, sicut opus esset, adhiberet ; ita tunc potuisse utero conjugis salva integritate feminei genitalis virile semen immitti, sicut nunc potest eadem integritate salva ex utero virginis fluxus menstrui cruoris emitti
Augustin d'Hippone, Cité de Dieu, livre XIV, chap. 26

Dans une telle facilité des choses et félicité des humains, il ne nous vient pas à l'idée d'imaginer que les enfants n'eussent pas pu être engendrés sans la passion du désir ; au contraire, ces membres [comprenez les membres génitaux] auraient été, autant que tous les autres, mus par un ressort de la volonté, et c'est sans l'aiguillon de la séduction, avec une tranquillité de l'âme et aucune corruption de l'intégrité du corps que le mari se serait déversé dans le giron de son épouse. Et ce n'est pas en effet parce que l'expérience ne peut être prouvée qu'il ne faut pas y croire, puisque ce ne serait pas une chaleur confuse qui mettrait en branle ces parties du corps, mais une puissance spontanée qui les emploierait comme il faut ; ainsi la semence virile aurait alors pu être mise à l'intérieur de la matrice d'une épouse sans toucher à l'intégrité du sexe de la femme, de même qu'aujourd'hui le flux du sang menstruel peut être émis à l'extérieur de la matrice d'une vierge sans toucher à son intégrité

Traduction Nadia Pla

Donc si l'on suit le texte d'Augustin, le coït aurait bien eu lieu, le sexe de l'homme aurait bien pénétré celui de la femme, mais tout cela avec autant de simplicité, de tranquillité et de maîtrise que quand notre main prend sa brosse à dents pour se brosser les dents (la comparaison est de moi, bien sûr, mais je pense qu'Augustin l'aurait validée!)

Par la suite, les auteurs médiévaux vont le plus souvent suivre saint Augustin, soit comme lui sur ce qui se serait passé pour toute l'humanité si la faute n'avait pas eu lieu, soit (ce qui est un peu différent) sur ce qu'auraient fait Adam et Ève s'ils avaient pu rester au Paradis.
Hildegarde de Bingen, la savante abbesse allemande du XIIe siècle, qui ne fait jamais rien comme tout le monde et qui prétendait n'avoir aucune érudition et n'avoir lu aucun livre, fait pourtant un joli pied de nez à saint Augustin en proposant une théorie complètement opposée. Elle commence comme lui par nier le désir, mais pas le plaisir, même s'il est qualifié de chaste. En revanche, pas de coït, mais une manière de se reproduire totalement inattendue...

Si adam et eva in paradiso permansissent, sine libidine coitus filios procrearent, ita quod in constituto tempore vir ad mulierem sine ardore libidinis accederet et tantum casta dilectione et amplexu latus suum ad latus mulieris coniugeret ; et sic quasi dormientes leniter sudarent. Unde de sudore viri mulier pregnans fieret ac interim dum sic suaviter dormirent, mulier partum de latere suo quasi sudorem sine dolore per virtutem dei emitteret sicut ipse evam eduxit de adam et sicut ecclesia de latere Christi orta est, quoniam homo transgressor non esset.

(Hildegarde de Bingen, fragment publié dans : Schipperges Heinrich, « Ein unveröffentlichtes Hildegard Fragment », in Sudhoffs Archiv für Geschichte der Medizin, vol. 40, 1956, p. 41-77, p. 72,
consultable en ligne ici :

Si Adam et Ève étaient restés au Paradis, ils auraient procréé leurs fils sans le désir du coït, de telle sorte qu'au moment voulu l'homme aurait approché la femme sans l'ardeur du désir et il aurait uni son flanc au flanc de la femme avec seulement un plaisir et une étreinte chastes ; et ainsi en dormant presque, ils auraient doucement sué. Alors, de la sueur de l'homme la femme aurait été enceinte, et pendant qu'ils dormaient agréablement, la femme aurait éjecté son bébé de son flanc comme une sueur, sans douleur, par la force de Dieu, de même qu'Ève elle-même a été tirée d'Adam et que l’Église a été tirée du flanc du Christ, puisque l'humain n'aurait pas commis de transgression.

Traduction Nadia Pla

Personnellement, je trouve cette idée et ce texte très érotiques. Les censeurs d'Augustin se sont couverts de ridicule en censurant un texte où le passage le plus croustillant ne parlait que d'une « chaleur confuse qui met en branle ces parties du corps » (personnellement, cela ne m'excite pas!). En revanche le texte d'Hildegarde, avec ces flancs qui s'unissent, ces sueurs qui se mêlent, ce plaisir et cette étreinte qualifiés de chastes, mais pas niés, et jusqu'à cette douce somnolence qui s'emparent des amants endormis nus l'un contre l'autre, ce n'est certainement pas la bonne méthode pour faire des enfants, mais c'est une magnifique page d'art érotique pour recréer son petit coin de paradis originel dans son lit conjugal par une chaude soirée d'été...
 

Ajout en février 2023

Laurence Moulinier aborde cette question dans l’article suivant :

Moulinier Laurence, « La pomme d'Eve et le corps d'Adam », in Adam, le premier homme, textes réunis par Agostino Paravicini Bagliani, Florence, SISMEL/Edizioni del Galluzzo, 2012, p. 135-158.

Elle y rapporte notamment les théories de plusieurs auteurs du Moyen Âge sur la question. Plusieurs suivent Augustin en soulignant le fait que, si le péché n’avait pas eu lieu, nous bougerions les organes sexuels avec autant de simplicité que quand nous portons la main à la bouche, sans démangeaison de la chair. D’autre disent que si l’humain n’avait pas péché, il se fût multiplié à la manière des anges. J’ajoute personnellement que je n’ai assisté à une reproduction d’anges, je ne sais donc pas comment cela se passe, et nos auteurs ne nous renseignent hélas pas là-dessus.

 

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mardi 17 décembre 2019

Le chevalier Silence ou l'histoire d'une chevaleresse médiévale


Depuis que j'ai des élèves de 5e en français, c'est-à-dire depuis le début de ma carrière il y a presque vingt ans, je leur fais écrire vers le milieu de l'année un roman de chevalerie (vous pouvez en avoir un aperçu à cette page : https://nadiapla4.wixsite.com/chemins-antiques/post/%C3%A9crire-un-roman-de-chevalerie-5e-fran%C3%A7ais)
Il y a cinq ans, une élève me demande si le chevalier dont on raconte les aventures ou si son compagnon peut être une femme. Je lui réponds que, malheureusement, non, parce qu'il n'y avait pas de femme chevalier au Moyen Âge. Cette élève, qui, sous des dehors timides, avait une forte personnalité, m'a offert une magnifique leçon de ténacité. Elle m'a obéi. Le héros était un homme et le roi lui imposait comme compagnon un autre chevalier au prénom masculin. Ce compagnon avait parfois des comportements étranges, il ne retirait jamais son heaume, il ne parlait que par signes. Le héros de l'histoire, soupçonneux, a fini par lui demander de retirer son heaume, puis, devant son refus, l'a plaqué contre un arbre et le lui a enlevé de force : une splendide chevelure féminine a alors jailli du heaume. Je n'oublierai jamais le moment où j'ai lu ce rebondissement (magnifiquement écrit!) Je me suis dit : « Elle m'a bien eue ! » En tant qu'écrivaine envers sa lectrice, parce que j'ai eu le total effet de surprise. Et en tant qu'élève envers sa professeuse, parce qu'elle m'a obéi tout en ne renonçant pas à son idée.

Un an plus tard, je lisais l'ouvrage de Sophie Cassagnes-Brouquet, Chevaleresses, paru en 2013, et dès le titre, dès la quatrième de couverture, j'ai compris que j'avais commis une erreur, que des femmes avaient été chevaliers, et que le mot existait même au féminin, non pas « chevalières » comme on serait tenté de le dire, mais « chevaleresses ».
Après cette lecture, non seulement je n'ai plus embêté mes élèves qui souhaitaient choisir une femme comme héroïne, mais je leur ai proposé cette option moi-même dès le début. À ce propos, une petite remarque rassérénante : beaucoup de garçons choisissent un héros masculin, environ la moitié des filles choisissent un héros masculin et la moitié une héroïne, mais il y a aussi quelques garçons qui choisissent une héroïne…

Il y a quelques mois, nouvelle découverte (en lisant l'ouvrage de Didier Lett, Hommes et femmes au Moyen Âge, 2013 aussi) : il y parle d'un roman de chevalerie du XIIIe siècle intitulé Le Roman de Silence. Ce roman raconte l'histoire d'une fille que ses parents ont fait élever comme un garçon, à cause d'une loi n'autorisant l'héritage qu'aux garçons. Il l'ont nommée Silence, parce qu'elle ne doit jamais prendre la parole, pour ne pas dévoiler qu'elle est une femme (exactement comme dans l'histoire imaginée par mon ancienne élève!) Elle vit de nombreuses aventures, est adoubée chevalier, et montre sur les champs de bataille une bravoure et une efficacité supérieure à la plupart des hommes. L'histoire de ce texte est elle-même mouvementée, car il a été oublié pendant des siècles. Son unique manuscrit a été redécouvert en 1911, sa première édition ne date que de 1972 (par un éditeur anglais, avec traduction anglaise) et la première traduction en français moderne date de 2000 !

Enfin, toute dernière découverte : en juin 2019, une adaptation pour la jeunesse de ce roman est parue, sous le titre Les aventures du chevalier Silence, adapté par Fabien Clavel, éd. Flammarion. C'est une très bonne adaptation : même si je n'ai pas eu le texte original sous les yeux, on sent souvent que le texte en français moderne reprend le rythme ou le style des romans du XIIIe siècle. Seule petite critique : le choix d'un récit à la première personne. Fabien Clavel le justifie, dans une petite note à la fin, du fait qu'en ancien français l'absence de pronom personnel sujet permettait de maintenir l'ambiguïté du genre, et que seul le passage à la première personne pouvait garder cet effet en français moderne. Certes, mais cela m'a un peu gênée, parce que cela dénote par rapport au style habituel des romans de chevalerie médiévaux. Et je ne suis pas sûre que cela soit très utile, vu que de toute façon, le lecteur comprend très vite que la narratrice est une fille.
Mais enfin, les jeunes lecteurs moins au courant que moi du style des romans de chevalerie médiévaux seront moins gênés, je n'en doute pas. De plus, le texte est très agréable à lire et tout à fait accessible pour de jeunes collégiens. Et dès cette année, je l'ai fait figurer dans la petite liste de romans pour la jeunesse se passant au Moyen Âge, à lire au choix pendant les vacances, et qui vont aider les élèves à la rédaction de leur propre roman de chevalerie…

NB : Quelques jours après avoir rédigé cet article, en octobre dernier, me promenant dans les allées du Salon Fantastique, je suis tombée sur Fabien Clavel, qui dédicaçait ses ouvrages de fantasy. J'ai donc pu le féliciter et le remercier directement pour le chevalier Silence...


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mercredi 4 décembre 2019

Une écrevisse dans ma culotte ? Écrevisse et menstruation de l'Antiquité au Moyen Âge


Si je vous dis que les écrevisses ou les crabes étaient supposés favoriser l'écoulement des menstrues dans l'Antiquité et au Moyen Âge, vous trouverez peut-être cela bizarre. Pour être honnête, c'est loin d'être le seul ingrédient préconisé dans les problèmes liés aux menstrues (soit qu'on n'en ait pas et qu'on cherche à les déclencher, soit qu'on en ait trop ou continuellement et qu'on cherche à les arrêter). Je suis arrivée à un point de ma thèse, où j'ai collectionné une quantité impressionnante de textes de l'Antiquité et du Moyen Âge sur les recettes pour réguler les menstrues, et je pense que si je listais la totalité des végétaux, animaux et minéraux énumérés dans ces recettes, j'arriverais facilement à plusieurs centaines !
Alors, quelle est la particularité de l'écrevisse ? Aucune ! C'est juste que mon propre cheminement (et vous savez, puisque c'est même le titre de mon blog, quelle importance j'accorde à ces « cheminements » des connaissances et des pensées) m'a conduite ces derniers temps à croiser de manière insistante des écrevisses ou crabes dans des textes consacrés aux menstrues.

Ce qui m'a frappée, d'abord, c'est un texte plus tardif que ma période : le dictionnaire latin (un dictionnaire de mots latins expliqués en latin) de Forcellini, édité en 1760. À l'article « menstruus », il explique d'abord le premier sens de cet adjectif (l'équivalent de notre mot français « mensuel »), puis il en vient au deuxième sens (l'équivalent de notre mot français « menstruel »), et là, voici les premiers mots :
Speciatim est ad feminarum menstrua pertinens. Plin. 32. Hist. nat. 10. 46. (132). Cancri menstruas purgationes expediunt.
C'est-à-dire :
Spécialement employé pour parler des menstrues des femmes. Pline, Histoire Naturelle, XXXII 46 : « Les crabes / écrevisses facilitent les purgations menstruelles »

J'ai choisi de traduire « cancer » par « crabe / écrevisse », car les deux traductions existent et je ne sais pas laquelle choisir.
Quelques remarques :
D'abord, avant de vous gausser de la recette de Pline, sachez que j'ai répertorié pas moins de quatre-vingt-dix passages de Pline l'Ancien contenant des recettes pour réguler les menstrues. Certains de ces passages comportant plusieurs recettes, cela fait plus d'une centaine de recettes ! Après, qu'on ne vienne pas encore me dire que les menstrues étaient taboues dans l'Antiquité !
Cependant, les crabes / écrevisses font partie des ingrédients « phares » qui ont droit à plusieurs recettes : dans ce même chapitre XXXII 46, Pline nous dit que cet animal arrête le flux menstruel si on le prend broyé dans du vin ou dans de l'eau, qu'au contraire il permet de bien l'évacuer si on le mélange avec de l'hysope, qu'il facilite la purgation menstruelle si on le cuit dans son jus avec de la patience et de l'ache, et il nous livre la petite recette perso d'Hippocrate : cinq crabes / écrevisses qu'on broie avec la racine de patience, avec de la rue et du noir de fumée, et qu'on administre dans du vin miellé.
Dernière remarque, non plus sur Pline, mais sur Forcellini. Vous aurez remarqué que la première phrase de l'article fait justement ce que je dis à mes élèves de ne pas faire, car on tourne en rond : définir un mot par un autre mot de la même famille. « Menstruel » = « pour parler des menstrues » Certes. Bon, d'accord, il a précisé « des femmes ». Mais si le lecteur ne connaît pas le mot, il n'est guère plus avancé, il sait juste que c'est un truc de femme. Forcellini va donner une définition ensuite (APRÈS la citation de Pline) : « profluvium sanguinis, quo laborant singulis fere mensibus feminae, quae ad concipiendum sunt habiles. » = « flux sanguin, par lequel sont incommodées presque chaque mois les femmes qui sont en capacité de concevoir » La définition est excellente, on pourrait la reprendre aujourd'hui, mais… si vous avez bien suivi, il y a un gros problème : le lecteur qui lit l'article dans l'ordre lit la citation de Pline AVANT cette définition. Je vous rappelle que c'est un dictionnaire. En principe, on utilise un dictionnaire pour chercher le sens d'un mot que l'on ne connaît pas. Je ne sais pas ce que signifie « menstruus », j'ouvre le dictionnaire, je commence à lire l'article, et la première chose que j'apprends, c'est que c'est un truc de femmes, puis que ça se régule avec des crabes ou des écrevisses ! Pas étonnant que les hommes aient trouvé le corps féminin inquiétant, avec de tels articles de dictionnaires !


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Or, cette histoire de crabe ou d'écrevisse me rappelle l'un des textes les plus incroyables que j'aie lus dans mes recherches, et qui nous donne un aperçu de l'humour médiéval assez éloigné du nôtre ! C'est une historiette en vers latin, d'un auteur italien anonyme du XIVe s., intitulée « Fabula Cancri », c'est-à-dire « La fable (ou l'histoire) du crabe (ou de l'écrevisse) ». Renseignements pris, on trouve aussi bien des crabes que des écrevisses dans les rivières d'Italie, toutefois pour les détails de l'histoire, la traduction par « crabe » me semble mieux convenir.
Voici l'histoire, résumée :
Tout commence par une promenade bucolique d'un couple de paysans. Arrivés au bord d'une rivière, ils font une pause : l'homme pêche des petits poissons pendant que son épouse, fatiguée, fait une petite sieste. Un vieux crabe sort de son trou et voit le con (le sexe) béant de la femme. Il se dit que cela pourrait lui servir de nouvelle grotte et rentre dedans, non sans pincer les lèvres du con au passage. La pauvre femme hurle de douleur et se lève brusquement. Elle appelle à l'aide, mais n'ose dire ce qui lui arrive, par pudeur, et son mari ébahi la voit courir en tous sens, en criant, la robe retroussée et les mains entre ses cuisses. Elle finit par lui expliquer le problème. Le mari essaie d'attraper la bête, mais n'y arrive pas (comprenez que le con de la dame était trop profond, un motif satirique fréquent au Moyen Âge et au XVIe s., alors qu'aujourd'hui, les blagues sur la taille du pénis abondent, mais jamais sur la taille du con (qui n'a même plus de nom en français moderne, à part le scientifique « vagin »)). En désespoir de cause, le mari y met les dents. Le crabe, en voyant la bouche du paysan s'approcher à l'entrée de sa nouvelle caverne, confond les lèvres de l'homme avec les lèvres du con et les attrape avec sa pince. L'homme se retrouve donc aussi pincé et coincé que sa femme ! Tout ce mouvement pousse le con à faire sortir un flot de menstrues (nous y voilà!) et d'urine, et le cul à péter et à lâcher ses excréments. Le crabe trouve finalement qu'il était plus tranquille dans son ancienne caverne. Le paysan se retrouve barbouillé de tout ce qui est sorti de sa femme…
Le texte latin original figure dans un manuscrit de la Bibliothèque Nationale de Florence. Il a été édité ici :
Jensen Richard C., Domenico Silvestri, The Latin Poetry, Wilhem Fink Verlag, München, 1973, p. 55-56.
et vous pouvez le lire intégralement ici :
Il n'en existe pas à ce jour de traduction française éditée, et la traduction que j'en publierai dans ma thèse sera probablement la première.

Vous voyez que si un humoriste d'aujourd'hui, si vulgaire fût-il, tentait de raconter une histoire dans ce style, je pense qu'il susciterait parmi son auditoire plus de ricanements coincés et de sourires gênés qu'une franche rigolade !

Je me suis amusée exprès à rapprocher ces textes, mais en fait, je ne pense pas que l'écrevisse ou le crabe aient quelque lien significatif avec les menstrues. Ceux qui veulent absolument trouver du sens partout diront que c'est un animal rouge et qui fait mal… Et après tout, qui sait ?


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