samedi 4 juin 2022

Le périple du chameau foudroyé par le regard d’une femme menstruée


Dans l’un des textes qui servent de base à ma recherche (premier manuscrit attesté en 1353, le texte date donc de cette époque ou de quelques décennies plus tôt), on lit ceci :

« Nota quod oculus mulieris vaticinatis proiecit camelum in foueam, ita quod illa pessima mulier tantum cogitauit de malis, quod quidam humores mali generabantur in spiritibus eius, et illi exiuerunt per oculum, et illos volens camelus effugere, cecidit in foueam. »

« L’œil d’une femme prophétesse a projeté un chameau dans une fosse : cette très mauvaise femme a eu tant de mauvaises pensées que certaines mauvaises humeurs étaient engendrées dans ses esprits, et qu’elles sont sorties par l’œil, et le chameau voulant les fuir, tomba dans la fosse. »

Les mauvaises humeurs en question ne sont pas nommées, mais ce texte est lui-même le commentaire d’un texte, le De secretis mulierum, qui énumère explicitement les effets néfastes du regard d’une femme menstruée, notamment le risque que ce regard tue un enfant au berceau. C’est donc bien de cela qu’il est question.

Ce texte explique le flux menstruel par une accumulation de mauvaises pensées. Une affection en quelque sorte psychosomatique… On est au sommet de la misogynie ! Mais attention, c’est l’un des plus caricaturaux et fantaisistes des centaines de textes médiévaux parlant des menstrues que j’ai étudiés ; c’est le seul (à ma connaissance) qui établisse ce lien entre mauvaises pensées et flux menstruel ; il n’est donc absolument pas représentatif de la pensée des femmes et même des hommes de l’Europe occidentale à la fin du Moyen Âge.

Cette misogynie extrême n’est pas ce qui m’a le plus surprise à la première lecture. Les plus anciens lecteurs de ce blog auront reconnu l’animal que j’ai longtemps considéré comme mon préféré et auquel je conserve une tendresse toute particulière : le chameau. Passé le plaisir de voir mon favori apparaître, j’étais resté vraiment perplexe devant cette histoire. Pourquoi une prophétesse menstruée aurait-elle éprouvé le besoin ou l’envie de s’attaquer à un animal pour le projeter dans une fosse ? Et surtout, pourquoi un chameau ? Le texte a été écrit en Europe du Nord, assez vraisemblablement dans l’aire germanique, une région où les chameaux ne courent pas les rues. Ni les fosses. Encore moins en 1353 qu’aujourd’hui.

Je n’imaginais même pas trouver un jour une explication à ce mystère, et pourtant voilà qu’elle est arrivée, complètement par hasard, alors que je ne la cherchais même pas.


J’ai écouté récemment avec beaucoup d’intérêt le cours de Patrick Boucheron au Collège de France sur la peste noire, douze séances d’une heure, que je recommande vivement (il y est question d’histoire, de biologie, d’archéologie, d’histoire des sciences, d’histoire de l’art, d’anthropologie, de linguistique, etc.) : https://www.college-de-france.fr/site/patrick-boucheron/p51080340343004962_content.htm

Dans la séance n°10 du 23.03.2021, entre 51’ et 60’ environ, il aborde des thèmes qui m’intéressent, puisque la question de la façon dont était envisagée la contagion au Moyen Âge l’amène à parler de l’un des motifs favoris de ma recherche, la nuisance toxique, voire mortelle du regard d’une vieille femme sur un enfant ou de celui d’une femme menstruée sur un miroir.

Les médecins, dit-il, étaient au départ réticents à l’idée de contagion, car ce n’était pas une notion médicale, mais plutôt une notion morale, la contamination du péché. Il rappelle que le mot « infection » vient du vocabulaire des teinturiers et désigne l’imprégnation des tissus : c’est par métaphore qu’il a été employé pour une contamination morale. La peste n’était donc pas considérée comme contagieuse. La lèpre, elle, si, non pas pour une raison biologique, mais parce qu’elle était assimilée à l’hérésie. Patrick Boucheron en vient donc ensuite naturellement à l’idée qu’une nuisance pouvait nous être causée par le regard ou par l’imagination d’une autre personne, et c’est à cette occasion qu’il évoquait le regard d’une vieille femme sur les petits enfants, qui peut causer leur mort et celui d’une femme menstruée sur un miroir, qui peut le tacher irrémédiablement. Cette dernière croyance est directement issue d’un texte d’Aristote qui explique longuement le processus chimique et physique qui aboutit à cette altération de la surface d’un miroir. Quant au regard des vieilles femmes sur les petits enfants, c’est aussi une croyance tenace depuis l’Antiquité ; mais les textes qui servent de base à ma thèse innove en donnant explicitement comme cause à ce phénomène la concentration de matière menstruelle non évacuée lors de la ménopause.


La diffusion du podcast de Patrick Boucheron étant accompagnée d’une petite bibliographie pour chaque cours, j’ai voulu aller voir l’article d’Aurélien Robert qui y était évoqué, « Contagion morale et transmission des maladies : histoire d’un chiasme (XIIIe-XIXe siècle) ». Je trouve l’article sur internet, il figure dans le numéro d’une revue de sciences humaines consacré au thème de la contagion. Par curiosité, je regarde le sommaire, et je tombe sur ce curieux titre :

« Les numéros de téléphone portable qui tuent. Épidémiologie culturelle d’une rumeur transnationale », Julien Bonhomme.

https://journals.openedition.org/traces/5158

Tout est dit dans le titre : il s’agit de croyances selon lesquelles, si tel numéro inconnu s’affiche sur notre téléphone, nous risquons une mort brutale ou un grave accident, au pire à l’instant où nous décrochons, au mieux si nous établissons la communication verbale en disant « allô ». Pas grand chose à voir avec mon sujet de recherche, je sais, je sais, d’autant plus qu’on est assez loin dans l’espace et le temps (la rumeur dont il est question dans cet article s’est propagée essentiellement dans des pays d’Afrique et d’Asie entre 2004 et 2011) ; si ce n’est la croyance irrationnelle à un danger inexistant (numéro de téléphone ou regard d’une femme menstruée). Néanmoins, je me suis évidemment plongée dans la lecture de cet article inattendu, abandonnant pour un temps mes pauvres femmes menstruées du XIVe siècle…


Ensuite, je suis redevenue raisonnable et suis revenue à l’article d’Aurélien Robert, dont voici la référence exacte et le lien consultable :

Aurélien Robert, « Contagion morale et transmission des maladies : histoire d’un chiasme (XIIIe-XIXe siècle) », in Tracés, 2011, p. 41-60.

https://journals.openedition.org/traces/5139

Article passionnant lui aussi, et complètement dans mon sujet, lui. En voici les grandes lignes.

Aurélien Robert montre bien la distinction entre deux théories qui ont d’abord existé pendant des siècles côte à côte sans trop s’interpénétrer : une théorie médicale qui expliquait la propagation des maladies par l’air ; et parallèlement, une théorie morale (déjà existante chez les moralistes de l’Antiquité, mais qui a ensuite été reprise par les théologiens chrétiens) de la contagion du vice, du péché.

Or, au XIIIe s, les choses changent avec la traduction du Canon d’Avicenne : celui-ci propose une théorie médicale expliquant la contagion par diverses causes, dont l’imagination ; son commentateur Gentile da Foligno détaille la théorie en expliquant le cheminement des « espèces ».

Cette théorie donne un nouvel élan et une caution médicale à des situations évoquées depuis longtemps par les moralistes, philosophes, poètes, comme le trouble des miroirs par la femme menstruée, ou comme la passion amoureuse sous l’effet du regard.

Aurélien Robert cite le commentaire de Gentile da Foligno qui donne deux exemples de contagion par l’imagination : le regard des vieilles femmes sur les enfants, qui peut les tuer, et le regard des femmes menstruées sur les miroirs, qui peut les tacher. Or ce sont précisément deux motifs longuement développés dans les textes qui servent de base ma recherche. Le plus ancien de ceux-ci, le De secretis mulierum, est daté entre 1277 et 1320 par José Barragan Nieto, son éditeur en 2012 ; le texte de Gentile da Foligno est daté vers 1330 par Aurélien Robert. Autant dire qu’on est dans un mouchoir de poche, et qu’on ne peut affirmer avec une certitude absolue quel texte a inspiré l’autre (à dix ans près, on n’est pas à l’abri d’une erreur de datation ; il est aussi possible qu’il y ait eu d’autres textes intermédiaires entre ou autour de ceux-ci, que je n’ai pas encore rencontrés ou qui sont perdus aujourd’hui).


Quoi qu’il en soit, j’ai évidemment eu envie d’aller voir le texte latin exact écrit par Gentile da Foligno. Il n’en existe pas d’édition dite moderne, mais une édition imprimée à Venise en 1520-1522 est accessible en ligne sur Gallica :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1323715/f208.item

Au folio 102v, on trouve deux courts passages évoquant mon sujet. Je les ai aussitôt intégrés dans mon corpus complémentaire. Mais je n’étais pas tout à fait sûre de la transcription (les imprimés du XVIe s sont très lisibles pour ce qui est de la graphie, mais ils contiennent de nombreuses abréviations qui ne sont pas toujours évidentes à décoder). En ce cas, une technique extrêmement simple consiste à noter un petit bout de phrase dont on est sûr, puis à le taper dans Google. Avec un peu de chance, on sera directement réorienté vers un article ou un ouvrage en ligne où le passage se trouve transcrit. Il arrive aussi parfois qu’on ne trouve pas ce qu’on cherche, mais quelque chose d’autre, qui contient ces mots ou une partie. C’est exactement ce qui m’est arrivé.


Voilà que je tombe sur un article en allemand, dont un mot, même pour une non germanophone, m’a aussitôt interpelée : « Kamels » !!! Mais ne voilà-t-il pas mon chameau ?

Je traduis le titre et en effet : « La chute du chameau et la souillure du miroir » !

Voici les références précises de l’article et le lien où on peut le lire :

Hasse Dag Nikolaus, « Der Sturz des Kamels und die Befleckung des Spiegels : Fernwirkungstheorien in arabischen und lateinischen Kommentaren zu Aristoteles De insomniis, in Soma : Körperkonzepte und körperliche Existenz in der antiken Philosophie und Literatur, Thomas Buchheim, David Meißner, Nora Wachsmann (dir.), Hamburg, Meiner, 2016, p. 525-541.

https://www.philosophie.uni-wuerzburg.de/fileadmin/06010000/user_upload/Hasse_2016_-_Der_Sturz_des_Kamels.pdf

Cet article de Dag Nikolaus Hasse (que j’ai péniblement essayé de comprendre avec mes bribes d’allemand, avec ma connaissance du sujet, et avec quelques petits coups de google traduction) explique que le motif du chameau envoyé dans la fosse d’un regard est en fait repris d’un philosophe arabe du XIe siècle originaire de Perse, al Ghazali.

Tout de suite, le chameau semble beaucoup plus à sa place !

Dans un passage du Maqāşid al-falāsifa (Les Intentions du philosophe), al Ghazali cite une phrase du Prophète (peut-être issue d’un hadith, ces paroles du Prophète rapportées après coup) qui dit « L’œil pousse l’homme dans la tombe et le chameau dans le chaudron ».

C’est au XIIe siècle, à Tolède, que l’ouvrage d’al Ghazali est traduit en latin et dès lors connu en Europe occidentale. Le traducteur, Domenicus Gundisalvi, traduit ainsi ce passage :

« Et propter hoc est illud proverbium, quod oculus mittit hominem in fossam et camelum in caldarium »

« Et de là vient le proverbe selon lequel l’œil envoie l’homme dans la fosse et le chameau dans le chaudron. »

À la simple nuance que la parole du Prophète est devenue un simple proverbe, la phrase est exactement la même.

Un siècle plus tard, notre chameau a bien voyagé et son histoire s’est bien transformée quand il arrive à Paris, dans la bouche et sous la plume de Radulfus Britos, Raoul le Breton, maître es arts à l’Université de Paris à partir de 1296, dans son ouvrage Quaestiones super librum De anima, au chapitre « Quaeritur utrum sensus sit virtus passiva » (« On se demande si la sensation est une vertu passive »). Il expose la réponse positive à cette question et les arguments suivants ;

« Quia mulier menstruosa per visum inficit speculum, sicut apparet in De somno et vigilia. Et basiliscus interficit hominem solo visu ; et oculus fascinantis proicit camelum in foveam per fascinationem. »

« Parce qu’une femme menstrueuse infecte par la vision un miroir, comme cela apparaît dans Le sommeil et la veille [l’ouvrage d’Aristote qui rapporte ce phénomène]. Et le basilic tue un homme de sa seule vision ; et l’œil fascinant projette un chameau dans une fosse par la fascination. »

Notons que « fascination » n’avait alors pas le sens abstrait qu’il a aujourd’hui : il s’agissait d’un pouvoir maléfique exercé par un regard, pouvant provoquer un envoûtement, une pétrification, ou la mort.

D’abord, Raoul le Breton a mélangé les deux parties du proverbe : au lieu qu’un homme aille dans sa tombe et que le chameau aille dans son chaudron pour y être bouilli, l’homme disparaît de l’énoncé, et c’est le chameau qui est envoyé dans une tombe transformée ici en fosse : l’histoire n’a plus aucun sens ! D’autre part, Raoul le Breton est le premier à mêler dans une même phrase cette histoire de chameau et celle des miroirs (sans parler du basilic!). On retrouvera tout ce mélange un demi-siècle plus tard, dans notre texte de 1353 avec lequel j’ouvrais cet article (et que Dag Nikolaus Hasse ne mentionne d’ailleurs pas), mais la rumeur a fait son chemin (aussi sûrement que celle des numéros de téléphone tueurs au début du XXIe siècle!) : après avoir été un dit du Prophète, puis un simple proverbe, et ensuite une vérité générale présentée comme exacte (« l’œil fascinant projette un chameau dans une fosse par la fascination »), il s’agit maintenant d’une anecdote ponctuelle arrivée à « une » femme prophétesse et « un » chameau ; les pouvoirs de la femme menstruée et ceux dirigés contre le chameau, qui étaient deux cas semblables, mais distincts, se sont interpénétrés ; et on y croit d’autant plus volontiers que l'anecdote est présentée comme un fait unique et accompagnée d’une explication pseudo-scientifique détaillée :

« Nota quod oculus mulieris vaticinatis proiecit camelum in foueam, ita quod illa pessima mulier tantum cogitauit de malis, quod quidam humores mali generabantur in spiritibus eius, et illi exiuerunt per oculum, et illos volens camelus effugere, cecidit in foueam. »

« L’œil d’une femme prophétesse a projeté un chameau dans une fosse : cette très mauvaise femme a eu tant de mauvaises pensées que certaines mauvaises humeurs étaient engendrées dans ses esprits, et qu’elles sont sorties par l’œil, et le chameau voulant les fuir, tomba dans la fosse. »


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Ajout en août 2022 : Entre temps, j’ai lu l’excellent article de Béatrice Delaurenti

Delaurenti Béatrice, « La fascination et l'action à distance : questions médiévales (1230-1370) », in Médiévales, n° 50, « Sociétés nordiques en politique (XIIe-XVe siècles) », printemps 2006, p. 137-153.

https://journals.openedition.org/medievales/1420

Elle y parle de notre chameau aux pages 142-143. Elle remonte aussi à la citation d’al-Ghazali. Elle ne parle du texte de Raoul Le Breton, mais évoque d’autres auteurs : Guillaume d’Auvergne en 1231, Etienne Tempier en 1277, Pietro d’Abano en 1310, Nicolas Oresme vers 1350-60. Dans des contextes différents, ils abordent l’anecdote du chameau, mais assez fugacement, en évoquant le pouvoir de l’imagination, mais pas le rôle du regard (ou du moins sans y insister).

 

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