- Premier enseignement : on ne doit pas confondre l'idéologie avec l'histoire. Les vrais historiens ne sont pas pour ou contre telle théorie : ils cherchent à connaître la vérité le mieux possible et, comme tout scientifique qui se respecte (car l'histoire est une science), ne « croient » que ce dont ils ont une preuve certaine.
- Deuxième enseignement : il faut se méfier des formules vagues. Je ne prendrai qu'un exemple, celui du mot « nous ». D'abord, dans « Nous devons (tout / rien) aux Arabes. » Qui est ce « nous »? Les Européens, les Occidentaux? D'aujourd'hui? Du Moyen Age? D'ailleurs, qui suis-je, dans ce « nous », moi qui suis à moitié française et à moitié arabe? Et puis le « nous » de « On nous avait caché l'existence d'autres filières de transmission. » C'est le « nous » du « grand public » : mais le grand public n'a pas pour habitude de s'intéresser à des sujets aussi pointus. Pour ceux qui veulent se documenter, rien n'est caché, il suffit de consulter des ouvrages spécialisés!
- Troisième enseignement (qui rejoint le précédent) : dès qu'on fait des recherches sérieuses en histoire, on se rend compte que la vérité n'est jamais simple. L'Europe occidentale médiévale ne doit ni rien ni tout aux Arabes. Et d'ailleurs, quelles réalités recouvrent des termes comme « les Arabes », « l'Islam », « les Grecs », « l'Europe », « le Moyen Age »? Des réalités très différentes dans le temps, dans l'espace, et selon le contexte. Quelques exemples simples : « les Grecs » ne sont pas que les Grecs de l'Antiquité, mais aussi les Grecs de Byzance : ces Grecs appartiennent-ils à l'Europe? A la Chrétienté? Oui, et pourtant souvent en conflit avec la Chrétienté de l'Europe occidentale. « Les Arabes » ne sont pas que des Musulmans, mais aussi des Chrétiens et de Juifs. Et les Juifs, parlons-en : il y en a au Moyen Age comme aujourd'hui des deux côtés de la Méditerranée, et qui appartiennent à différentes cultures, tout en portant aussi la culture hébraïque. « Les Musulmans » ne sont pas tous arabes, mais aussi persans, turcs, berbères. Finalement, entre la fin de l'Antiquité et le Renaissance (car « le Moyen Age » est aussi une formule sujette à caution), on voit graviter autour des textes grecs antiques tant de personnes variées (Chrétiens d'Occident, Chrétiens de Byzance, Chrétiens de Syrie, Arabes musulmans d'Orient et Arabes musulmans d'Espagne, Musulmans persans, Juifs d'Orient, du Maghreb, d'Espagne, d'Europe du Nord, et j'en passe), qu'on aurait bien du mal à réduire tout ce beau monde à des formules ou à des théories.
*
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samedi 1 mai 2010
Les Grecs, les Arabes et nous
mardi 23 mars 2010
Le chameau panacée
- Khosroès avait appelé à sa cour un bédouin, pensant s'étonner de sa rudesse et de son ignorance. Il lui demanda:
- - Quelle est la chose dont le son porte le plus loin ?
- Le bédouin répondit :
- - Le chameau
- - Et quelle est la chose dont la viande est la meilleure ?
- - Le chameau.
- - Comment le chameau peut-il avoir la voix qui porte le plus loin, alors que nous entendons celle de la grue à tant de lieues à la ronde ?
- - Mets la grue à la place du chameau et mets le chameau à la place de la grue, et tu apprendras lequel des deux a la voix qui porte le plus loin.
- - Mais comment la viande du chameau peut-elle être meilleure que la viande du canard, du poulet, des poussins, de la francoline, des oiseaux sores, des pigeonneaux...
- - Que l'on cuise de la viande de poulet avec de l'eau et du sel, et que l'on cuise de la viande de chameau avec de l'eau et du sel, et tu verras la différence entre les deux viandes.
- - Et comment oses-tu prétendre que le chameau porte des charges plus lourdes que l'éléphant, alors que l'éléphant porte des charges de plusieurs ratels ?
- - Qu'un éléphant baraque et qu'un chameau baraque, et que l'éléphant essaie de porter la charge du chameau : eh bien, s'il se relève avec, je veux bien reconnaître que c'est lui qui porte les plus lourdes charges ! ...
- La page consacrée au chameau et à l'éléphant (dans laquelle j'avais déjà cité cette historiette de Jahiz) : http://patrick.nadia.pagesperso-orange.fr/chameau_-elephant.html
- La page « chameau ou dromadaire », pour mieux comprendre l'origine de ces termes et leur sens véritable : http://patrick.nadia.pagesperso-orange.fr/chameau_ou_dromadaire.html
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jeudi 25 février 2010
Va te marrer chez les Grecs
- C'est un intellectuel qui rencontre un de ses amis et lui dit : « J'ai entendu dire que tu étais mort. » L'autre lui répond : « Mais tu vois bien que je suis vivant! - Franchement, réplique le premier, celui qui me l'a dit était beaucoup plus fiable que toi. » (22)
- Un intellectuel, une nuit, monte sur sa grand-mère. Cela lui vaut d'être rossé par son père. « Mais enfin, s'écrie-t-il, ça fait très longtemps que, toi, tu couches avec ma mère, et je ne t'ai jamais rien fait. Et tu te fâches comme ça la première fois que tu me trouves sur la tienne! » (45)
- C'est un intellectuel qui est à Athènes et qui écrit une lettre à son père. Tout fier de l'éducation qu'il y a désormais acquise, il met en post-scriptum : « J'espère te trouver, à mon retour, sous le coup d'une accusation passible de la peine de mort, pour te montrer comme je sais bien plaider... » (54)
- C'est un intellectuel qui, apprenant qu'un certain escalier comporte vingt marches à la montée, demande s'il y en a autant à la descente. (93)
- C'est un instituteur incompétent à qui l'on demande : « Comment appelait-on la mère de Priam? - Nous, en tout cas, répond l'instituteur qui n'en sait rien, par respect on dit « Madame » » (197)
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mardi 16 février 2010
Zorro, le lézard protecteur
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lundi 1 février 2010
La bave du chameau n'atteint pas le pavé parisien
Mais en écoutant la radio, le soir, j'ai encore plus regretté de n'avoir pu être présente en apprenant qu'en tête de la manifestation marchait à pas lents... un chameau! Mon animal favori! En effet, le brave animal se prêtait à plusieurs jeux de mots savoureux, deux d'entre eux inscrits sur des pancartes accrochées à son dos : « La réussite de nos élèves ne doit pas rester un mirage. » et « Les ministres passent, les enseignants bossent » (à la fois jeu de mots sur « bosse » et pastiche du proverbe « Les chiens aboient, la caravane passe. »), et le dernier exprimé à l'AFP par Gilles Moindrot, secrétaire général du Snuipp-FSU (principal syndicat du primaire) : « Il symbolise le régime sec auquel est soumise l'Education Nationale ».
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jeudi 28 janvier 2010
Le chameau et la courtisane
- schoenicula : courtisane de bas étage
- schoenuanthos : herbe à chameau
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jeudi 14 janvier 2010
Des livres très lourds
- Hounayn Ibn Ishaq (806-873) est un médecin chrétien qui a entrepris la traduction de textes grecs (de Platon, Aristote, Hippocrate, et d'autres) vers le syriaque (sa langue maternelle, une langue sémitique dérivée de l'araméen et parlée par les Chrétiens d'Orient) et vers l'arabe. Al Mamoun était tellement satisfait de ses traductions qu'il lui accordait le poids en or de tout livre traduit en arabe!
- Al Jahiz (776-868) est le plus grand écrivain arabe. Il a écrit sur tous les sujets possibles et imaginables (sciences, histoire, grammaire, techniques...). Une célèbre légende raconte qu'il est mort dans l'écroulement de sa bibliothèque.
J'aime beaucoup ces deux histoires, même si la deuxième a eu une conséquence tragique. A cette époque, un livre, c'était quelque chose : ça se soupesait, ça se touchait, ça se sentait. Ce n'était pas un vulgaire livre de poche qu'on oublie au fond d'un sac ou qu'on perd dans le métro, et encore moins un immatériel « e-book »! De nos jours, Hounayn aurait vécu dans la misère. Et Jahiz aurait eu la vie sauve, mais il faut bien mourir quand même, et finalement la mort qu'il a eue n'était-elle pas la plus belle?
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lundi 30 novembre 2009
Du fenouil au téléthon
Le préfixe « télé- » signifie « de loin » : c'est celui de « téléphone », « télévision », et de très nombreux autres mots. Mais « -thon »? Rien à voir avec le « thon » qui vient bien du grec, mais « thunnos ». Je pense que les inventeurs de ce néologisme ont repris la finale de « marathon », puisque le téléthon consiste à faire une sorte de marathon de loin. Certes, mais dans le mot « marathon », « -thon » n'est pas un suffixe : il fait intégralement partie de la racine.
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vendredi 13 novembre 2009
Zola et Nougaro corrompraient la jeunesse?
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mardi 3 novembre 2009
Les aventures de douze compagnons
- Rois : Charles, César, David, Alexandre
- Dames : Judith, Rachel, Pallas, Argine
- Valets : Lahire, Hector, Ogier, Lancelot
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vendredi 2 octobre 2009
Voyage dans l'Asie Mineure imaginaire
- Le père de Midas, Gordion, est le fondateur du royaume de Phrygie. Selon la légende, il aurait noué le timon d'un char par un noeud impossible à dénouer, sauf pour celui qui deviendrait le maître de l'Asie. Alexandre le Grand, au IVe s. av. JC, régla le problème en le tranchant. C'est pourquoi on dit encore aujourd'hui « trancher le noeud gordien » quand on résout un problème insoluble d'une manière brutale et inattendue, mais efficace.
- Midas, en récompense d'un service rendu à Dionysos, aurait acquis de celui-ci le don de transformer en or tout ce qu'il touchait. Finalement désappointé quand il se rendit compte que cela posait problème pour boire, manger et embrasser ses enfants, il obtint que le charme soit levé et dut pour cela se baigner dans le fleuve qui porte encore aujourd'hui le nom de Pactole. Ce fleuve charriait réellement des paillettes d'or, d'où cette légende ; mais il nous est resté en français le mot « pactole ».
- Midas, en punition d'une insulte faite à Apollon (il avait eu le mauvais goût de lui préférer la musique d'un autre, lors d'un concours!), aurait acquis de celui-ci une paire d'oreilles d'âne. Son coiffeur, seul au courant, confia tout de même l'infamant secret à la terre, sur laquelle poussèrent des roseaux qui répétèrent au vent « Le roi Midas a des oreilles d'âne ».
- De là à y voir l'origine du bonnet phrygien... Je n'en avais jamais entendu parler, mais l'explication suivante me semble séduisante : « Il se peut que la coiffure des souverains de Phrygie ait été une sorte de mitre faite de la peau du crâne d’un âne à laquelle adhéraient encore les oreilles. Les Grecs auraient inventé l’histoire de Midas et l’auraient enjolivée a posteriori pour expliquer cette coutume insolite. Ce bonnet devint plus tard le symbole des esclaves affranchis, c’est la raison pour laquelle les révolutionnaires français le reprirent comme emblème et qu’il devint l’un des symboles de la République Française. » (trouvé sur le site « Clio la Muse » : http://www.cliolamuse.com/spip.php?article273). Nous voyons en effet tous les jours ce bonnet phrygien sur la tête de Marianne, sur les timbres français et sur certaines pièces d'euros françaises (autrefois sur les francs). C'est aussi le bonnet qui coiffe la tête des schtroumpfs! Quant au bonnet d'âne des écoliers, je ne sais s'il faut remonter à Midas pour l'expliquer...
- Évidemment, Midas nous évoque aussi une célèbre entreprise de remplacement de pots d'échappement. Difficile de voir le lien avec notre roi, à moins que Midas se purifiant dans le Pactole soit vu comme une métaphore de l'action purificatrice du pot d'échappement! Cependant leur logo renvoie clairement à lui, avec la petite couronne royale en guise de point sur le i, et l'aspect doré du fond du logo.
- L'histoire de la prise de pouvoir de Gygès sur l'ancien roi Candaule telle que la raconte Hérodote est un de mes passages préférés de la littérature : deux hommes et une femme, orgueil, confiance, honte, honneur, vengeance, et implicitement amour, désir, ambition, bref tous les ingrédients pour faire une superbe tragédie. Quel dommage que Racine ne s'y soit pas attelé! Pour lire ce texte : Livre I, chapitres VIII, IX (http://mercure.fltr.ucl.ac.be/HODOI/concordances/Herodote_HistoiresI/lecture/1.htm) puis X, XI, XII (http://mercure.fltr.ucl.ac.be/HODOI/concordances/Herodote_HistoiresI/lecture/2.htm)
- Les Grecs préféraient toutefois une version de la légende moins portée sur les sentiments et le tragique, et plus merveilleuse, dans laquelle Gygès n'est qu'un berger et prend le pouvoir sur le roi Candaule simplement grâce à un anneau magique qui rend invisible. Platon a notamment repris cette légende pour en faire une réflexion sur la conscience (en gros : saurions-nous nous retenir de faire le mal si nous avions la possibilité d'être invisible?). On retrouve d'ailleurs ce motif de l'anneau qui rend invisible dans de nombreuses légendes du monde entier, une de ses apparitions les plus récentes étant au XXe s., dans Le Seigneur des Anneaux de Tolkien.
- L'un des successeurs de Gygès, Crésus, qui régna de 560 à 546, et dont l'histoire est étroitement liée à celle des Grecs et à celle des Perses, était, comme Midas, réputé pour sa richesse et a laissé son nom dans la légende, avec l'expression « riche comme Crésus ».
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mardi 22 septembre 2009
Renvoyons l'interprète
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lundi 14 septembre 2009
Le latin n'est pas mort à l'hôpital
Deuxième épisode. Après la maternité, c'est le service de néo-natologie du même hôpital que j'ai fréquenté, et c'est avec une plus grande surprise encore que j'y ai découvert, non plus seulement un mot, mais une expression de deux mots, sur l'étiquette collée sur un biberon : « PER OS ». Cette expression latine signifie tout simplement « par la bouche », précision nécessaire dans ce service où les prématurés sont d'abord nourris par sonde gastrique. J'ai alors regretté de n'avoir pas regardé quelques semaines plus tôt sur l'étiquette de la seringue reliée à la sonde s'il y avait écrit « PER GASTER » (« par l'estomac »)!
Je savais que le latin et la médecine avaient vécu une grande histoire d'amour, tout le monde se souvient du « Clysterium donare, Postea seignare, Ensuita purgare. » du Malade imaginaire de Molière, mais je pensais qu'en notre XXIe s., le divorce était consommé. Au delà de ma satisfaction pour mon amie la langue latine, ces deux anecdotes m'ont donné le sentiment de comprendre une partie du code secret employé par le personnel médical, ce qui n'a pas été sans me procurer une petite jouissance! Encore une fois, ça sert de connaître le latin, et pas toujours où on le penserait!
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lundi 7 septembre 2009
Homme-poisson ou petit homme vert?
lundi 31 août 2009
Ils sont fous, ces Chaldéens
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jeudi 21 mai 2009
Le rossignol latinophone
Il me dit trois mots en latin. »?
Déjà, qu'un rossignol sache parler, cela peut surprendre..., et de surcroît en latin! Mais pourquoi pas, après tout! Tiens, ça pourrait faire un argument, pour les élèves de 6e qui ont du mal à se décider : « Faites du latin : des fois qu'un rossignol vous adresse la parole en cette langue, ce serait bête de ne pas comprendre ce qu'il dit! »
Trêve de plaisanteries! Ce qui m'intrigue surtout, moi, c'est comment il a fait pour dire tout cela en latin, et qu'est-ce qu'il a dit exactement.
Reprenons la chanson :
que les hommes ne valent rien ;
et les garçons encore bien moins.
Des dames il ne me dit rien.
Mais des demoiselles beaucoup de bien. »
On peut transposer les deux premiers vers au discours direct. Le rossignol aurait dit : « Les hommes ne valent rien et les garçons encore bien moins ». Je vous propose comme traduction : « Viri nulla re constant, pueri multo minus. » ou bien « Viri nihil sunt, pueri multo minus », ou encore plus condensé « Viri nequam sunt, pueri nequiores. »
Le vers concernant les dames (« matronae ») ne correspond pas à une parole du rossignol, puisqu'il n'en a rien dit.
Reste les demoiselles (« puellae »). Là, il est plus difficile de transposer au discours direct, car le texte de la chanson n'est pas au discours indirect, mais à ce qu'on appelle en bonne technique un discours narrativisé (c'est-à-dire qu'on sait de quoi a parlé un personnage, mais on n'a pas ses paroles mot pour mot, comme dans « Il m'a raconté sa vie. »). Il ne nous reste donc qu'à imaginer ce qu'a bien pu dire exactement le rossignol...
Cette chanson datant du XVIIe s., l'idée m'est venue de chercher l'inspiration dans la célèbre Carte du Tendre de Madeleine de Scudéry (Clélie, 1654). En prenant les noms de villages qui se rapprochent le plus des trois villages de Tendre, on trouve « Tendresse », « Confiante amitié », « Bonté », « Respect », « Sensibilité », « Exactitude », « Générosité », et je m'arrête là, mais je pourrais continuer encore un peu. J'imagine donc que le rossignol a pu dire : « Les demoiselles sont tendres, dignes de confiance, bonnes, respectueuses, sensibles, exactes et généreuses. », ce qui pourrait donner en latin : « Puellae tenerae, fide dignae, bonae, reverentes, misericordes, diligentes liberalesque sunt. »
Mais tout cela ne fait pas trois mots! Il est vrai que le latin est une langue beaucoup plus condensée que le français, mais on ne peut pas exprimer toutes les paroles du rossignol (surtout « beaucoup de choses » dites sur les demoiselles) en trois mots! J'ai deux hypothèses.
Soit il faut prendre « mot » dans le sens de « expression », « parole frappante ou maxime » (comme on parle des « bons mots » des hommes célèbres ou des « mots d'enfants »). En ce cas, il y a bien trois « mots » concernant chacune des trois catégories : « hommes », « garçons » et « demoiselles ».
Soit les « trois mots » ne concernent que le premier vers, celui sur les hommes. En ce cas, en effet, deux des traductions que je vous ai proposées (« Viri nihil sunt » ou « Viri nequam sunt ») tiennent bien en trois mots.
Amis lecteurs, latinistes ou pas, ornithologues ou pas, si vous avez d'autres idées sur les paroles du rossignol et sur leur traduction en latin, n'hésitez pas à laisser un commentaire à cet article! A bientôt!
Note, le lendemain : Eh bien c'est moi qui fait le premier commentaire à moi-même! Quand j'ai écrit cet article, hier, je me suis emmêlée les cordes vocales : j'avais en effet écrit que ces vers se trouvaient dans la chanson « A la claire fontaine ». Il est vrai qu'il y a aussi un rossignol dans cette chanson, mais qui « chante » tout bêtement, au lieu de parler en latin! Le problème est que quand j'ai cherché la date de cette chanson, j'ai cherché celle de « A la claire fontaine », qui date bien du XVIIe s. Mais voilà que « J'ai descendu dans mon jardin » date du XIVe s. (du moins pour les paroles de la fin, qui m'intéressent). Alors, mon idée de Mlle de Scudéry et de sa Carte du Tendre tombe à l'eau (de la fontaine!). Pour trouver des qualités propres aux demoiselles dans la littérature française du XIVe s., il faudrait sans doute chercher du côté de Charles d'Orléans ou de Christine de Pizan. A suivre, peut-être...
Note, 10 ans plus tard (mars 2019) : J'ai enfin suivi mon conseil d'il y a dix ans, et je suis allée voir du côté de Christine de Pizan, sur qui j'ai d'ailleurs écrit un article il y a deux ans (http://cheminsantiques.blogspot.com/2017/01/christine-de-pizan-une-feministe-au.html). J'y parlais de son livre La Cité des Dames. Or dans ce livre et dans le Livre des trois vertus, écrit plus tard, elle met en scène trois vertus qui vont l'aider à dire du bien des femmes. On est en plein dans le sujet. Ces trois vertus sont Raison, Droiture et Justice. Je vous propose donc, pour notre chanson du XIVe siècle : "Les demoiselles sont raisonnables, droites et justes", ce qui pourrait se traduire par "Puellae sanae rectae justaeque sunt".
Donc le couplet complet du rossignol pourrait être :
Note, 12 ans plus tard (novembre 2021) :
Je n’en finis décidément pas, avec ce rossignol latinophone !
Je viens en effet de découvrir un fait curieux qui pourrait infléchir le sens de ces « trois mots en latin » où on parle d’hommes, de garçons, de dames et de demoiselles. Il paraît en effet que « parler latin » au XVe ou XVIe siècle pouvait être une métaphore pour l’acte sexuel, comme cette « fille doucette » dans un poème du XVIe siècle que l’on fait « ruer sur couchette et parler latin ». C’est ce qu’explique Jelle Koopmans, éminent professeur de littérature française des XVe et XVIe siècles à l’Université d’Amsterdam, éditeur et commentateur du recueil :
Le Recueil de Florence. 53 farces imprimées à Paris vers 1515, édition critique par Jelle Koopmans, Orléans, Paradigme (« Medievalia » 70), 2011, p. 251-267 (pour la pièce), 267-272 (pour le commentaire).
Ce recueil contient une farce française du XVe siècle intitulée « Femmes qui apprennent à parler latin ». Tout un programme ! La pièce met en scène un professeur originaire de province qui vient à Paris pour apprendre aux femmes parisiennes à parler latin. Guillemette, Barbette, Alison et Marion se révèlent des élèves très motivées, mais la motivation est peut-être ailleurs… Le comique de la pièce repose entièrement sur des significations équivoques, des doubles sens, que ce soit en français (quand on dit du professeur que « son engin pénètre », on parle bien sûr de la communicabilité de son ingéniosité, mais tiens tiens, je crois que vous, lecteur du XXIe siècle, avez pensé à autre chose, la même chose que les spectateurs du XVe siècle !) ou surtout (puisque c’est le sujet de la pièce) en latin.
Si nos élèves des XXe et XXIe siècles adorent conjuguer les verbes latins au futur, avec la terminaison en -bit, les hommes (et les femmes, donc !) du Moyen Âge s’en donnaient à cœur joie avec la conjugaison du parfait et sa terminaison en -vit ; c’était pour la même raison, puisque le mot « vit » désignait ce que désigne aujourd’hui « bite ». Les deux mots n’ont cependant aucun rapport : « vit » vient du latin vectis « barre, levier », sur la même racine que le verbe veho « porter, soulever », tandis que « bite » est un mot d’origine germanique vraisemblablement lié à « bitte (d’amarrage) », d’après le mot scandinave biti « poutre » (source : Dr Orodru, https://twitter.com/hugorodru/status/1443945797813420053)
Nos quatre Parisiennes bien appliquées n’apprennent pas que la langue latine, mais aussi les matières que l’on enseignait dans cette langue à l’Université (réservée aux hommes) : le droit, la médecine, et ce qu’on appelait « arts » (qui correspond à peu près à la philosophie) ; chacune de ces disciplines est exposée de manière à produire des énoncés et des gestes équivoques. Par exemple, à l’occasion de son cours de médecine, le professeur recommande à ses élèves, si elles veulent pratiquer la médecine et « mettre quelqu’un en santé », de prononcer (en joignant, on l’imagine, le geste à la parole) la phrase « O quantum commotus vite ! ». Si « vite », en bon latin médiéval (équivalent de « vitae » en latin classique) pourrait être le mot « vie » au datif ou au génitif, il est évident que le spectateur ou la spectatrice qui ne parle pas latin entend surtout le fameux « vit » dont je parlais plus haut, et aussi l’adjectif « vite », dont les sens ne s’excluent pas, mais s’ajoutent et font penser à tout autre chose accompagnés de « O quantum commotus » (« O combien mis en branle »). Tout cela est confirmé au vers suivant qui recommande à l’apprentie médecine de prendre le pouls du malade au front… ou, selon une autre interprétation, de prendre la chose agitée de pulsations régulières et qui se dresse à l’avant.
Gare, donc, aux conseils en latin du rossignol ! On sait que ces vieilles chansons populaires cachent souvent un sens sexuel derrière des paroles en apparence candides et champêtres… Et celle-ci date du XIVe siècle, soit peu de temps avant l’époque où nos Parisiennes apprendront à parler latin.
Nouvelle note, aussi 12 ans plus tard, mais un mois après (décembre 2021) :
Note, 13 ans plus tard (juillet 2022) :
Note en février 2023 :
Cette note n’est pas une note à l’article en soi, mais à une autre note, celle de novembre 2021, où je parlais de la farce « Femmes qui apprennent à parler latin ». Comme je rapportais l’hypothèse selon laquelle « parler latin » pourrait avoir eu à la fin du Moyen Âge et peut-être plus tard une connotation sexuelle, je voulais ajouter ici de nouveaux exemples qui selon moi confortent cette hypothèse. Il s’agit de trois proverbes :
- Poule qui chante, Prêtre qui danse / Et Femme qui parle latin, / N'arrivent jamais à belle fin.
- Femme qui boit du vin, fille qui parle latin, soleil qui se lève trop matin ne viennent jamais à bonne fin.
- Épouse qui boit du vin, femme qui parle latin ont ordinairement mauvaise fin.
Ces proverbes sont cités dans :
Ziolkowski Jan M., « The Obscenities of Old Women : Vetularity and Vernacularity », in Speculum, vol. 82, n° 1, janv. 2007 (1e publication 1998), p. 73-89 (p. 75).
