mardi 17 août 2010

Pensée grecque, culture arabe

Suite à un commentaire qui m'avait été fait dans un article récent sur les Grecs et les Arabes (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2010/05/les-grecs-les-arabes-et-nous.html), je me suis attelée à la lecture de Pensée grecque, culture arabe de Dimitri Gutas. Très intéressant!


J'avoue avoir sauté certains passages qui rentraient dans les détails de tel ou tel traducteur, mais l'essentiel est là : un travail de fourmi, sérieux et approfondi, qui nous dresse un panorama complet du mouvement de traduction des œuvres grecques dans les premiers siècles du califat. Encore une fois, comme dans l'autre ouvrage que j'évoquais ici, on comprend que les entités « Grecs » et « Arabes » n'ont pas de sens intrinsèque, qu'elles ont des significations très différentes selon l'époque, le lieu, la religion. Les traductions concernent des langues aussi variées que le pehlvi (langue de la Perse Sassanide), des langues de l'Inde, le grec, l'hébreu, l'arabe, le syriaque (langue sémitique parlée notamment par des Chrétiens arabes de Syrie) ; des peuples variés (Arabes de Syrie, d'Irak, d'Egypte, Grecs de Byzance et d'Egypte, Persans d'Iran et d'Irak) et des religions variées (Chrétiens, Musulmans, Juifs, Zoroastriens, Païens), toutes ces catégories s'entrecroisant allègrement en un riche bouillon de cultures!


Dimitri Gutas explique bien l'historique de ces traductions, leurs commanditaires, et même les légendes construites après coup sur ces mouvements de traduction. Légendes auxquelles je croyais moi-même : ainsi dans un article du début de cette année (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2010/01/des-livres-tres-lourds.html), je vous parlais de la « Bayt al Hikma » (« Maison de la Sagesse ») d'al-Mamoun ; elle n'était en réalité qu'une bibliothèque, extrêmement riche, certes, mais en aucun cas une université ni un centre de traduction.


Un point que j'ai trouvé très intéressant et que feraient bien de méditer les intégristes de tous bords (et aussi ceux qui accusent tous les Musulmans d'être des intégristes!) est le suivant.

Une des raisons qui a poussé certains savants religieux musulmans, suivis par les califes, à traduire certains textes grecs, notamment de Platon et d'Aristote, traitant de rhétorique et d'argumentation, est qu'ils voulaient y trouver une méthode dialectique pour être à même de contrer les arguments de leurs adversaires dans des discussions religieuses (soit avec des non-Musulmans, soit entre Musulmans de différentes obédiences). Le plus drôle est que les empereurs chrétiens byzantins, eux, voulaient au contraire se débarrasser de ces textes grecs païens, craignant que la possibilité d'une discussion argumentée risque de leur faire perdre des fidèles si les adversaires argumentaient mieux. Ils furent donc tout contents de voir que les Musulmans s'étaient emparés de ces textes, et pensaient avoir joué un bon tour à ces naïfs!


Peu m'importent l'une ou l'autre religion, mais je trouve que dans cette histoire, les personnes les plus sages, les plus humaines, sont bien celles qui ont préféré la possibilité d'une discussion avec autrui, même si cette discussion pouvait comporter le risque d'être convaincu par celui qu'on voulait convaincre (ce qui, d'ailleurs, n'est pas arrivé : les dialogues que citent Dimitri Gutas témoignent d'une grande écoute de l'autre, mais à la fin chacun reste sur ses positions, convaincu de sa foi!)


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