lundi 14 septembre 2009

Le latin n'est pas mort à l'hôpital

Ayant eu récemment à fréquenter une maternité, j'ai découvert avec surprise, sur le petit papier où est inscrit le menu accompagnant le repas servi dans les chambres, une colonne vide intitulée «INGESTA». C'est un mot latin, un pluriel neutre se traduisant à peu près par « les choses qui ont été ingérées (consommées) ». J'imagine que les infirmières ont mission de regarder ce qui reste dans les assiettes et de cocher ou pas dans cette colonne.

Deuxième épisode. Après la maternité, c'est le service de néo-natologie du même hôpital que j'ai fréquenté, et c'est avec une plus grande surprise encore que j'y ai découvert, non plus seulement un mot, mais une expression de deux mots, sur l'étiquette collée sur un biberon : « PER OS ». Cette expression latine signifie tout simplement « par la bouche », précision nécessaire dans ce service où les prématurés sont d'abord nourris par sonde gastrique. J'ai alors regretté de n'avoir pas regardé quelques semaines plus tôt sur l'étiquette de la seringue reliée à la sonde s'il y avait écrit « PER GASTER » (« par l'estomac »)!

Je savais que le latin et la médecine avaient vécu une grande histoire d'amour, tout le monde se souvient du « Clysterium donare, Postea seignare, Ensuita purgare. » du Malade imaginaire de Molière, mais je pensais qu'en notre XXIe s., le divorce était consommé. Au delà de ma satisfaction pour mon amie la langue latine, ces deux anecdotes m'ont donné le sentiment de comprendre une partie du code secret employé par le personnel médical, ce qui n'a pas été sans me procurer une petite jouissance! Encore une fois, ça sert de connaître le latin, et pas toujours où on le penserait!


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lundi 7 septembre 2009

Homme-poisson ou petit homme vert?

Dans l'article précédent, j'ai évoqué les deux grandes langues de la Mésopotamie antique, le sumérien et l'akkadien. Le sumérien est la langue la plus ancienne de ce pays. Il n'est plus parlé couramment à partir de 2000 av. JC environ, mais il va rester une langue de culture connue et pratiquée par les érudits jusqu'aux derniers siècles avant notre ère (exactement comme le latin classique dans l'Europe du Moyen Age et des Temps Modernes jusqu'au XIXe s.).
Or, il se trouve que le sumérien n'appartient pas à la grande famille des langues sémitiques, qui regroupe pourtant toutes les autres langues de la Mésopotamie et du Croissant Fertile en général ; pas non plus à la famille des langues indo-européennes, qui regroupe de nombreuses langues à la fois à l'ouest (ex: grec) et à l'est (ex: persan) de la Mésopotamie ; ni finalement à aucune famille de langues connue. De là à imaginer que les Sumériens viendraient « d'ailleurs », il n'y a qu'un pas!
Mon cher Bérose (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/11/brose-et-callisthne-des-passeurs-de.html) raconte qu'avant le Déluge, Oannès, un sage mi-homme mi-poisson serait sorti du Golfe Persique pour civiliser les hommes. Cette légende se retrouve effectivement sur des tablettes sumériennes, où ce sage est nommé Adapa (son nom complet étant « U.AN.ADAPA », d'où le « Oannès » de la version grecque de Bérose). Il ne faut sans doute pas chercher loin l'origine de cette légende. Dans l'Antiquité, le Golfe Persique était encore peuplé de dugongs, ces mammifères marins à l'aspect presque humain. Et de toute façon, les légendes du monde entier mettent en scène des êtres hybrides, sans qu'il soit forcément nécessaire d'y chercher une origine réelle.
Mais je me souviens avoir lu des théories de savants du XIXe s. (j'ai malheureusement oublié lesquels) qui s'appuyaient sur cette légende pour affirmer que les Sumériens seraient un peuple venu d'ailleurs (au choix : la Chine, l'Inde, voire l'Atlantide) qui aurait débarqué par bateaux du Golfe Persique, d'où la légende d'un homme-poisson civilisateur.
Et certains sont allés plus loin encore. Un ami, féru de sciences occultes, m'avait expliqué très sérieusement (et ce n'était pas une élucubration personnelle de sa part : il me rapportait des théories qu'il avait lues) que c'étaient des extra-terrestres qui avaient débarqué en Mésopotamie vers 3300 av. JC et qui avaient enseigné aux hommes l'écriture, la roue, et toutes ces connaissances fabuleuses qui ont émergé à cette époque!
Plus sérieusement, je crois qu'il y a là un débat de fond. Cet ami n'imaginait évidemment pas des petits hommes verts débarquant d'une soucoupe volante, mais des extra-terrestres discrets, fondus dans la population humaine. D'après lui, cette explication permettait de comprendre ces fascinants moments de l'histoire où la civilisation humaine a fait un bond qualitatif, lors des découvertes du feu, de l'écriture, de l'imprimerie, etc. Or, d'après moi, devoir recourir à une intervention extérieure, que ce soit celle d'un dieu ou d'un extra-terrestre, pour expliquer ces progrès de la civilisation, c'est faire singulièrement peu confiance à l'être humain. Je reste intimement persuadée que l'être humain est capable de progresser tout seul. Les récentes recherches sur le cerveau humain vont d'ailleurs dans ce sens, comme je l'ai découvert dans le livre Les neurones de la lecture dont je vous parlais naguère (cf.http://cheminsantiques.blogspot.com/2009/03/le-cerveau-dun-lecteur-suite-et-fin.html). Le fonctionnement d'un cerveau humain bien fait suffit à expliquer toutes les « illuminations » et les « idées de génie » de l'Humanité, y compris les inventions bizarres comme la religion et l'art.

PS: Par curiosité, après avoir écrit cet article, je me suis amusée à taper "sumériens" et "extraterrestres" sur un moteur de recherche. Je ne m'attendais pas à trouver autant de références et des textes si documentés! Je dois même dire que j'ai été un peu troublée... Allez y jeter un coup d’œil et vous me direz ce que vous en pensez... Toutefois, je reste sur mon idée : les progrès de l'Humanité, même soudains, n'ont pas besoin qu'on les explique par une intervention extérieure.


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lundi 31 août 2009

Ils sont fous, ces Chaldéens

Vous vous souvenez que j'avais énuméré sur ce blog, il y a juste un an les différents sens de l'adjectif « chaldéen » (cf. « Qui sont les Chaldéens? » : http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/05/qui-sont-les-chaldens.html ). J'en avais recensé sept. Il semble qu'il faille encore en ajouter un, même si le terme exact dont je veux vous parler aujourd'hui n'est pas « chaldéen », mais « chaldaïque ». Ce dernier sens serait un sens linguistique.

En effet, dans un dictionnaire des prénoms feuilleté récemment (L'âme des prénoms, de Jacques et Chantal Baryosher, 1997), j'ai été frappée de voir souvent la mention de l'origine ou de la racine « chaldaïque » d'un prénom.

En cherchant un peu, j'ai trouvé que les savants de la Renaissance au début du XIXe s. évoquaient en effet parfois une langue « chaldaïque » ou « chaldéenne ». Renseignements pris, il semble qu'ils désignaient ainsi l'araméen. Évidemment, à partir du XIXe s., avec les découvertes archéologiques et le déchiffrement de l'écriture cunéiforme et des différentes langues notées par cette écriture, les noms des langues ont complètement changé et on ne parle plus de « chaldéen » en Mésopotamie, mais de sumérien et d'akkadien.

Mais les auteurs du livre cité plus haut considèrent apparemment le chaldaïque comme une grande famille de langues ; or, je ne l'ai jamais vu figurer sur les tableaux habituels montrant les grandes familles de langues et leurs ramifications. En fait, je crois qu'ils appellent « chaldaïque » ce que les linguistes appellent habituellement « sémitique », c'est-à-dire une grande famille dont sont issus notamment l'arabe, l'hébreu, mais aussi des langues qui ne sont plus parlées aujourd'hui, comme l'araméen dont il était question tout à l'heure ou encore l'akkadien, la langue principale de la Mésopotamie (le sumérien, plus ancien, n'est pas une langue sémitique), qu'on appelle aussi parfois « assyro-babylonien », mais jamais « chaldéen » ni « chaldaïque ».

Là où les auteurs de ce dictionnaire m'épatent vraiment, c'est qu'ils parlent également de racines « celto-chaldaïques ». Or, vu que le chaldaïque, soit désigne la famille des langues sémitiques, soit est une langue sémitique particulière, et que le celte appartient à la famille des langues indo-européennes, je ne vois vraiment pas par quel tour de force un mot ou sa racine pourrait être « celto-chaldaïque »!


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jeudi 21 mai 2009

Le rossignol latinophone

Vous connaissez tous la célèbre chanson « J'ai descendu dans mon jardin ». N'avez-vous jamais été intrigués par ces vers :
« Un rossignol vint sur ma main.
Il me dit trois mots en latin. »?

Déjà, qu'un rossignol sache parler, cela peut surprendre..., et de surcroît en latin! Mais pourquoi pas, après tout! Tiens, ça pourrait faire un argument, pour les élèves de 6e qui ont du mal à se décider : « Faites du latin : des fois qu'un rossignol vous adresse la parole en cette langue, ce serait bête de ne pas comprendre ce qu'il dit! »


Trêve de plaisanteries! Ce qui m'intrigue surtout, moi, c'est comment il a fait pour dire tout cela en latin, et qu'est-ce qu'il a dit exactement.
Reprenons la chanson :
« Il me dit trois mots en latin :
que les hommes ne valent rien ;
et les garçons encore bien moins.
Des dames il ne me dit rien.
Mais des demoiselles beaucoup de bien. »

On peut transposer les deux premiers vers au discours direct. Le rossignol aurait dit : « Les hommes ne valent rien et les garçons encore bien moins ». Je vous propose comme traduction : « Viri nulla re constant, pueri multo minus. » ou bien « Viri nihil sunt, pueri multo minus », ou encore plus condensé « Viri nequam sunt, pueri nequiores. »
Le vers concernant les dames (« matronae ») ne correspond pas à une parole du rossignol, puisqu'il n'en a rien dit.
Reste les demoiselles (« puellae »). Là, il est plus difficile de transposer au discours direct, car le texte de la chanson n'est pas au discours indirect, mais à ce qu'on appelle en bonne technique un discours narrativisé (c'est-à-dire qu'on sait de quoi a parlé un personnage, mais on n'a pas ses paroles mot pour mot, comme dans « Il m'a raconté sa vie. »). Il ne nous reste donc qu'à imaginer ce qu'a bien pu dire exactement le rossignol...
Cette chanson datant du XVIIe s., l'idée m'est venue de chercher l'inspiration dans la célèbre Carte du Tendre de Madeleine de Scudéry (Clélie, 1654). En prenant les noms de villages qui se rapprochent le plus des trois villages de Tendre, on trouve « Tendresse », « Confiante amitié », « Bonté », « Respect », « Sensibilité », « Exactitude », « Générosité », et je m'arrête là, mais je pourrais continuer encore un peu. J'imagine donc que le rossignol a pu dire : « Les demoiselles sont tendres, dignes de confiance, bonnes, respectueuses, sensibles, exactes et généreuses. », ce qui pourrait donner en latin : « Puellae tenerae, fide dignae, bonae, reverentes, misericordes, diligentes liberalesque sunt. »


Mais tout cela ne fait pas trois mots! Il est vrai que le latin est une langue beaucoup plus condensée que le français, mais on ne peut pas exprimer toutes les paroles du rossignol (surtout « beaucoup de choses » dites sur les demoiselles) en trois mots! J'ai deux hypothèses.
Soit il faut prendre « mot » dans le sens de « expression », « parole frappante ou maxime » (comme on parle des « bons mots » des hommes célèbres ou des « mots d'enfants »). En ce cas, il y a bien trois « mots » concernant chacune des trois catégories : « hommes », « garçons » et « demoiselles ».
Soit les « trois mots » ne concernent que le premier vers, celui sur les hommes. En ce cas, en effet, deux des traductions que je vous ai proposées (« Viri nihil sunt » ou « Viri nequam sunt ») tiennent bien en trois mots.


Amis lecteurs, latinistes ou pas, ornithologues ou pas, si vous avez d'autres idées sur les paroles du rossignol et sur leur traduction en latin, n'hésitez pas à laisser un commentaire à cet article! A bientôt!


Note, le lendemain : Eh bien c'est moi qui fait le premier commentaire à moi-même! Quand j'ai écrit cet article, hier, je me suis emmêlée les cordes vocales : j'avais en effet écrit que ces vers se trouvaient dans la chanson « A la claire fontaine ». Il est vrai qu'il y a aussi un rossignol dans cette chanson, mais qui « chante » tout bêtement, au lieu de parler en latin! Le problème est que quand j'ai cherché la date de cette chanson, j'ai cherché celle de « A la claire fontaine », qui date bien du XVIIe s. Mais voilà que « J'ai descendu dans mon jardin » date du XIVe s. (du moins pour les paroles de la fin, qui m'intéressent). Alors, mon idée de Mlle de Scudéry et de sa Carte du Tendre tombe à l'eau (de la fontaine!). Pour trouver des qualités propres aux demoiselles dans la littérature française du XIVe s., il faudrait sans doute chercher du côté de Charles d'Orléans ou de Christine de Pizan. A suivre, peut-être...

Note, 10 ans plus tard (mars 2019) : J'ai enfin suivi mon conseil d'il y a dix ans, et je suis allée voir du côté de Christine de Pizan, sur qui j'ai d'ailleurs écrit un article il y a deux ans (http://cheminsantiques.blogspot.com/2017/01/christine-de-pizan-une-feministe-au.html). J'y parlais de son livre La Cité des Dames. Or dans ce livre et dans le Livre des trois vertus, écrit plus tard, elle met en scène trois vertus qui vont l'aider à dire du bien des femmes. On est en plein dans le sujet. Ces trois vertus sont Raison, Droiture et Justice. Je vous propose donc, pour notre chanson du XIVe siècle : "Les demoiselles sont raisonnables, droites et justes", ce qui pourrait se traduire par "Puellae sanae rectae justaeque sunt".

Donc le couplet complet du rossignol pourrait être :
"Viri nequam sunt
Pueri nequiores
Puellae sanae rectae justaeque sunt"
 

Note, 12 ans plus tard (novembre 2021) :

Je n’en finis décidément pas, avec ce rossignol latinophone !

Je viens en effet de découvrir un fait curieux qui pourrait infléchir le sens de ces « trois mots en latin » où on parle d’hommes, de garçons, de dames et de demoiselles. Il paraît en effet que « parler latin » au XVe ou XVIe siècle pouvait être une métaphore pour l’acte sexuel, comme cette « fille doucette » dans un poème du XVIe siècle que l’on fait « ruer sur couchette et parler latin ». C’est ce qu’explique Jelle Koopmans, éminent professeur de littérature française des XVe et XVIe siècles à l’Université d’Amsterdam, éditeur et commentateur du recueil :

Le Recueil de Florence. 53 farces imprimées à Paris vers 1515, édition critique par Jelle Koopmans, Orléans, Paradigme (« Medievalia » 70), 2011, p. 251-267 (pour la pièce), 267-272 (pour le commentaire).

Ce recueil contient une farce française du XVe siècle intitulée « Femmes qui apprennent à parler latin ». Tout un programme ! La pièce met en scène un professeur originaire de province qui vient à Paris pour apprendre aux femmes parisiennes à parler latin. Guillemette, Barbette, Alison et Marion se révèlent des élèves très motivées, mais la motivation est peut-être ailleurs… Le comique de la pièce repose entièrement sur des significations équivoques, des doubles sens, que ce soit en français (quand on dit du professeur que « son engin pénètre », on parle bien sûr de la communicabilité de son ingéniosité, mais tiens tiens, je crois que vous, lecteur du XXIe siècle, avez pensé à autre chose, la même chose que les spectateurs du XVe siècle !) ou surtout (puisque c’est le sujet de la pièce) en latin.

Si nos élèves des XXe et XXIe siècles adorent conjuguer les verbes latins au futur, avec la terminaison en -bit, les hommes (et les femmes, donc !) du Moyen Âge s’en donnaient à cœur joie avec la conjugaison du parfait et sa terminaison en -vit ; c’était pour la même raison, puisque le mot « vit » désignait ce que désigne aujourd’hui « bite ». Les deux mots n’ont cependant aucun rapport : « vit » vient du latin vectis « barre, levier », sur la même racine que le verbe veho « porter, soulever », tandis que « bite » est un mot d’origine germanique vraisemblablement lié à « bitte (d’amarrage) », d’après le mot scandinave biti « poutre » (source : Dr Orodru, https://twitter.com/hugorodru/status/1443945797813420053)

Nos quatre Parisiennes bien appliquées n’apprennent pas que la langue latine, mais aussi les matières que l’on enseignait dans cette langue à l’Université (réservée aux hommes) : le droit, la médecine, et ce qu’on appelait « arts » (qui correspond à peu près à la philosophie) ; chacune de ces disciplines est exposée de manière à produire des énoncés et des gestes équivoques. Par exemple, à l’occasion de son cours de médecine, le professeur recommande à ses élèves, si elles veulent pratiquer la médecine et « mettre quelqu’un en santé », de prononcer (en joignant, on l’imagine, le geste à la parole) la phrase « O quantum commotus vite ! ». Si « vite », en bon latin médiéval (équivalent de « vitae » en latin classique) pourrait être le mot « vie » au datif ou au génitif, il est évident que le spectateur ou la spectatrice qui ne parle pas latin entend surtout le fameux « vit » dont je parlais plus haut, et aussi l’adjectif « vite », dont les sens ne s’excluent pas, mais s’ajoutent et font penser à tout autre chose accompagnés de « O quantum commotus » (« O combien mis en branle »). Tout cela est confirmé au vers suivant qui recommande à l’apprentie médecine de prendre le pouls du malade au front… ou, selon une autre interprétation, de prendre la chose agitée de pulsations régulières et qui se dresse à l’avant.

Gare, donc, aux conseils en latin du rossignol ! On sait que ces vieilles chansons populaires cachent souvent un sens sexuel derrière des paroles en apparence candides et champêtres… Et celle-ci date du XIVe siècle, soit peu de temps avant l’époque où nos Parisiennes apprendront à parler latin.

 

Nouvelle note, aussi 12 ans plus tard, mais un mois après (décembre 2021) : 

Encore un rebondissement dans cette affaire du rossignol latinophone !

En écoutant une émission sur le sens caché des comptines dites enfantines : https://www.arteradio.com/son/61664900/comptines_cruelles,
je vois que mon intuition sur la signification sexuelle était justifiée, mais pas dans le sens que j'imaginais. Mème si je persiste à penser que "parler latin" puisse signifier ici "avoir une activité sexuelle" (des interprétations contradictoires peuvent coexister), Marie-Claire Bruley (psychologue invitée dans l'émission), évoque plutôt les paroles du rossignol comme des conseils pour éviter au contraire de se livrer à une telle activité, puisque l'oiseau prévient la jeune narratrice contre les hommes et encore plus contre les garçons, et qu'il consacre la supériorité des demoiselles (donc vierges) sur les dames.

Mais le plus intéressant dans son analyse n'est pas tant le rossignol que le coquelicot du refrain. Elle explique que le "coquelicot", dont le nom a pour origine "cocorico", a été nommé ainsi par ressemblance avec la crête du coq, et que ces pétales ou cette crête charnue et rouge sang sont l'image des lèvres d'une vulve teinte de sang menstruel !!!

Je vous jure que je n'invente rien ! Vous pouvez écouter, l'émission ne dure que dix minutes. J'ai écrit cet article en 2009, à une époque où je n'aurais jamais imaginé que je travaillerais un jour sur les menstrues au Moyen Âge, où je ne savais même pas que j'allais m'intéresser à l'histoire médiévale, et voilà que cet article me fait revenir à mon sujet fétiche d'aujourd'hui !

Ce symbolisme de la crête du coq, ne m'a cependant pas étonnée. Je l'avais déjà rencontré avec une petite variante anatomique dans une étonnante histoire du Roman de Renart.
Le texte original en ancien français avec la traduction en français moderne de cette histoire intitulée "Renart, jardinier du roi" se trouve ici : https://roman-de-renart.blogspot.com/2015/10/le-dur-labeur-de-la-terre.html
Il faut ensuite cliquer à chaque fois sur "épisode suivant" pour avancer dans l'histoire. L'histoire se termine avec l'épisode "la barbe du loup".
On y voit Renart qui, se vengeant cruellement d'autres animaux, les écorche et utilise des parties de leur corps pour fabriquer le sexe féminin : la peau du cou du cerf pour le périnée, la fourrure du loup pour les poils pubiens, et la crête du coq pour... le clitoris ("landie" en ancien français) !
 

Note, 13 ans plus tard (juillet 2022) : 

Ce rossignol et ce coquelicot n'en finissent pas de croiser mon chemin. Aujourd'hui, j'ai découvert un article publié en 2012 par Michel Chandeigne sous le titre poétique "Le silence des coquelicots" et que l'on peut lire ici :
Il est consacré à notre chanson, et je pense que l'émission d'Arte Radio dont je parlais plus haut y a puisé sa source.
Michel Chandeigne y retrace l'historique de la chanson, depuis sa première version, "Belle Aelis" au XIIe siècle. Il fait également le rapprochement entre "coquelicot", "coq" et "cocorico", entre la crête rouge du coq et les pétales rouges du coquelicot, et associe ce dernier au sang menstruel ou à celui de la défloration.

Note en février 2023 : 

Cette note n’est pas une note à l’article en soi, mais à une autre note, celle de novembre 2021, où je parlais de la farce « Femmes qui apprennent à parler latin ». Comme je rapportais l’hypothèse selon laquelle « parler latin » pourrait avoir eu à la fin du Moyen Âge et peut-être plus tard une connotation sexuelle, je voulais ajouter ici de nouveaux exemples qui selon moi confortent cette hypothèse. Il s’agit de trois proverbes :

- Poule qui chante, Prêtre qui danse / Et Femme qui parle latin, / N'arrivent jamais à belle fin.

- Femme qui boit du vin, fille qui parle latin, soleil qui se lève trop matin ne viennent jamais à bonne fin.

- Épouse qui boit du vin, femme qui parle latin ont ordinairement mauvaise fin.

Ces proverbes sont cités dans :

Ziolkowski Jan M., « The Obscenities of Old Women : Vetularity and Vernacularity », in Speculum, vol. 82, n° 1, janv. 2007 (1e publication 1998), p. 73-89 (p. 75).


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mardi 12 mai 2009

Les tribulations de la planète Vénus

Dans un de mes premiers articles, il y a plus de deux ans, je vous avais expliqué que si les planètes du système solaire portent des noms de dieux romains, c'est que ces derniers les ont empruntés aux Grecs, lesquels les avaient auparavant empruntés aux Babyloniens (cf. "Il était une fois sept dieux qui se promenaient dans le ciel" : http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/03/il-tait-une-fois-sept-dieux-qui-se.html ).
Ce que j'ai découvert depuis, c'est que les Babyloniens ne donnaient pas forcément à la planète le nom du dieu auquel elle était associée, mais qu'elle pouvait avoir un nom propre. Sans revenir sur chaque planète, je m'attarderai aujourd'hui sur celle qui a le plus retenu l'attention des Anciens : Vénus.
Comme je vous l'avais dit, avant que les Romains n'associent cette planète à leur déesse de l'amour Vénus, les Grecs avaient fait de même avec Aphrodite, et avant eux les Babyloniens avec Ishtar. Mais ces derniers, tout en l'associant à Ishtar, appelaient plus souvent cette planète du nom de « Dilbat ».

Or, les Grecs et les Romains donnèrent aussi à cette planète un nom propre, ou plutôt deux noms. Chez les Grecs, « Phôsphoros » ( = « qui apporte la lumière ») ou « Hespéros » ( = « du soir ») et chez les Romains « Lucifer » ( = « qui apporte la lumière ») ou « Vesper » ( = « du soir ») ; en gros « l'étoile du matin » et « l'étoile du soir ». J'ai trouvé là l'explication d'un mystère qui m'avait toujours troublée : pourquoi, même en français, appelle-t-on parfois Vénus « l'étoile du matin », alors que ce n'est pas une étoile mais une planète? Vous me direz, pour le non astronome cette différence n'est pas perceptible. Eh bien si, justement! Il y a non-astronome et non-astronome : évidemment le citadin du XXIe s. que je suis et que vous êtes sans doute est totalement ignare dans ces domaines (petit test : sauriez-vous dire à quel endroit et à quelle heure va apparaître la lune aujourd'hui et quelle sera sa phase? Non? Moi non plus!) ; mais pour les bergers, les paysans, les marins et les nomades du monde entier, ces distinctions sont évidentes. Ils savent tous qu'une planète n'apparaît pas toujours au même endroit de la voûte céleste : ce n'est donc pas à heure fixe qu'elle apparaît à l'horizon et il n'est donc pas logique, me disais-je, d'appeler « étoile du matin » une planète qui peut apparaître à l'horizon aussi bien le matin qu'à tout autre moment d'une journée de 24h.

L'explication est la suivante.
Vénus est l'objet le plus brillant du ciel après le Soleil et la Lune, donc très remarquable pour un observateur attentif. D'autre part, comme elle est sur une orbite plus petite que celle de la Terre, elle semble toujours très proche du Soleil. On ne la voit donc pas dans le cœur de la nuit, puisque le Soleil n'est alors pas visible. En revanche, le matin et le soir, les Grecs et les Romains ne manquèrent pas de repérer une étoile à l'éclat très vif apparaissant à l'aube juste avant le lever du Soleil, qu'ils nommèrent donc « porteuse de lumière » puisqu'elle annonçait l'arrivée du jour, et de même une étoile à l'éclat très vif, apparaissant le soir, qu'il n'identifièrent d'abord pas comme étant le même astre. Les Babyloniens, eux, avaient apparemment fait le rapprochement, puisqu'ils donnèrent le même nom de « Dilbat » à l'étoile du matin et à celle du soir.

Mon histoire n'est pas tout à fait finie. Vous aurez sans doute trouvé que les noms grecs et latins pour « qui apporte la lumière » ne vous étaient pas inconnus.
« Phôsphoros » vous aura rappelé le phosphore, à juste titre puisque c'est un gaz qui émet de la lumière.
Mais « Lucifer » vous a sans doute troublés. Vous croyiez qu'il s'agissait du nom du diable et vous voilà perplexes, n'est-ce pas? Ne vous en faites pas : là aussi, j'ai une explication, qui d'ailleurs – je vous jure que je ne fais pas exprès! – nous ramène encore et toujours aux Babyloniens!

En effet, le seul passage de la Bible où figure le nom de Lucifer est dans l'Ancien Testament, dans le livre d'Isaïe (14, 12) : « Te voilà tombé du ciel, Lucifer, fils de l'Aurore! Tu es abattu à terre, toi qui foulais les nations! ». Ce passage concerne en fait le roi de Babylone, comme il apparaît un peu plus tôt dans le texte : « Alors tu prononceras ce chant sur le roi de Babylone » (14, 4). Quel roi de Babylone? Probablement Nabuchodonosor II, responsable de la destruction du Temple de Jérusalem et de la déportation de sa population à Babylone en 586 av. JC, l'ennemi par excellence du Peuple d'Israël, qui a donné naissance aux légendes du colosse aux pieds d'argile, de la Tour de Babel ou encore de la grande prostituée de Babylone, légendes qui fustigent toutes une ambition démesurée vouée à l'échec (ce que les Grecs appellent en un mot « hybris »). De fait, Nabuchodonosor finira son règne glorieusement, mais ses successeurs se déchireront et finiront anéantis en 539 av. JC par la conquête des Perses qui feront rentrer chez eux les exilés de Jérusalem.
Le nom latin de « Lucifer » n'est naturellement pas dans le texte original hébreu, qui parle de « Helal », c'est-à-dire « astre brillant » (c'est d'ailleurs ainsi que traduisent aujourd'hui les traducteurs de la Bible). Il est probable (je n'ai pas réussi à trouver une confirmation) que ce nom était lui-même une traduction d'un titre akkadien, « Astre brillant, fils de l'Aurore » s'appliquant aux rois de Babylone et qu'Isaïe le reprend là ironiquement. Ce que je ne sais pas non plus (mais qui nous permettrait de boucler la boucle), c'est si cette expression akkadienne s'appliquait aussi à la planète Vénus. En tout cas, c'est saint Jérôme, le premier traducteur de la Bible en latin, qui propose la traduction de « Lucifer », en effet calquée sur le texte hébreu. Il semble qu'ensuite, des commentateurs chrétiens peu au fait de l'histoire ancienne prendront « Lucifer » pour un nom propre et verront dans ce passage, non un roi déchu, mais un ange déchu, qu'ils assimileront à Satan.

Voilà comment la déesse de l'amour est devenue le diable, en passant par une planète et par un roi de Babylone!


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lundi 4 mai 2009

La première écrivaine

La galerie de portraits féminins dressée dans l'un de mes sentiers fleuris commence à s'allonger. Aux côtés des traîtresses, Eve, Pandore, la Schtroumpfette, la femme de Barbe-Bleue ou Nazira, je vous ai fait découvrir les belles figures des écrivaines Sappho, Héloïse ou Sulpicia, d'une mère et d'une musicienne des Mille et une nuits, de la hardie bergère Anne, et de la reine Zénobie.

Cette galerie serait incomplète si je n'évoquais pas Enheduanna. Enheduanna était la fille de Sargon Ier (roi de Mésopotamie, premier unificateur des deux régions de la Mésopotamie, Akkad et Sumer, qui régna de 2335 à 2279 av. JC). Elle fut la prêtresse du dieu de la lune Nanna (ou Sin), à Ur. Et surtout elle composa des poèmes en sumérien en l'honneur de la déesse de l'amour Inanna (ou Ishtar).

C'est en fait la première femme écrivain de l'humanité dont le nom soit mentionné. Et je dirais même plus : c'est le premier écrivain de l'humanité dont le nom soit mentionné. Eh oui! Le premier écrivain connu de l'humanité est une femme! Cela valait le coup de le signaler, non?


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lundi 27 avril 2009

Idées reçues sur les Romains

J'avais entrepris sur mon site de casser quelques idées reçues sur le latin et les Romains sur cette page :
http://pagesperso-orange.fr/patrick.nadia/Vrai_faux_latin.html
(Il faut d'abord faire le test vous-même, puis aller à la fin de la page voir le lien vers les réponses.)

Or j'ai découvert récemment une page qui va dans le même sens, mais qui, bien que ne contenant que quatre articles, est beaucoup plus documentée que mon humble travail :
http://www.class.ulg.ac.be/ressources/dossiers.html
Je n'ai malheureusement pas pu trouver le nom de l'auteur, à qui j'aurais aimé rendre hommage, mais c'est un professeur de l'Université de Liège. Il adopte une démarche scientifique rigoureuse. Il ne veut croire que ce qui est prouvé par les textes et l'archéologie, et ses démonstrations absolument imparables sont parfaitement convaincantes.

Ajout le 11 mai 2009 : Je connais maintenant le nom de ce savant homme : il s'agit de Michel Dubuisson, malheureusement décédé en novembre dernier.

Lien actualisé en 2017 : http://web.philo.ulg.ac.be/antiquite/wp-content/uploads/sites/5/2017/04/MDubuisson_Ideesrecues.pdf

Allez y voir, cela vaut vraiment le coup : vous y découvrirez que les gladiateurs ne disaient pas « Ave Caesar, morituri te salutant » (« Ave César, ceux qui vont mourir te saluent »), que les spectateurs romains ne levaient ni ne baissaient le pouce pour demander la grâce ou la mort des gladiateurs, que Caton n'a pas vraiment dit « Delenda est Carthago » (« Il faut détruire Carthage ») ni César « Tu quoque fili » (« Toi aussi mon fils »)!...

Tout s'écroule, alors, me direz-vous. Eh bien oui! En ce qui concerne l'Antiquité, bien souvent ce que l'on croyait être des faits historiques se révèle être le fruit d'écrits fantasmatiques, de fausses interprétations et de manipulations politiques, qui commencent dès l'Antiquité (par exemple l'histoire de Caton l'Ancien et de Carthage est à resituer dans le cadre des oppositions politiques au sein du sénat de Rome au IIe s. av. JC) et se poursuivent jusqu'à nos jours (je pense à la récupération de l'image de Vercingétorix et des Gaulois dans la France du XIXe s., mais on pourrait certainement trouver des exemples plus récents!)
C'est finalement la même chose que les légendes de Sémiramis ou de Sardanapale, que j'aime évoquer (cf. http://pagesperso-orange.fr/patrick.nadia/MesopotamieGrecs.html ou http://pagesperso-orange.fr/patrick.nadia/Babylone.html), véhiculées par les textes antiques grecs, puis latins, puis par les textes et l'art pictural d'Europe du Moyen Age à nos jours, mais qui n'ont que très peu à voir avec la réalité historique mésopotamienne. Evidemment, c'est un peu plus dur à admettre pour ces faits de la culture romaine que tous les honnêtes spécialistes que nous sommes croyaient avérés!

En tout cas, pour ma part, c'est juré, je ne referai plus jamais mon cours de latin de 4e sur les gladiateurs dans lequel j'explique à mes élèves « Morituri te salutant » et l'histoire du pouce. Au contraire, je leur résumerai ou leur ferai lire ces articles. Si cela peut leur apprendre à avoir l'esprit critique et à ne jamais s'appuyer sur un argument d'autorité, j'aurai rempli mon rôle de pédagogue!


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lundi 13 avril 2009

Zénobie, une reine multiculturelle

Je ne vais pas dans cet article vous faire une biographie de Zénobie, la célèbre reine de Palmyre qui régna au IIIe s. ap. JC et nargua l'empire romain, allant même jusqu'à s'en prétendre impératrice, avant d'être vaincue par l'empereur Aurélien et emmenée en captivité à Rome. Il y aurait trop à dire sur elle. Je désire juste souligner quelques traits qui me plaisent dans son histoire.

D'abord, c'est une femme de tête et qui ne se laisse pas faire, comme je les aime.
Ensuite, son royaume, l'oasis de Palmyre, en plein désert de Syrie (au marges de ma chère Mésopotamie) est un de ces fameux petits royaumes entre l'Orient et l'Occident qui ont eu un temps leur heure de gloire, comme ceux dont je vous ai déjà parlé, la Commagène d'Antiochos au Ier s. av. JC ou l'oasis de Hatra des Sanatruq aux IIe et IIIe s. ap. JC.
Enfin et surtout, elle concentrait en elle-même un tel mélange de cultures qu'on ne sait pas bien ce qu'elle était! Elle n'était pas d'origine palmyrénienne, étant venue pour en épouser le souverain. Selon les sources, elle se disait arabe ou égyptienne ; mais « égyptienne » ne semble pas signifier vraiment d'origine égyptienne, mais alexandrine, de la famille des Ptolémée et Cléopâtre, c'est-à-dire en fait macédonienne, donc de culture grecque. Vous me suivez?
Quoi qu'il en soit, il semble qu'elle connaissait parfaitement bien le syriaque (ou sa variante le palmyrénien), l'égyptien, le grec, et un peu le latin!


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lundi 6 avril 2009

Le jeune homme au bain

Je suis en train de lire des contes coquins de La Fontaine, tout aussi plaisants que ses célèbres fables animalières, mais d'un tout autre registre et à ne pas mettre sous des yeux enfantins! Toutefois, bien que ces histoires soient souvent très crues, notre aimable La Fontaine n'a rien des Laclos, Casanova et Sade du siècle suivant : chez lui, nulle perversité, nulle brutalité, mais des plaisirs réciproques, de la fraîcheur, et beaucoup d'humour, souvent dans la chute de l'histoire.

Le conte que j'ai choisi d'évoquer pour vous aujourd'hui s'appelle « Le cas de conscience ». C'est un des rares où il n'y a pas de passage à l'acte (gardons un peu de pudeur dans ce blog!), mais ce qui m'a surtout plu, c'est qu'il inverse un célèbre motif de la littérature et de l'art pictural, depuis Artémis et Actéon dans la mythologie grecque ou Bethsabée et David dans la Bible : celui de la femme au bain surprise par le regard d'un homme.
Ici, c'est au contraire la bergère Anne qui surprend un jeune garçon se baignant nu dans la rivière. La description de la scène est d'une beauté et d'une grâce dont je veux vous faire profiter:
« Anne ne craignait rien ; des saules la couvraient
Comme eût fait une jalousie :
[le sens de « jalousie » est bien sûr ici celui d'un volet à fentes étroites]
Ça et là ses regards en liberté couraient
Où les portait leur fantaisie ;
Ça et là, c'est-à-dire aux différents attraits
Du garçon au corps jeune et frais,
Blanc, poli, bien formé, de taille haute et droite,
Digne enfin des regards d'Annette.
D'abord une honte secrète
La fit quatre pas reculer,
L'amour huit autres avancer ;
[...] »
Bref, Anne est cependant si sage qu'elle s'éclipse dès que le garçon sort de l'eau, craignant qu'il ne profite de la situation s'il l'apercevait, et si scrupuleuse qu'elle révèle toute l'histoire au curé lors de sa confession. Ce dernier fait les gros yeux :
« C'est, dit-il, un très grand péché.
Autant vaut l'avoir vu que de l'avoir touché. »
Et il lui impose un tribut à payer. Elle lui apporte alors un brochet (que vient de lui offrir après l'avoir pêché – devinez qui! – Guillot, le fameux beau garçon, qui semble entre temps avoir gagné sa sympathie!). Le curé lui demande d'accomoder ce poisson chez elle et de le lui apporter, car il a justement invité de nombreux confrères à dîner. Ces derniers arrivent, on discute, on boit, on commence le dîner, on achève le dessert... Anne ne revient toujours pas avec le brochet! Elle a finalement préféré s'en régaler avec Guillot! Le curé, furieux, l'envoie chercher. Mais la jeune fille ne se démonte pas :
« Anne dit au prêtre outragé :
Autant vaut l'avoir vu que de l'avoir mangé. »

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jeudi 26 mars 2009

La princesse au petit pois? Mésopotamienne, bien sûr!

Évidemment, si je vous dis que le célèbre conte d'Andersen, « La princesse au petit pois » (publié en 1835) est d'origine mésopotamienne, vous allez me dire que je me laisse emballer par mon sujet préféré. Que la Théogonie d'Hésiode (VIIIe-VIIe s. av. JC) soit en grande partie inspirée de l'Enuma Elish (ou Poème de la Création, épopée babylonienne rédigée vers le XIIe s. av. JC.), passe encore (cf. ma page « La Mésopotamie vue par les Grecs et les Romains »: http://pagesperso-orange.fr/patrick.nadia/MesopotamieGrecs.html), mais Andersen! Ce conteur de l'Europe nordique du XIXe s. était bien loin de la Mésopotamie antique!...

Eh bien pourtant, je ne raconte pas de sornettes! C'est une découverte que j'ai faite récemment.

A la suite de ma lecture de l'excellent livre L'Orient grec d'Henri Stierlin, dont je vous parlais le 21 février (« Entre Grèce et Mésopotamie » : http://cheminsantiques.blogspot.com/2009/02/entre-grece-et-mesopotamie.html), je me suis intéressée à l'oasis d'Hatra. Il s'agit d'une cité caravanière située entre le Tigre et l'Euphrate, donc en pleine « Mésopotamie » au sens propre (« Mésopotamie » = « entre les fleuves »). Vous pouvez la situer sur « Google Maps » en tapant « Hatra ». Son apogée date du IIe s. ap. JC.

A cette époque, la Mésopotamie est sous la domination des Parthes ; ces derniers sont un peuple mal connu de nomades sédentarisés originaire de l'Asie Centrale ; leur empire, héritier de celui des Perses Achéménides et des Grecs Séleucides couvre tout le Moyen Orient et une partie de l'Asie Centrale entre le IIe s. av. JC et le IIIe s. ap. JC. Mais la frange ouest de la Mésopotamie subit au cours du IIe s. ap. JC plusieurs tentatives de conquêtes romaines : Trajan entre 114 et 117 ap. JC (il y mourra), puis Lucius Verus en 165 ap. JC, et enfin Septime Sévère en 197 ap. JC.

Or Hatra parvient à garder son indépendance en plein milieu de l'empire parthe, mais aussi vis-à-vis des conquérants romains occasionnels (les armées de Trajan et de Septime Sévère l'assiégeront en vain). C'est une ville libre où vivent des tribus de marchands arabo-araméens et dont la culture croise les influences orientales et gréco-romaines (on retrouve beaucoup de caractéristiques de la Commagène, dont je vous parlais le 21 février). Elle est dirigée par des rois qui portent des noms bizarres comme « Sanatruq » (!) et dont les sculpteurs officiels ont fait de sublimes portraits (on ne trouve pas sur internet de photos aussi belles et nombreuses que celles du livre d'Henri Stierlin, mais vous avez une belle sculpture de la reine Abu, femme précisément de Sanatruq II (228 ap. JC) sur cette page du Musée de Baghdad: http://www.baghdadmuseum.org/posters/i3244386_Statue_of_Abu_Bint_Deimun_Hatra_Unesco_World_Heritage_Site_Iraq_Middle_East.html).

Cette situation particulière a donc attisé ma curiosité, et j'ai entrepris d'en savoir plus en naviguant sur internet. Quelle ne fut pas ma surprise alors, de tomber assez vite sur une allusion très évasive à « La princesse au petit pois » d'Andersen. J'ai tenté d'en savoir plus, mais malheureusement, comme toujours sur internet, tout le monde copie tout le monde, sans se préoccuper des sources ni d'approfondir le sujet!... Néanmoins, à force de persévérance, j'ai trouvé une référence précise: Arthur Christensen, « La princesse sur la feuille de myrte et la princesse sur le pois » (Acta Orientalia 14, 1936, pp. 241-257). Il faudrait aller chercher cela dans une bibliothèque, et je n'en ai guère l'occasion en ce moment, mais en attendant, j'ai fini par trouver un autre article, « The Princess on the Pea: Andersen, Grimm and the Orient » de Christine Shojaei Kawan (Fabula. Volume 46, Issue 1-2, pp. 89-115, Avril 2005), qui reprend les éléments de cet article fondateur en y ajoutant des réflexions intéressantes.

Rappelons d'abord des faits historiques précis. En 224 ap. JC, un nouvel empire émerge au Moyen-Orient, dirigé par la dynastie iranienne des Sassanides, qui ne disparaîtra qu'avec la conquête islamique au VIIe s. Les Sassanides anéantiront l'empire parthe dans les décennies suivant leur avènement, mais surtout, et c'est ce qui nous intéresse, leur premier roi Shapur Ier vient à bout de notre fameux royaume de Hatra en 240 ap. JC (sous le règne de Sanatruq II, toujours lui!). Or l'histoire de la chute de cette ville est racontée par plusieurs historiens arabes (parmi lesquels les plus grands, tous deux de Baghdad : Tabari (IXe s.) et mon homonyme Masudi (Xe s.)) qui relatent tous à ce propos une curieuse légende.

La fille du roi de Hatra serait tombée secrètement amoureuse du conquérant sassanide (je ne sais pas si ces historiens arabes mentionnent les noms de Shapur et de Sanatruq, mais la jeune princesse se prénomme d'après eux Nazira). Par amour et contre la promesse d'être épousée, elle livre la ville à son amoureux (motif universel : je pense pour ma part à Tarpéia, livrant la citadelle de Rome aux Sabins par amour pour leur roi Titus Tatius). Le conquérant sassanide tient sa promesse, mais voici que lors de la nuit de noces, Nazira se met à saigner dans le dos, sa peau s'étant malencontreusement frottée à une feuille de myrte qui se trouvait je ne sais comment dans les draps. Qu'est-ce qui avait bien pu lui donner une peau aussi sensible? C'est que, comme aurait dit notre ami Andersen, c'était « une vraie princesse ». Mais vous vous êtes sans doute toujours demandé comme moi ce qu'Andersen voulait dire par « une vraie princesse ». La princesse Nazira nous fournit la réponse : son père la traitait avec tant de soin qu'il ne la nourrissait que de moelle, de jaune d’œuf, de crème, de miel et de vin, et c'est cela qui lui avait donné la peau si sensible! Son époux, en la voyant saigner, prit conscience de la sensibilité de sa peau, donc des soins que lui avait apportés son père, donc de l'ampleur de sa trahison envers ce dernier, et de dégoût il s'empressa de la tuer! Vous me direz qu'il était aussi coupable qu'elle. Eh oui, mais de toute façon c'est toujours de la faute de la femme (cf. « Le péché de la schtroumpfette » : http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/08/le-pch-de-la-schtroumpfette.html) et le sang de la femme est toujours impur (cf. « La clé interdite » : http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/09/la-cl-interdite.html)!

Quoi qu'il en soit, ce serait peut-être aller un peu vite en besogne, je vous le concède, d'affirmer qu'Andersen s'est inspiré de cette légende de Hatra : c'est ce qu'explique Christine Shojaei Kawan en rappelant d'autres légendes semblables sans doute intermédiaires (dont une catalane) ; mais ce qui est certain, c'est que, directement ou indirectement, notre célèbre petit pois danois est bien apparenté à une feuille de myrte mésopotamienne!


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jeudi 12 mars 2009

Le cerveau d'un lecteur (suite et fin)

Voici comme promis quelques grandes lignes des découvertes qui m'ont le plus fascinée dans Les neurones de la lecture de Stanislas Dehaene.

  • « Comment lisons-nous? » est la première question que se pose l'auteur. Nous découvrons petit à petit une zone du cerveau spécifiquement vouée à la reconnaissance de la forme visuelle des lettres (et active ausssi bien dans le cerveau d'un lecteur français que chinois ou de toute autre langue et écriture du monde), située entre la zone de reconnaissance des objets et la zone de reconnaissance des visages.
  • D'où une nouvelle question: l'écriture n'a été inventée qu'il y a cinq mille ans, une goutte d'eau par rapport aux dernières étapes de l'évolution de l'espèce humaine. Nos ancêtres préhistoriques avaient donc le même cerveau que nous alors qu'ils n'avaient pas encore inventé l'écriture. Or nous venons de découvrir une zone vouée à la lecture dans notre cerveau! Comment ce paradoxe est-il possible?
  • La réponse finit par nous arriver des singes, chez qui cette fameuse zone du cerveau s'active à la vue de certaines formes géométriques élémentaires (des ronds, des lignes parallèles ou perpendiculaires, etc.) qui dans la nature nous permettent de repérer et d'identifier facilement les objets, les animaux, les plantes, etc., dans lesquels on retrouve ces formes géométriques élémentaires.
  • D'où une nouvelle question : comment avons-nous tiré parti de cette zone particulière de notre cerveau pour inventer l'écriture?
  • La réponse est inattendue et montre bien que le grand génie de l'humanité n'est malgré tout qu'un esprit animal tentant péniblement de s'adapter! En effet, c'est l'inverse qui s'est produit : c'est l'écriture qui s'est adaptée à notre cerveau, se rapprochant de plus en plus d'un système que celui-ci pourrait traiter rapidement, d'abord par la simplification du tracé des idéogrammes, dans toutes les cultures où l'écriture est née, puis par l'invention d'un système phonétique, syllabaire d'abord puis alphabétique. Quand nous apprenons l'histoire de l'écriture, ils nous semble évident que celle-ci a évolué vers des solutions de plus en plus simples. Or Stanislas Dehaene nous démontre que la solution de l'alphabet n'est pas forcément plus « simple »: elle est seulement plus adaptée à notre cerveau d'homo sapiens!
  • Stanislas Dehaene montre enfin que ce qui s'est passé pour la lecture est valable pour bien d'autres activités humaines et il appelle cela le « recyclage neuronal ». En gros, le recyclage neuronal consiste à tirer parti d'une zone du cerveau dédiée à une certaine fonction et à la détourner pour lui assigner une autre fonction proche. A l'échelle individuelle, cela permet parfois à certaines personnes ayant subi certaines lésions du cerveau (malheureusement, tout n'est pas possible) d'utiliser une autre zone du cerveau pour la fonction que pratiquait la zone lésée : cela fonctionne moins bien et moins vite, c'est du bricolage au sens propre, mais cela marche parfois. A l'échelle collective, cette possibilité de recyclage neuronal est probablement à l'origine de toutes les grandes inventions culturelles de l'humanité, comme l'art ou la religion!
  • Je terminerai par un détail un peu en marge des grandes lignes de l' « enquête policière » du livre, mais auquel Stanislas Dehaene consacre tout de même un chapitre entier : c'est la question de la symétrie. Cela va rassurer les jeunes parents qui sont parfois un peu estomaqués de voir les petits enfants écrire des lettres, voire leur prénom entier indifféremment à l'endroit ou à l'envers (selon une symétrie gauche/droite, « en miroir »). Pour ma part, je ne m'inquiétais pas quand je voyais ma fille faire ainsi, car je savais que c'était normal ; mais j'en ignorais la raison. L'explication de Stanislas Dehaene est sidérante, et même assez amusante! En réalité, quand nos enfants agissent ainsi, ils ne souffrent pas d'un déficit ; au contraire, ils bénéficient d'un avantage de l'évolution, qui a permis à l'homo sapiens que nous sommes de prendre la poudre d'escampette à la vue d'un tigre vu sous son profil droit, même si nous ne l'avions jusque là vu que sous son profil gauche! Ce qui fait que quand nous apprenons à nos enfants à écrire à l'endroit, en fait, nous leur « désapprenons » un acquis de l'évolution!

Conclusion: Certainement qu'après avoir lu cet article, vous avez trouvé cela passionnant, mais parfois un peu confus et qu'une quantité de questions et d'objections ont surgi en votre esprit. C'est normal. Ce n'est pas pour rien que Stanislas Dehaene a consacré un livre entier au sujet, que je ne saurais résumer en un article. Je vous conseille de vous précipiter dans la première librairie venue et d'y acheter Les neurones de la lecture de Stanislas Dehaene, chez Odile Jacob (2007).
Bonne lecture!


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lundi 9 mars 2009

Le cerveau d'un lecteur

Je sors d'une lecture qui m'a bouleversée. Habituellement, on dit plus cela d'une œuvre de fiction que d'un ouvrage documentaire, et pourtant le mot « bouleverser » ne me semble pas exagéré puisque je crois que je n'ai jamais appris autant de choses dans un livre, et des choses fondamentales : le fonctionnement de la lecture, l'invention de l'écriture, et même plus largement le fonctionnement du cerveau humain et la naissance de la culture. Quel est donc ce livre extraordinaire? Les neurones de la lecture de Stanislas Dehaene, chez Odile Jacob (2007), lui aussi un cadeau de Noël (comme l'Orient ancien, dont je vous parlais la dernière fois), mais de l'année dernière et que j'avais tardé à lire.

Ce qui est passionnant dans ce livre, c'est qu'il unit de façon étroite et même indissociable la science et la culture ; ce lien n'est certes pas nouveau pour une professeure de lettres mariée à un biologiste, mais j'ai découvert là des horizons beaucoup plus vastes que nos conversations quotidiennes.

Une autre grande qualité de ce livre, ou plutôt de son auteur, est son talent pour la vulgarisation: une vulgarisation qui nous tire vers le haut en nous expliquant avec minutie toutes les expériences (et même le fonctionnement des outils expérimentaux, comme les IRM), mais toujours avec une clarté et une limpidité qui rend ces explications accessibles à la béotienne que je suis en neurobiologie.

Dernière grande qualité : ce livre est bien écrit et bien construit, parfois comme une intrigue policière. Stanislas Dehaene pose une question, il émet une hypothèse pour résoudre cette question, il raconte une expérience qui semble étayer cette hypothèse, mais il montre ensuite qu'il reste encore un problème ou que cette expérience soulève un nouveau problème, il va donc falloir explorer de nouvelles pistes, faire appel à de nouvelles expériences..., et on se jette fébrilement sur le chapitre suivant!

Dans le prochain article, je vous exposerai quelques uns des points qui m'ont le plus intéressée dans ce livre.


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samedi 21 février 2009

Entre Grèce et Mésopotamie

Si vous êtes des fidèles lecteurs de ce blog, vous savez que je me passionne pour les relations entre les Grecs et la Mésopotamie. Cette passion est née d'un hasard : mes origines paternelles irakiennes et mes études de lettres classiques m'ont poussée vers l'une et l'autre de ces civilisations. Toutefois, ne les considérer chacune que comme deux entités isolées aux frontières imperméables serait une grave erreur.

J'avais tout de suite perçu l'importance de la Perse, dans la mesure où la Mésopotamie est sous domination perse quand les Grecs commencent à bien la connaître (époque des Guerres Médiques, puis d'Hérodote, de Xénophon, et enfin conquête d'Alexandre).
J'ai découvert il y a peu l'importance de l'Egypte: dans les batailles des VIIe et VIe s. av. JC opposant l'Egypte à la Mésopotamie, souvent sur le terrain de la Judée, il y avait des mercenaires grecs, c'est sûr, dans l'armée égyptienne et, c'est probable, dans l'armée assyrienne puis babylonienne. L'Egypte passera ensuite sous domination perse au même titre que la Mésopotamie, puis sous domination gréco-macédonienne avec Alexandre le Grand au IVe s. av. JC.

Mais je viens de lire deux livres qui me font prendre conscience qu'à ma grande honte j'avais occulté ce qui semble pourtant capital : rien moins que l'espace compris entre la Grèce et la Mésopotamie! Cela correspond en gros à l'Asie Mineure (emplacement de la Turquie actuelle) et à une entité assez vaste et floue que les Anciens appellent généralement « Syrie » et qui s'étend en gros de la Mer Méditerranée à l'Euphrate. Le problème de ces régions est que, rien que dans la période de l'Antiquité, qui m'intéresse, elles ont abrité une quantité de peuples et de cités d'une grande diversité : il est donc assez difficile de s'y retrouver. Mais ce qui est passionnant, c'est qu'elles sont justement au carrefour de la culture grecque et de la culture orientale et qu'on les y voit s'interpénétrer.

Le premier livre dont je veux vous parler est un ouvrage magnifique (texte clair et instructif, photos sublimes) que m'a offert le Père Noël : L'Orient grec, d'Henri Stierlin (Imprimerie Nationale, 2008). Ce dernier est l'auteur avec sa femme Anne Stierlin à la fois du texte et des photographies, ce que je trouve remarquable. Parmi ces civilisations où la culture grecque et la culture orientale se sont interpénétrées, on voit par exemple la fameuse cité caravanière de Petra (en actuelle Jordanie), dont l'architecture mêle les influences arabes, orientales et grecques. Mais j'ai découvert dans ce livre une multitude d'autres exemples de ce genre, moins célèbres, disséminés entre la Grèce et la Mésopotamie et même au-delà en Occident (Italie) et en Orient (Afghanistan). C'est enfin dans ce livre que j'ai enfin eu claire confirmation, avec photos, plan et explications à l'appui, d'une chose à laquelle je n'avais jusqu'alors lu que de vagues allusions : l'existence d'un théâtre grec à Babylone, ce qui est quand même un élément capital dans l'histoire des liens culturels entre Grèce et Mésopotamie!

Quant au deuxième livre, que j'ai lu par un curieux hasard juste après celui-là, c'est une anthologie de textes de Lucien de Samosate (120-180 ap. JC). Notons par ailleurs qu'un autre curieux hasard a fait qu'une amie ignorant tout de mes lectures actuelles vient justement il y a quelques jours de me donner un livre retrouvé dans un grenier qui se trouve être une édition en grec de l'un des textes de Lucien que je venais de lire en traduction française!
Or, qui est Lucien de Samosate? C'est un auteur de langue grecque, que je connaissais bien, car c'est un pourfendeur des affreux charlatans que sont les « mages chaldéens » ou « babyloniens » (cf. mon article du 22 mai 2008 sur ces derniers: http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/05/qui-sont-les-chaldens.html et celui du 28 mai 2008 http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/05/des-chaldens-clbres.html pour un « Chaldéen » épinglé par Lucien), ainsi que pour son ouvrage sur La Déesse syrienne, où il parle longuement de Sémiramis, la reine légendaire de Babylone dont l'histoire a été colportée par les Grecs (cf. http://pagesperso-orange.fr/patrick.nadia/(Babylone..)_S%8Emiramis.html ), et enfin, c'est Lucien qui, par dérision, prêtait Babylone comme patrie à Homère (cf. http://pagesperso-orange.fr/patrick.nadia/MesopotamieGrecs.html, dernier paragraphe avant la conclusion).
Pour moi, Lucien était un auteur « syrien », comme il le dit lui-même, et je ne m'étais jamais demandé où était Samosate... Or j'ai été d'abord frappée en voyant la photo choisie en couverture, qui m'a rappelé une de celles du livre d'Henri Stierlin que je venais de quitter. Et en effet, il s'agissait des sculptures monumentales du site de Nemroud Dagh en Commagène (un royaume situé précisément entre l'Asie Mineure et le Nord de la Mésopotamie). Et la lecture de l'introduction de Guy Decaze (Lucien, Histoires vraies et autres histoires, collection Livre de Poche) m'a confirmé que Samosate est en Commagène et que Lucien est originaire de ce pays.
Où est Samosate aujourd'hui? En Syrie actuelle, disent la plupart des biographies et sites internet sur Lucien. Ben voyons! Une recherche à peine un peu plus fouillée nous apprend que Samosate est aujourd'hui « Samsat ». Or cette ville est en Turquie actuelle, non loin des frontières syriennes et irakiennes, dans la région du Kurdistan. En tapant « Commagène » sur le site de « Google Map », vous aurez la situation claire des deux villes antiques les plus importantes de cet ancien royaume, Samosate (« Samosata ») et Nemroud Dagh (« Mont Nemrut »).
Toutefois, Guy Decaze, dans son introduction et ses notes, m'a fait comprendre que Lucien lui-même n'est pas tout à fait étranger à ce flou concernant sa patrie : malgré son ouvrage sur la déesse syrienne et une sorte d'autobiographie (Le Songe), il reste assez discret sur ses origines. En revanche, il est pétri d'hellénisme, mais d'hellénisme classique : son style est celui des orateurs attiques (de la région d'Athènes) qui ont vécu sept siècles avant lui et quand il évoque des sculpteurs, ce sont Phidias et Praxitèle (là encore des Athéniens des Ve et IVe s. av. JC), comme s'il ignorait les monumentales sculptures de Nemroud Dagh édifiées sous le règne d'Antiochos Ier de Commagène en 62 av. JC, à moins de cent kilomètres de sa ville natale!

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