dimanche 22 février 2015

Sang de dragon


Vous vous souvenez sans doute d'un article que j'avais écrit sur ce blog il y a plus de deux ans :
J'y expliquais le lien linguistique entre deux plantes aromatiques, basilic et estragon, et deux monstres, basilic et dragon. La seule chose que je n'avais pas élucidée était la raison qui avait fait donner à la plante « estragon » un nom de dragon. J'avais émis une hypothèse concernant l'aspect serpentant de la plante.

Or, au cours de mes recherches actuelles, j'ai trouvé quelque chose de bien plus intéressant, dans un article de Marcello Castellana (sémioticien à l'Université Paul Verlaine-Metz), « La cuisine à l'estragon », publié dans Dragons, entre sciences et fictions (ouvrage collectif dirigé par Jean-Marie Privat, Paris, CNRS Editions, 2006, p. 85-92). Il commence par dresser un catalogue de nombreuses langues où le mot désignant l'estragon est apparenté au mot désignant le dragon, soulignant ainsi que cette parenté à été perçue dans de nombreuses et différentes cultures. Il explique ensuite que l'estragon est reconnu comme efficace contre trois affections qui ont un lien avec le dragon : les morsures de serpent, les brûlures d'estomac (en lien avec le feu brûlant craché par le dragon), et la dysménorrhée ou les accouchements difficiles (en lien avec le sang souvent associé au dragon). Voilà donc pour l'estragon. Mais ce n'est pas fini.
Marcello Castellana s'attarde en effet ensuite sur ce thème du sang du dragon : censé donner l'immortalité à Sigurd qui s'y baigne dans le mythologie celtique, il est aussi dans de nombreuses cultures considéré comme un remède à la stérilité de la femme ou à la stérilité de la terre, ce qui est finalement assez proche symboliquement ! Marcello Castellana oppose ainsi l'homme (le héros « sauroctone », c'est-à-dire «  tueur de dragon » comme on en retrouve dans toutes les cultures, de Persée à saint Georges, pour les plus connus) qui doit tuer le dragon pour en arroser la terre et assurer la fertilité de cette terre (voir par exemple le mythe de Cadmos, le fondateur de Thèbes), et la femme, qui au contraire doit « limiter les excès de perte de sang » pour « sauvegarder sa puissance génératrice ».
Ce qui m'a frappée, c'est que dans cet article où le nom de sainte Marguerite n'est pas cité une seule fois, sa présence est pourtant omniprésente entre les lignes ! Son histoire est en effet fortement liée au sang du dragon, qu'elle répand quand elle le transperce pour en sortir, ainsi qu'à la protection des accouchements, qu'elle est réputée assurer. Je me dis d'ailleurs que cette vertu attribuée à sainte Marguerite ne lui vient peut-être pas seulement du fait qu'elle est un personnage sorti indemne du ventre d'un être vivant (comme le nouveau-né du ventre de sa mère), mais aussi de cette notion de fécondité fréquemment associée au sang de dragon.
Toutefois, on a là une inversion par rapport au motif explicité Marcello Castellana et évoqué plus haut, puisque dans l'histoire de sainte Marguerite, c'est une femme qui répand le sang du dragon. Si cet aspect du sang n'est absolument pas présent dans les textes médiévaux rapportant sa légende ni dans les peintures, vitraux ou sculptures, où le dragon est plutôt à ses pieds comme un chien fidèle, en revanche, certains auteurs d'enluminures ont mis tout leur soin à représenter le sang répandu, 

parfois en fines gouttelettes, 
Livre d'heures d'Amherst, XVe s., 
Baltimore, Walters Art Museum, Ms W.167, f.101v
(descendre au folio 101 v)

parfois en longues coulures.
Livre d’heures, 1405-1409, Ms « Belles heures du Duc de Berry », 
New York, The Metropolitan Museum of Art, Ms The
Cloisters Collection 1954, f. 177r

Mais l'enluminure la plus spectaculaire reste celle où Marguerite est représentée hors du dragon, qui montre à l'air libre son affreuse blessure béante jusqu'au côtes !
 « Prayer book », « Livre de prières d'Anne de Bretagne », 1492-95,  
New York, The Pierpont Morgan Library, Ms M50, f. 20v
(aller au folio 20v)

Ce sang répandu est aussi à mettre en relation avec le sang d'une vierge déflorée, dans la mesure, j'en parlerai dans un prochain article, où la dévoration de Marguerite par le dragon peut être vue symboliquement comme un acte sexuel, mais c'est ici le dragon qui saigne, tandis que la vierge sort « indemne » (tous les textes qui racontent sa vie insistent sur ce terme, qui n'est pas sans rappeler l'intégrité physique des vierges si chère aux auteurs chrétiens du Moyen Age : cf. Laurence Moulinier, « Le corps des jeunes filles dans les traités médicaux du Moyen Age », p. 103-107, dans Les corps des jeunes filles, de l'Antiquité à nos jours, Paris, Perrin, 2001). Cette espèce de virginité miraculeuse fait évidemment écho à celle de la Vierge.
C'est un des symboles chrétiens de cette histoire. Nous en verrons d'autres.

Ajout en décembre 2016
Cet article est désormais complété par celui-ci : http://cheminsantiques.blogspot.fr/2016/12/du-sang-du-dragon-au-sang-de-marguerite.html

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jeudi 12 février 2015

Néron et Agrippine au bord du Rhin (2/2)


Oui, j'en ai fini avec Agrippine, née au centre de la future Cologne et morte sur ordre de son fils, frappée au ventre qui l'avait porté, mais je n'en ai pas fini avec sa famille.
Non loin de Cologne se trouve la ville d'Aix-la-Chapelle (« Aachen ») en allemand, capitale de Charlemagne. La ville se nomme en latin « Aquae Grani », « les eaux de Granus », Granus étant en général présenté comme une divinité locale. Or une légende (dont je n'ai pas réussi à trouver la source) fait de ce Granus... un frère de Néron, qui aurait fondé la ville ! N'ayant pas d'autres éléments, on peut se livrer à toutes les suppositions : frère ou demi-frère ? Et en ce cas, du même père ou de la même mère ? Personnellement, je vois bien un autre fils d'Agrippine qui serait resté ou revenu dans la région natale de sa mère. Un sage, qui aurait préféré rester à l'écart du pouvoir et de Rome, ayant bien compris que la probabilité d'y mourir jeune et de mort violente était presque absolue ! Et le père de ce Granus ? Je verrais bien un bel Ubien, blond Germain qu'Agrippine aurait fréquenté dans son enfance et secrètement aimé, bien plus sincèrement que sa collection de maris romains empoisonnés...

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jeudi 29 janvier 2015

Néron et Agrippine au bord du Rhin (1/2)


Je vous disais dans l'article précédent que je m'engageais désormais sur des chemins médiévaux. Toutefois ces chemins finissent toujours par me ramener aux chemins antiques. C'est aussi le cas avec la ville de Cologne. Je vous ai parlé de mon roman en gestation qui se déroule à Cologne dans la première moitié du XVIe s. Je n'ai pas vraiment choisi ce lieu, qui m'a été imposé par l'étincelle qui a donné naissance à mon roman, un tableau (suivi de plusieurs autres) du peintre Barthel Bruyn, actif précisément à Cologne à cette époque. Or, au fur et à mesure que je me renseignais sur cette ville, elle est devenu bien plus que le simple décor du roman, presque un personnage à part entière !
Et ce dès sa fondation, qui nous plonge d'emblée dans les débuts sanglants de l'empire romain. Sa création proprement dite remonte à 38 ou à 20 (selon les sources) av. JC, lorsqu'Agrippa, le meilleur ami d'Octave-Auguste (1er empereur romain) et son futur gendre, installe sur le bord romain du Rhin une colonie de peuplement pour les Ubiens, tribu germanique venu de l'autre côté du Rhin, mais malmenés par les autres tribus germaniques en raison de leur alliance avec les Romains. Ce n'est donc d'abord qu'une sorte de camp militaire amélioré qui s'appelle «Oppidum des Ubiens » (« Oppidum Ubiorum »). En 8 ou 5 av. JC, elle accueille un autel du culte d'Auguste (en faisant donc ainsi une sorte de « capitale » de la Germanie (en Gaule, un semblable autel était installé à Lyon, ce qui en faisait la « capitale » des trois provinces gauloises)), et elle prend le nom d' « Autel des Ubiens » (« Ara Ubiorum »).
Or, en 15 ap. JC, un an après la mort d'Auguste, son petit-neveu Germanicus, un jeune homme brillant et apprécié de nombreux Romains, dirige les légions romaines stationnées sur les bords du Rhin. Les hommes de pouvoir n'ont pas attendu notre siècle pour comprendre l'effet positif sur le peuple de s'afficher dans leur vie familiale. Germanicus a donc emmené avec lui sur le front sa femme Agrippine enceinte et ses trois premiers enfants, dont le plus petit a droit à un petit costume de légionnaire romain ajusté à sa taille, qui le fait surnommer affectueusement par les soldats « Caligula » (c'est-à-dire « Petite caliga », la « caliga » étant la sandale du légionnaire), surnom qui restera dans l'histoire quand des années plus tard il deviendra empereur. Agrippine accouche dans l'oppidum même : le quatrième enfant du couple est une fille, elle est nommée « Agrippine », comme sa mère. Oui, c'est celle que vous connaissez, c'est la mère de Néron.
En 50 ap. JC, cette petite Agrippine, après les morts (suspectes?) de ses deux premiers maris, est mariée depuis un an à son oncle Claude, empereur. Ce dernier décide d'honorer le lieu de naissance de sa femme en lui donnant le statut officiel de colonie romaine. La ville s'appellera désormais « Colonia Claudia Ara Agrippinensis » (« Colonie claudienne, autel d'Agrippine ») ou selon une variante « Colonia Claudia Ara Agrippinensium » (« Colonie claudienne, autel des Agrippiniens »).
Je ne crois pas qu'il existe beaucoup d'autres villes dans le monde qui tirent leur nom (« Cologne » ou « Köln » est le « Colonia » de « Colonia Claudia Ara Agrippinensis ») et leur fondation d'une personne née à cet endroit ! Et pas n'importe quelle personne : peut-être la femme à la réputation la plus sulfureuse de toute l'histoire romaine, accusée d'avoir été l'amante de son frère Caligula, du philosophe Sénèque, et de bien d'autres, accusée d'avoir empoisonné ses trois maris successifs et bien d'autres personnes ; mais qui sait combien de ces accusations étaient fondées ? C'est aussi une tragique figure de mère, qui doit sa mort à son propre fils et qui, quand arrive le soldat envoyé par Néron chargé de l'exécuter, lui demande de « frapper au ventre »...

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vendredi 23 janvier 2015

Chemins antiques, sentiers fleuris, et sang de dragon


Chers lecteurs fidèles et occasionnels,

Après presque un an d'interruption, je reprends le fil de ce blog. Dans l'article d'aujourd'hui, je vais vous conter vers quelles contrées inconnues m'ont menée mes sentiers fleuris au cours de cette année, au point de vous abandonner momentanément...
J'avais déjà quelque peu ralenti mon rythme depuis septembre 2011, date à laquelle j'avais repris des études, études d'histoire. D'autre part, depuis un peu plus d'un an, j'ai entamé le vaste projet de l'écriture d'un roman. Ces deux activités, jointes à ma vie professionnelle et à ma vie privée, ne m'ont au bout d'un moment plus laissé un instant pour concevoir et rédiger de nouveaux articles de mon blog. A présent, je reprends un peu mon souffle et je vais essayer de me ménager à nouveau du temps pour reprendre le rythme d'écriture de ce blog qui était d'environ deux fois par mois.
Si j'ai parlé de contrées inconnues, c'est que mes chemins, d'antiques, sont surtout devenus médiévaux.
Le roman que je porte se passe à Cologne dans la première moitié du XVIe s. : c'est le Moyen Age finissant, la rupture de la Réforme ne se dessinant que petit à petit. Ne connaissant rien de l'histoire du Saint Empire Romain Germanique, qui malheureusement ne s'enseigne pas en France (ce qui est aberrant quand on se rend compte que c'est un empire dont le territoire couvrait la moitié de l'Europe et qui s'est étendu du IXe au XIXe s.! Ce n'est pas anecdotique!), j'ai beaucoup lu ces derniers temps à ce sujet, et de manière plus générale sur l'Europe et sur le Moyen Age. J'en profite au passage pour signaler un livre incontournable (et très agréable à lire) sur l'ensemble de ces sujets : L'Europe est-elle née au Moyen Age ?, de Jacques Le Goff. Mon roman tournant également autour d'éléments symboliques (pierres précieuses, objets sacrés, animaux fétiches, blasons, etc.), je me suis plongée aussi dans la lecture des ouvrages de Michel Pastoureau, que je connaissais déjà un peu (là, l'incontournable est : Une histoire symbolique du Moyen Age occidental).
Bref, quand je me suis retrouvée à cette rentrée universitaire à devoir choisir un sujet de recherche de master, alors que je pensais me replonger dans mon sujet de prédilection, les contacts entre Grecs et Mésopotamiens dans l'Antiquité, j'ai finalement laissé tomber mon ancienne passion pour me jeter à corps perdu dans le Moyen Age. J'ai entrepris une recherche sur la symbolique du dragon dans la légende de sainte Marguerite au Moyen Age. Il s'agit d'une sainte martyre de l'Antiquité tardive qui, alors qu'elle est en prison (où l'a jetée un persécuteur romain païen), voit apparaître le diable sous la forme d'un dragon : le dragon la dévore, mais elle en ressort indemne en déchirant son corps d'une croix. Cette histoire est reliée aux nombreuses autres histoires de héros tueurs de dragon dans de nombreuses civilisations, mais aussi aux nombreuses légendes associant femme et dragon (ou serpent, qui est le même animal dans la plupart des cultures), parmi lesquelles on trouve des choses aussi différentes qu'Eve, Mélusine, ou les Vouivres de Franche-Comté... Si j'ajoute encore la symbolique extrêmement riche de la perle (« margarita » en latin), vous comprendrez que le sujet est une mine inépuisable !
Je m'arrête donc là pour aujourd'hui, mais vous promets que je vais développer plusieurs de ces sujets dans des articles à venir.

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jeudi 6 février 2014

Ovide et al Mu'tamid : exil dans les boues et les glaces


Je vais vous parler aujourd'hui de deux poètes que je connaissais tous deux depuis longtemps, mais dont je n'avais jamais réalisé à quel point leur destin était semblable. Il s'agit d'Ovide (Publius Ovidius Naso), poète latin né en 43 av. JC et mort en 17 ou 18 ap. JC, et d'al Mu'tamid (Abu al Qasim Muhammad al Mu'tamid ibn Abbad), poète arabe andalou né en 1040 et mort en 1095.

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Tous deux ont commencé avec une carrière brillante de poète à succès, qu'avantageait leur position sociale : Ovide, protégé du cercle des poètes d'Auguste, le premier empereur de Rome ; al Mu'tamid, souverain de la riche et (encore) puissante principauté de Séville, lui-même à la tête d'un cercle de poètes. Tous deux se sont signalés par des poèmes d'amour, des poèmes brillants, mais où la recherche de la préciosité l'emportait sur la sincérité de la passion.

Et puis, le choc, la chute, et pour tous deux un douloureux exil.

Pour Ovide, une raison encore mystérieuse, apparemment, d'après ce qu'il livre à demi-mots, liée à quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir (quand on sait la vie dissolue que menait Julie, la fille de l'empereur, d'après les auteurs contemporains, on peut avoir une petite idée de ce qu'il a eu le malheur de surprendre...). Cette faute lui valut d'être exilé à Tomes, sur les bords de la Mer Noire, en Roumanie actuelle, loin de toute civilisation.

Pour al Mu'tamid, c'est sa principauté qui se trouva prise en tenaille entre au sud les Berbères Almoravides, et au nord les Francs de Castille. Qu'il s'allie avec les uns ou avec les autres, il savait qu'il finirait victime du vainqueur, mais préférant, comme il le dit, finir « gardien de chameaux plutôt que gardien de cochons », il choisit l’alliance avec les Almoravides, ce qui le conduisit en effet quelques années plus tard à l'exil au Maroc, dans un dénuement proche de celui d'un gardien de chameaux...

Et pour les deux, la métamorphose : cette douleur de l'exil a transformé leur poésie jusque là brillante et précieuse en une poésie sincère, passionnée, déchirante, pour exprimer leur souffrance d'être exilé loin de Rome, loin de Séville, loin des lieux où ils avaient connu le bonheur, loin des gens qu'ils avaient aimés...

Je retiendrai pour chacun deux anecdotes. 

Lorsqu'al Mu'tamid était encore prince, sa bien-aimée avait émis le désir capricieux de marcher pieds nus dans la boue comme les femmes du peuple, curieuse de cette sensation inconnue ; al Mu'tamid avait fait étendre pour elle une boue de crème parfumée et d'eau de rose ; une fois en exil, les propres filles du prince se virent réduites à marcher elles-mêmes pieds nus dans la boue, comme les femmes du peuple.

Ovide, frappé entre autres par le climat si différent de Rome, décrit dans un poème un froid tel que le vin gelé se débite en morceaux et que les barbes des indigènes, couvertes de glaçons, cliquettent quand ils bougent !
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Pour lire des traductions françaises des poèmes d'exil d'Ovide, suivez le lien ci-dessous :
Ce lien vous donne accès au premier livre des Tristes ; le sommaire en haut de la page vous permet de lire les quatre livres suivants de ce recueil, puis d'enchaîner sur le recueil des Pontiques (quatre livres). 
Il existe aussi une très belle traduction de ces deux recueils sous le titre Tristes Pontiques, effectuée par Marie Darrieussecq en 2008, publiée chez P.O.L.

Pour al Mu'tamid, je n'ai pas trouvé de traductions françaises sur internet ; faute de mieux, vous pouvez trouver quelques traductions en anglais à cette page :


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vendredi 25 octobre 2013

De Delphes à l'Afghanistan : le long chemin de Cléarque pour diffuser la sagesse


Cet article fait suite à celui publié il y a longtemps déjà sur Bérose et Callisthène :
L'homme dont je vais vous parler aujourd'hui est aussi un « passeur de savoir » ; il a sans doute bien connu Callisthène le neveu d'Aristote, puisqu'il était lui-même disciple de ce philosophe. Mais tandis que Callisthène a fait un long voyage pour récupérer des savoirs babyloniens, à la demande de son oncle, Cléarque de Soles, lui, voyageait pour répandre les savoirs grecs. En fait non, pas les savoirs, mais plutôt la sagesse, celle du temple de Delphes.

Au IVe s. av. JC, dans la foulée des conquêtes d'Alexandre le Grand en Asie Centrale, le Grec Kinéas fonde une ville dont le nom antique est perdu. Longtemps oubliée, elle a été redécouverte sur le site d'Aï Khanoum en Afghanistan en 1964, et fouillée depuis, avec tous les aléas que vous pouvez imaginer vu la situation politique de ce pays...

Parmi les découvertes, on a retrouvé une stèle portant une inscription en grec :


A gauche : « Ces sentences des anciens se trouvent dans le sanctuaire pythique sacro-saint. C'est Kléarque qui les y copia minutieusement et les mit ici, dans le sanctuaire resplendissant de Kinéas. » Suivent, à droite, des maximes delphiques à moitié effacées : « Dans l'enfance, sois modeste. Dans la jeunesse, sois robuste. A l'âge mûr, sois juste. Dans la vieillesse, sois judicieux. A l'heure de la mort, sois sans affliction. »

Il semble que Cléarque aurait copié aussi la totalité des 150 (environ) maximes du temple de Delphes. Quand je dis « copié », j'imagine que ce n'est pas lui qui est grimpé sur les échafaudages et qui a manié son burin pour couvrir les murs et colonnes du temple d'Aï Khanoum! N'empêche que c'est bien lui qui a parcouru (dans le sillage de l'armée d'Alexandre ou plus tard?) la longue route menant de Delphes à Aï Khanoum, tout ça pour quoi? Pour transmettre le miel de la sagesse grecque! Pour le transmettre aux colons grecs de ces lointaines contrées bien sûr, mais aussi aux Indiens, à des inconnus, des « barbares » au sens étymologique du terme (personnes qui ne parlent pas grec)... Une telle persévérance au profit de la transmission de la sagesse m'émeut. 

Mais ce n'est pas tout : il semble qu'effectivement ces maximes aient eu un écho en Inde, car Asoka, un grand roi indien du IIIe s. av. JC, a fait publier dans son royaume des édits en sanskrit, mais aussi en grec et en araméen (on en a retrouvé des inscriptions aussi). Asoka était très influencé par le bouddhisme naissant, mais ses édits rappellent aussi beaucoup les maximes delphiques. Vous voyez qu'on nage en plein multi-culturalisme à une époque où les communications n'avaient pourtant rien à voir avec aujourd'hui...

Une dernière chose me plaît. Pour que les historiens puissent aujourd'hui nous raconter cette histoire, ils se sont appuyés sur des inscriptions retrouvées en Grèce, des inscriptions retrouvées en Afghanistan, la transmission des textes grecs et la transmission des textes indiens : or tous ces éléments se complètent et se confirment les uns les autres. Mes élèves me demandent souvent comment on peut être sûr de telle ou telle chose concernant l'Antiquité, et je leur réponds toujours que l'on n'est pas sûr de tout, mais que la connaissance se fait surtout par croisement d'informations de sources variées : on en a ici un magistral exemple.

Pour terminer, deux articles sur lesquels je me suis appuyée :

- l'article de Wikipédia sur Cléarque de Soles, court, mais qui dit l'essentiel :

- « Les maximes delphiques d'Aï Khanoum et la formation de la doctrine du dhamma d'Asoka »
de V. P. Yailenko (1990) :
(j'ai aussi puisé dans cet article la traduction de la stèle)

- toutes les informations muséographiques sur la stèle :

- l'intégralité des maximes de Delphes transcrites par des écrivains grecs (car pour le coup, l'archéologie ne nous les a pas toutes livrées à Delphes pas plus qu'à Aï Khanoum), en grec et en français :
http://chaerephon.e-monsite.com/medias/files/septsages.html

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mercredi 2 octobre 2013

Le chameau d'Eratosthène


Je connaissais l'histoire d’Ératosthène, le savant grec d'Alexandrie qui, au IIIe s. av. JC, a mesuré la circonférence de la Terre en comparant l'ombre d'un bâton à Alexandrie et à Assouan, à la même heure.
Ce que j'ignorais et que j'ai appris récemment, c'est la manière dont il a mesuré la distance entre Alexandrie et Assouan : il s'est tout simplement servi d'un chameau, dont on a compté les pas, cet animal étant réputé pour avoir un pas particulièrement régulier. Le chameau n'a décidément pas cessé de nous étonner!...
NB : Je n'ai pas réussi à trouver les textes grecs ou latins à la source de cette précision. Si vous avez une idée...

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vendredi 5 juillet 2013

L'anti-facebook des Romains



C'est le lapsus d'une élève, me parlant de « liste d'amis » au lieu de « liste d'ennemis » qui m'a fait prendre conscience du rapport lointain que l'on pourrait établir entre les « amicales » listes de Facebook et les beaucoup moins amicales listes des proscriptions chez les Romains.
Il s'agit d'une horrible pratique qui eut lieu dans les années troublées des guerres civiles du Ier s. av. JC. Un homme prenait le pouvoir par la force, et il faisait afficher dans tous les lieux publics des listes de noms. Toute personne dont le nom figurait sur la liste pouvait être tué par n'importe qui sans que ce dernier soit accusé de crime. Un moyen simple, rapide et efficace pour éliminer ses ennemis.
Mais de même que les listes de Facebook sont loin de ne contenir que de véritables amis, de même les proscriptions ne contenaient pas que de véritables ennemis. On pouvait avoir un intérêt financier ou politique pour y faire figurer un nom. Ainsi, l'un des premiers plaidoyers de Cicéron, le Pro Roscio, magistralement mis en images par le docu-fiction de la BBC L'Affaire Sextus, montre comment un homme a été rajouté sur les listes de proscriptions du dictateur Sylla uniquement parce qu'un proche de ce dernier espérait récupérer ainsi son héritage! Quand à Cicéron lui-même, il fut sacrifié à l'autel d'une alliance politique, celle d'Octave et d'Antoine : pour sceller cette alliance, chacun d'eux exigea de l'autre qu'il fasse figurer sur leur liste de proscription commune un de ses anciens alliés. Octave sacrifia Cicéron à Antoine, qui n'avait notamment pas apprécié que Cicéron, dans un de ses violents discours contre lui, lui enjoigne en public d'aller cuver son vin (« Edormi crapulam! », Philippiques, "discours II", XII 30)!

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jeudi 23 mai 2013

Louise Vernet



Aujourd'hui, je vais vous parler d'une petite jeune fille apparemment effacée et qui pourtant se révèle presque un pivot de l'histoire de l'art en France au début du XIXe s.
Au commencement, il y a deux tableaux, situés à une dizaine de mètres de distance au Musée du Louvre. Le premier représente une petite sauvageonne de 4 ou 5 ans, les chaussettes en accordéon et les joues roses d'avoir couru dans le jardin, qui serre contre elle un chat qui semble son tigre apprivoisé et qui lance au peintre un regard de défi. Le deuxième, une quinzaine d'années plus tard, représente une jeune cruche au regard totalement inexpressif, vêtue et coiffée comme si elle était un objet d'art.




Puis un troisième tableau, habituellement à Nantes, mais qui pour quelques mois s'est rapproché des deux autres, puisqu'il figure dans l'exposition « L'ange du bizarre : le Romantisme noir au XIXe s. » (que je vous recommande vivement par ailleurs!!!) au Musée d'Orsay. Très dérangeant, il représente une jeune femme sur son lit de mort, sa beauté lumineuse rendue malsaine par la couleur blanche de sa peau et par l'aspect ridicule que la mort donne à sa bouche ouverte et à son œil clos, étrangement surmontée d'une auréole.



Or il s'agit bien de la même personne, Louise Vernet, éternisée à trois moments clés de sa vie : l'enfance, la jeunesse et la mort (il n'y aura pas de vieillesse, la pauvre est morte à 31 ans). Ce fait est déjà assez remarquable en soi. Mais ce n'est pas tout.
Les trois tableaux sont l'œuvre de trois peintres différents, tous célèbres (même si le premier l'est un peu plus que les deux autres). Or, chaque peintre a peint une Louise qui ressemble à son style de peinture :
  • Théodore Géricault, le peintre de la beauté animale, des chevaux, des tigres et des hommes aux muscles tendus, a peint une petite bien en chair, pleine de sève et d'énergie, prête à bondir griffes tendues comme son petit fauve.
  • Horace Vernet a peint sa fille avec autant de minutie, mais aussi de froideur, que ses scènes de batailles, dont Baudelaire, qui détestait ce peintre, disait : « M. Horace Vernet est doué de deux qualités éminentes, l'une en moins, l'autre en plus : nulle passion et une mémoire d'almanach ! Qui sait mieux que lui combien il y a de boutons dans chaque uniforme, quelle tournure prend une guêtre ou une chaussure avachie par des étapes nombreuses! » (Salon de 1846)
  • Paul Delaroche, le peintre romantique, qui fait pleurer la ménagère de moins de 50 ans avec sa manière pathétique de représenter des scènes historiques ou mythologiques, a peint son épouse neuf ans après sa mort comme une sainte dont la mort édifiera les foules (exactement comme il peindra l'année suivante, son tableau le plus célèbre, La Jeune martyre, aux airs d'Ophélie, mais surmontée aussi d'une auréole – et qui est, paraît-il, une représentation de sa fille, morte encore plus prématurément que sa mère).
Face à ces tableaux, je me demande où est la véritable Louise. Elle est si différente dans ces trois tableaux! Est-ce dû à son évolution personnelle, à ses propres changements, ou à l'œil de chacun des peintres? La question est d'autant plus compliquée que chacun des peintres a une relation très forte avec Louise : Horace Vernet est son père ; Paul Delaroche son mari et amoureux ; quant à Géricault, c'est un ami de la famille avec qui, malgré les 23 ans de différence, un rapport de séduction n'est pas exclu, comme souvent entre une petite fille et un ami de la famille célibataire. Il était d'ailleurs encore fort bel homme dans les années 1820 ; il se tuera d'une chute de cheval en 1824, quelques années après le portrait de Louise, alors qu'elle a dix ans : nul doute que cela ait marqué la petite fille...

On peut rêver des heures sur ces trois tableaux. 

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On peut aussi creuser encore l'histoire de Louise. En effet, il existe encore d'autres représentations d'elles :
  • une statuette d'elle portant dans ses bras son fils Horace bébé, par Jean Auguste Barre, conservée également au Louvre : là encore, elle est dans un rôle, celui de la Madone à l'enfant.



  • un autre portrait (mais présumé) par Paul Delaroche, assez charmant : vue de dos, le visage de profil, elle hume une rose ; si c'est bien elle, c'est sans doute le portrait qui semble le plus naturel. Ce tableau apparaît sur des sites de ventes aux enchères ; il n'est donc pas visible dans un musée.



  • un dessin d'un autre peintre célèbre, Ingres. Visiblement très contemporain de celui de Vernet ; Louise porte la même robe (avec un foulard en plus et une coiffure moins compliquée) et le même air cruche. Ce dessin est conservé dans la collection privée Ian Woodner aux États-Unis.



  • un affreux portrait d'un certain Adolphe Yvon, apparemment plus porté sur la peinture militaire, où elle apparaît comme une bourgeoise stupide.

     
    *
    *   *


Vous trouverez tout cela en tapant simplement « Louise Vernet » dans un moteur de recherche d'images.
Vous trouverez aussi que ce n'est pas que des peintres qu'elle a été la muse. Alors qu'elle avait accompagné à Rome son père, nommé directeur de la Villa Médicis entre 1828 et 1833, elle y rencontra un de ses pensionnaires célèbres, Hector Berlioz, dont elle chantait volontiers les airs au piano et qui lui a dédié la mélodie qu'il a composé sur « La Captive », un poème de Victor Hugo, dont j'aime imaginer Louise chanter le dernier couplet :
« Mais surtout quand la brise
Me touche en voltigeant,
La nuit, j’aime être assise,
Être assise en songeant,
L’œil sur la mer profonde,
Tandis que, pâle et blonde,
La lune ouvre dans l’onde
Son éventail d’argent. »


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samedi 4 mai 2013

Hermès et Kirikou

Je suis retombée l'autre jour sur L'Hymne homérique à Hermès. C'est un poème grec anonyme très ancien, qui fut un temps attribué à Homère (de même que d'autres « Hymnes homériques »), d'où son nom. Il s'agit d'un petit conte mythologique court et drôle (qui a d'ailleurs servi de point de départ à l'excellent Feuilleton d'Hermès de Mireille Szac, que je ne saurais trop recommander à tous les parents de jeunes enfants).
Or, en le relisant, j'ai été frappée par la similitude entre le personnage d'Hermès tel qu'il apparaît dans cette œuvre et le personnage de Kirikou tel que l'a conçu Michel Ocelot dans son dessin animé Kirikou et la sorcière. Les deux garçonnets en effet, à peine sortis du ventre de leur mère, parlent et marchent comme de grands enfants, mais gardent une petite taille. Les deux ont des idées ingénieuses à revendre. Et, de l'un comme de l'autre, on se méfie peu au début puisqu'on ne les considère que comme des bébés. Enfin, chacun a un père absent et une mère tendre et aimante. En revanche, en fait de sorcière Karaba, c'est à son grand frère le dieu Apollon que le petit Hermès est confronté ; mais, comme Kirikou, il finit par se réconcilier avec son ennemi grâce à sa générosité.
Je ne sais pas si Michel Ocelot s'est vraiment inspiré de ce texte. Si un jour lui ou une de ses connaissances tombe sur ce blog, il nous le dira peut-être...
*
*   *
Références :
- Traduction française de l'Hymne homérique à Hermès (il s'agit de la traduction de Lecomte de Lisle, très littéraire, mais qui sonne parfois un peu étrangement) :
- Article sur Le feuilleton d'Hermès de Murielle Szac, où vous trouverez les références complètes et un commentaire de cet ouvrage.


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jeudi 18 avril 2013

De l'Akkadie à l'Acadie en passant par l'Arcadie


Je sursaute toujours en entendant parler des « Acadiens », je crois qu'il s'agit des « Akkadiens » de ma chère Mésopotamie, puis je suis déçue : il n'est question que d'Américains! Toutefois, je me suis toujours demandé s'il n'y avait pas un rapport.
J'ai enfin eu la réponse. Non, mais c'est quand même intéressant! L'origine des « Acadiens » a bien trait à l'Antiquité, mais pas mésopotamienne.

En 1524, Giovanni Verrazano, navigateur florentin au service de François Ier et soutenu financièrement par des banquiers italiens de Lyon et d'autres villes de France, atteint une région à laquelle il donne le nom d' « Arcadie », nom qui se transforme vite en « Acadie ».

Alors, pourquoi « Arcadie »? Il s'agit d'une région montagneuse de la Grèce centrale. Cette région a surtout été idéalisée par des poètes grecs comme Théocrite, poète grec du IIIe s. av. JC, qui écrit un recueil de Bucoliques, c'est-à-dire « Bouviers », les bouviers étant considérés comme les plus nobles des bergers. Dans ces poèmes, il est certes question de vaches (et aussi de chèvres et de moutons), mais surtout de jeunes bergers et bergères pleins de grâce, de leurs chants et de leurs amours. De nombreux auteurs antiques reprendront ce thème de la vie idéalisée et de l'amour simple et naïf des bergers (parmi les plus célèbres, le roman de Longus, Daphnis et Chloé, ou encore le recueil de poèmes Les Bucoliques (aussi!) du poète latin Virgile). Puis les XVIe, XVIIe et XVIIIe s. européens verront exploser le thème dans la peinture, la poésie, les romans (L'Astrée d'Honoré d'Urfé), les opéras, les chansons (« Il pleut bergère »), etc. Or, dans la plupart de ces oeuvres, les bergers en question sont situés en Arcadie, non pas la vraie Arcadie, mais une région tout aussi idéalisée que le sont les bergers qui la peuplent. C'est le cas par exemple dans ce tableau de Poussin que j'aime énormément et précisément intitulé Les Bergers d'Arcadie! Des bergers y déchiffrent une inscription latine sur un tombeau : « Et in Arcadia ego » (mot à mot « Même en Arcadie moi », c'est-à-dire, « Même en Arcadie, je suis là »), variation des tableaux de Vanités, introduisant la présence de la mort même au milieu du cadre le plus idyllique.
Pour le Florentin du début du XVIe s. qu'était Verrazano, on est en pleine redécouverte de l'Antiquité, le thème de l'Arcadie heureuse n'est pas encore un cliché éculé, mais une image pleine d'espoir!
L'histoire de l'Acadie par la suite a été mouvementée, comme vous le savez ou comme vous le découvrirez en lisant d'autres articles sur la toile ou ailleurs (car je suis peu compétente en histoire de l'Amérique). Aussi, si les Cajuns de Louisiane savent qu'ils se rattachent aux Acadiens d'Acadie et que ceux-ci puisaient leurs origines en France, ils se souviendront aussi que, par leur nom, ils se rattachent au Arcadiens de l'Antiquité grecque (mais pas aux Akkadiens de la Mésopotamie!) et que leur harmonica n'est peut-être pas si éloigné de la flûte de Pan des bergers d'Arcadie...

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mercredi 27 mars 2013

François-René deux siècles plus tard


Par un de ces hasards étonnants, voici que, moins d'une semaine après avoir lu et vous avoir renvoyé à l'article de Mara Goyet sur un épisode de la scolarité du jeune Chateaubriand, il m'est arrivé presque la même aventure dans un de mes cours.

J'avais pris le carnet de correspondance d'un élève qui s'était montré particulièrement pénible, pour y écrire un mot, quand l'élève, faisant appel à mon indulgence, lève les yeux vers le mur de la classe où j'affiche semaine après semaine les « phrases de la semaine » et s'exclame :
- Madame, s'il vous plaît! « Errare humanum est. »!
Je ne peux m'empêcher d'esquisser un sourire, car il est vrai que « l'erreur est humaine », et puis je suis touchée par cet appel au latin pour se sortir d'affaire, d'autant plus que cela me rappelle l'histoire de Chateaubriand. L'élève, encouragé par mon sourire, ajoute alors :
- « Bis repetita placent »!
Je suis déjà plus sceptique, car s'il veut me faire comprendre qu' « il est plaisant » que je « répète » un comportement d'indulgence que j'ai déjà eu envers lui, je pense aussi qu'il n'est guère « plaisant » qu'il « répète » les mêmes bêtises!
Pendant que je réfléchis, mon élève, emporté par son élan, repart de plus belle avec :
- « Qui bene amat bene castigat »!
Ce fut une erreur fatale.
- En effet, repris-je, « Qui bene amat bene castigat »!
Et je gardai son carnet.

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mercredi 20 mars 2013

Le récit poignant de François-René, collégien breton sauvé par le latin

Allez lire cet article du blog de Mara Goyet :

http://maragoyet.blog.lemonde.fr/2013/03/07/le-recit-poignant-de-francois-rene-collegien-breton-sauve-par-le-latin/

J'aurais voulu l'avoir écrit!

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vendredi 15 mars 2013

Proba Falconia : une troisième poétesse latine!

Vous souvenez-vous d'un des premiers articles de ce blog, où j'évoquais les écrivains romains femmes?

Je n'avais réussi à en recenser que deux et j'appelais mes lecteurs à me faire signe si vous en rencontriez d'autres. Personne ne m'a fait signe. Eh bien, tout vient à point à qui sait attendre : je viens six ans plus tard d'en trouver une troisième!

Il s'agit de Proba Falconia, une Romaine chrétienne du IVe s ap. JC. On n'a d'elle qu'un seul ouvrage, assez curieux. Il s'agit d'un centon. Un centon est une œuvre littéraire composée uniquement de passages pris à d'autres œuvres (célèbres, en général). Le centon de Proba est pour le moins original, puisque qu'elle n'a pioché ses morceaux que chez un seul auteur, Virgile, et ce pour composer un poème résumant l'Ancien et le Nouveau Testament!
Ce jeu littéraire ne lui a visiblement attiré presque que du mépris au cours des siècles, pourtant l'Oulipo aurait certainement aimé la compter dans ses rangs.

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samedi 5 janvier 2013

Basilic et estragon : attention, épices méchantes

Nous ne nous éloignons pas du thème de l'article précédent, puisque je vais à nouveau vous parler du dragon, ainsi que d'une autre créature effrayante, le basilic. Dans l'article précédent, les créatures mythiques étaient déjà descendues bien bas avec ce terne poisson qui se traîne au ras du sol marin, mais c'est encore pire dans l'exploration que je vous propose aujourd'hui, puisque deux des plus effrayantes créatures des mythologies se retrouves métamorphosées en inoffensives herbes aromatiques!

Le basilic, eh oui! Peut-être qu'en sortant du cinéma où vous aviez vu l'épisode de Harry Potter où celui-ci terrasse un basilic, vous êtes allés vous restaurer dans une pizzeria voisine où vous avez commandé une salade de tomates au basilic... Alors, quel rapport? C'est le roi, « basileus » en grec, à l'origine du prénom « Basile ». Aristote nous dit que le basilic était appelé « plante royale » ; il ne nous dit pas pourquoi, mais pas besoin d'être linguiste pour comprendre! Dans ma famille, on appelle le comté, le « roi des fromages »... Quant à la terrible bête mythique dont le regard était censé pétrifier (comme celui de la Méduse), c'était le « serpent royal » ou « roi des serpents », puisque le plus terrible de tous.

Bon, pendant que j'y suis, je fais un détour par la « basilique », parce que je sens que vous allez me poser la question. C'est une longue histoire, celle d'une forme architecturale qui change de fonction, mais pas d'aspect!
- D'abord « palais royal » (d'où ce nom) chez les Grecs très anciens, puis résidence de l'archonte-roi (fonction religieuse honorifique) à l'époque démocratique.
- Chez les Romains, c'est un vaste bâtiment avec une grande allée centrale pour flâner quant le temps est mauvais dehors et sur les côtés, sur deux niveaux, des galeries donnant sur de petites pièces abritant soit des boutiques, soit des salles de tribunal. J'y pense souvent, mutatis mutandis quand j'erre dans le centre commercial de Rosny 2, qui a exactement cette architecture et au moins deux de ces trois fonction (commerce et flânerie). 
- Les premiers Chrétiens, une fois sortis de la clandestinité des catacombes, utilisèrent ces bâtiments romains pour y pratiquer leur culte ; on a ensuite préféré le terme d' « église », mais « basilique » est resté pour les premières églises ou pour certaines que l'on a voulu signaler comme remarquables.

Revenons à nos monstres et au dragon. Si vous aviez reconnu le basilic (monstre) dans le basilic (plante), vous n'auriez peut-être pas pensé trouver un dragon dans l'estragon. C'est pourtant bien la même racine grecque, passée en français par l'intermédiaire de l'arabe, d'ailleurs, d'où sans doute le « es- », trace de l'article arabe. Je n'ai pas réussi à trouver le rapport entre estragon et dragon, mais les dictionnaires étymologiques (j'ai consulté mes deux grandes références, le Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey, et le Trésor de la Langue Française Informatisé, TLFI, consultable sur internet) nous indiquent que l'estragon est de la même famille que la « serpentaire », où l'on reconnaît le même animal (serpent et dragon se mêlent beaucoup dans les légendes). Ce nom aurait été donné « par analogie de forme, d'aspect avec le serpent ou par la propriété qu'on leur attribuait de tuer les serpents ou de guérir de leurs morsures » (Tlfi). Je doute fort de la dernière hypothèse, qui sent plutôt la légende construite après coup. L'analogie vient à mon avis de ce que la serpentaire est une plante « à tiges rampantes » (ibid). En effet, comme j'aime les herbes aromatiques, j'ai pensé aussi au serpolet, et là, bingo, les deux dictionnaires en donnent une origine très claire : « serpolet » a la même racine que « serpent » ; cette racine, « *serp » en latin et « *herp » en grec (d'où l' « herpès », eh oui!) signifie « ramper ». De fait, l'herpès rampe insidieusement au bord de nos lèvres et le serpolet rampe entre les rochers, la serpentaire aussi. L'estragon, pas trop. En revanche, il paraît (d'après l'article « estragon » de Wikipédia) que ses racines ont la forme d'un serpent. J'avoue n'avoir jamais arraché un plant d'estragon. Mais il y a sûrement parmi vous de meilleurs botanistes que moi qui pourront me confirmer ce fait.


En tout cas, la prochaine fois que vous assaisonnerez vos plats avec du basilic ou de l'estragon, vous songerez un peu aux monstres terrifiants qui s'y cachent...


Je pourrais finir là, mais je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager une très jolie fleur cueillie sur le chemin (dans les citations proposées par le Tlfi). C'est une phrase extraite du très beau roman de Lamartine, Graziella (1849), que j'ai pourtant déjà lu deux fois avec plaisir, mais sans avoir remarqué cette phrase sublime :
« Je vis qu'elle avait le blanc des yeux plus humide et plus brillant qu'à l'ordinaire, et qu'elle froissait entre ses doigts et brisait une à une les branches d'une plante de basilic qui végétait dans un pot de terre sur le balcon. »


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jeudi 13 décembre 2012

Pegasus Draco

Vous vous souvenez du vieux dictionnaire de mon grand-père, de B. Dupiney de Vorepierre (1873)? J'y avais découvert ce superbe article sur le collimateur :
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2011/11/le-collimateur-alors-que-je-feuilletais.html

Je ne m'y plonge pas souvent, mais quand je le fais, j'ai du mal à en émerger, tant je suis captivée par la beauté et l'aspect surprenant des gravures, tant celles illustrant d'étranges machines aujourd'hui disparues (je suis tombée ce matin sur un tourniquet à faire les garrots!) que celles d'histoire naturelle : c'est l'une de celles-ci qui m'a retenue et dont je voudrais vous parler.

Il s'agit d'une gravure représentant un animal extraordinaire, effrayant et magnifique à la fois, sorte d'iguane aux ailes de chauve-souris (il s'avère en fait que c'est un poisson), et dont le nom m'a tout autant stupéfiée que l'apparence : « Pegasus draco »! Le Pégase dragon! La réunion de deux des animaux légendaires les plus fascinants! Voilà un nom qui sonne (et qui sonne bien mieux en latin qu'en français, d'ailleurs, mais cela, c'est habituel)!

Je décide aussitôt de scanner cette gravure pour vous, mais auparavant, d'aller faire un petit tour sur internet, histoire de voir à quoi ressemble la bestiole en photographie couleur.

A ma grande surprise, en tapant « pegasus draco » dans « Google image », je trouve très peu de photographies, mais un certain nombre de gravures, pas celle du « Dupiney », mais visiblement contemporaines à quelques décennies près. J'en trouve même une tellement belle que je décide d'épargner à mon « Dupiney » l'épreuve un peu rude du scanner et de vous copier plutôt celle-là. Il provient d'un dictionnaire allemand, le Meyers Großes Konversations-Lexikon, Band 13 (publié à Leipzig en 1905 ou 1908), p. 533.






Références précises ici :
http://www.zeno.org/Meyers-1905/A/Meerdrache
et page originale ici :
http://www.zeno.org/Meyers-1905/K/meyers-1905-013-0533



Une recherche un peu plus poussée m'a fait comprendre que le nom scientifique officiel retenu n'était plus « Pegasus draco » (d'où la prédominance des gravures sur les photos modernes en tapant ce nom), mais « Eurypegasus draconis » (« Large pégase du dragon »). Si vous voulez tout savoir sur la bestiole, allez à cette page :
http://doris.ffessm.fr/fiche2.asp?fiche_numero=405

J'ai pu constater alors que les photos sont très décevantes. Pegasus Draco (je continue entre nous à l'appeler ainsi), loin de bondir ou de jaillir dans l'élément marin comme l'auraient fait ses deux parrains, passe son temps vautré dans le sable, dont il adopte la couleur par mimétisme : tout cela fait de vilaines photos. Quelques photographes ont sauvé la mise en le photographiant de nuit avec un gros flash, mais finalement, rien n'est aussi spectaculaire que les bonnes vieilles gravures du XIXe ou du début du XXe siècles ; aussi, je vais retourner rêver dans les pages au doux parfum de papier ranci de mon vieux dictionnaire.


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jeudi 29 novembre 2012

Le plan de métro de l'Empire romain

Connaissez-vous la table de Peutinger? Oui? Non? Bon, je vous résume de quoi il est question.

L'objet matériel que nous possédons date du XIIIe s., le nom de Peutinger vient de l'humaniste du XVIe s. qui l'a possédé et étudié. Mais surtout, c'est la copie d'un document antique, dont on ne peut vraiment dater un « original », vu que plusieurs versions se sont succédées avec des mises à jour partielles (ce qui fait qu'on y voit à la fois Pompéi, détruite en 79 ap. JC et Constantinople, fondée en 328 ap. JC!).

De quoi s'agit-il? Une carte de l'Empire romain... Eh non! Pas une carte! En effet, les distances, les proportions, les directions ne sont pas respectées, et c'est à dessein, car le but est d'indiquer des itinéraires pour les voyageurs. Si on avait voulu représenter tout l'Empire romain avec les bonnes proportions, il aurait fallu un document immense, impossible à plier ou à rouler, tandis que là, c'est un assemblage de douze parchemins mis bout à bout, qui devait être aisé à rouler.

Pour mieux comprendre le principe, vous pouvez penser à un outil moderne qui utilise la même méthode que la table de Peutinger : il s'agit de ces plans de lignes de bus ou de métro, que vous avez dans le véhicule lui-même, souvent au-dessus de la porte : l'itinéraire d'un terminus à l'autre y est représenté par une ligne droite, alors que le trajet réel fait des courbes, la distance entre les stations y apparaît égale, alors qu'elle peut être très variable, surtout entre le centre-ville et la banlieue. Pourtant, le voyageur comprend : il n'a pas besoin d'une vraie carte, mais d'un outil pratique qui lui permette de retrouver son itinéraire. C'est exactement le principe de la table de Peutinger.

Pour plus d'informations, voyez la page « Wikipédia » sur la table de Peutinger, qui est plutôt bien faite.

Ajout le 29 août 2013 :
Ou plutôt, pour aller plus loin et comprendre quelle était probablement la véritable fonction de la Table de Peutinger, je vous invite à consulter l'article qui y est consacré dans le blog de Philippe Cibois, La question du latin :
http://enseignement-latin.hypotheses.org/4459 

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Si je vous en parle aujourd'hui, c'est pour vous signaler l'existence d'un site internet remarquable, qui a traité les informations de la table de Peutinger par informatique, pour en faire un site un peu semblable à ce qu'est le site « Vianavigo » pour les Franciliens (qui vous donne un ou plusieurs itinéraires possibles en transports en commun d'un point à un autre d'Ile-de-France, avec le temps de parcours et le nom des stations). Encore une fois, me voilà à comparer le réseau routier de l'Empire romain à un réseau de métro moderne!

Bref, voici le site : « Omnesviae » (ce qui signifie « toutes les voies »)

D'abord, prenez le temps et le plaisir d'explorer la carte que les auteurs du site ont reconstituée. Vous pouvez zoomer ou prendre de la distance, c'est le même principe que sur « Google Map » ou « Google Earth ». Posez votre souris sur le point représentant une ville, vous avez son nom latin (cela vous sera utile tout à l'heure). Cliquez sur ce point, une bulle s'ouvre qui vous indique un lien vers un autre site où vous pouvez voir le détail correspondant de la vraie table de Peutinger.

Une fois que vous avez fait ce petit tour de reconnaissance, allez-y, lancez-vous! Tous les trajets sont permis! Pour moi, mon trajet préféré est celui qui va de Mandeure (en latin Epomanduo), petite ville romaine (on peut encore y voir un théâtre assez bien conservé sous sa couche de gazon) la plus proche du Pays de Montbéliard, d'où est originaire ma famille maternelle, à Babylone, ville de l'Antiquité la plus proche de Najef, d'où est originaire ma famille paternelle. Allez, vous me suivez? « Ab Epomanduo ad Babylonia » (« De Mandeure à Babylone ») (d'ailleurs, l'accusatif et l'ablatif ne sont pas respectés, mais ça compliquerait les choses inutilement), je clique sur « Ostendere » (« Montrer »). Résultat :

Sur la colonne de gauche :

« Iter brevissimum

Ab 'Epomandvo' ad 'Babylonia'
Summa MMMVI Milia Passuum / Leuga Gallica.
Fere CCI dies. »

c'est-à-dire : « Chemin le plus court de Mandeure à Babylone. En tout 3006 milliers de pas / lieues gauloises [on ne peut pas convertir en km, car les distances indiquées sur la table de Peutinger étaient selon les régions soit en « milliers de pas » (1481m) soit en lieues gauloises (2415m)]. Environ 201 jours. »

Puis l'itinéraire précis, avec le temps de trajet entre chaque ville, les auberges, les grands centres urbains, les fleuves à traverser, les montagnes à franchir.

A droite, la carte, où l'on peut retrouver l'itinéraire pas à pas, par rapport à la géographie moderne.

Personnellement, cela me donne follement envie de prendre un sac à dos et de faire une grande randonnée en suivant ces itinéraires. Pour « Mandeure-Babylone », je ne sais pas si ce sera un jour possible, hélas... En attendant, on peut faire de petits trajets en France. Par exemple, « Lutèce-Mandeure », 18 jours...

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vendredi 9 novembre 2012

Cicéron, le retour

Vous vous souvenez sans doute de l'article que j'avais écrit il y a déjà quatre ans et demi (que le temps passe!) sur Cicéron :
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2008/02/cicron.html

J'y avais montré l'ambiguïté de la figure de ce grand homme, lâche et opportuniste par certains aspects, noble et courageux par d'autres.

Si j'y reviens aujourd'hui, c'est que je viens de rencontrer à nouveau Cicéron, complètement par hasard, en même temps, dans deux œuvres de fiction fort différentes, et que cette confrontation m'a amusée.

Je viens de finir la lecture un peu rude (surtout que je l'ai effectuée dans la langue de Shakespeare), mais passionnante d'Imperium de Robert Harris (2006). Ce roman historique est une biographie fictive de Cicéron par son affranchi et secrétaire Tiron. Les défauts de Cicéron, notamment son opportunisme, n'y sont pas cachés, mais sont traités avec un certain humour et le font selon moi ressortir d'autant plus humain. Ses qualités aussi sont là (il sait même renoncer à son opportunisme). Mais le fil conducteur du roman, c'est surtout de nous montrer le pouvoir de l'éloquence : comment, à plusieurs reprises, uniquement grâce à son éloquence, Cicéron est parvenu à des résultats (comme faire condamner un coupable notoire, mais riche et influent, ou se hisser lui-même, sans richesses ni ancêtres de renom, au sommet de l'Etat) qui n'étaient pas prévus dans le monde de la politique romaine aux rouages bien huilés par les trafics d'influences, les lobbies et les mafias.

Or en même temps que je lisais ce roman pour moi, j'ai lu (c'était beaucoup moins long heureusement!) à ma fille C'est quoi ce cirque? (2005), 4e épisode de la série « Les enfants du Nil » d'Alain Surget. J'aime bien l'écriture d'Alain Surget ; j'ai aussi lu de lui, pour mes collégiens, Un royaume pour un cheval, qui raconte le siège d'Alésia  et Le renard de Morlange, qui se passe au Moyen Age. Outre qu'il adopte un point de vue souvent original, qui nous change des énièmes romans historiques pour la jeunesse à la Evelyne Brisou-Pellen (que j'aimais bien au début, mais depuis qu'elle écrit trois ou quatre livres par an, cela devient n'importe quoi!), il a un humour qui ne déplaît pas aux lecteurs adultes, et des personnages, surtout féminins, qui détonnent : des râleuses de premier ordre, débrouillardes, efficaces et qui ne se laissent pas marcher sur les pieds!

Mais revenons à Cicéron, parce que là, Alain Surget m'a fait rire, mais rire jaune. Quelle première approche ma fille aura eu de mon grand héros romain! Les trois enfants héros de la série (et amis fidèles de Cléopâtre), venus à Rome, ont repéré un « homme au nez en bec d'aigle » qui leur a paru plus que suspect. Ils sont persuadés que celui-ci cache une arme dans les plis de sa toge, aussi quand il s'approche un peu trop de Cléopâtre, il le poussent violemment dans le bassin de l'atrium (nous sommes chez César). Du coup, Cicéron (car c'était lui!), vexé, se fâche avec César et Cléopâtre (c'était donc pour ça!!!) et en veut tellement à nos gentils petits héros qu'il les perd volontairement dans les rues mal famées de Subure (qu'est-ce qu'il est méchant!).
Mais ce qui m'a le plus fait rire, parce que cela, ça colle vraiment bien à l'image de Cicéron (l'homme qui a dit « Cedant arma togae », « Que les armes reculent devant la toge », c'est-à-dire devant le pouvoir de l'éloquence), c'est quand César interloqué explique aux enfants qu'ils ont poussé dans l'eau « Cicéron, le plus célèbre avocat de Rome » : l'un des enfants s'écrie qu'il cachait une arme sous son vêtement et Cicéron s'indigne en sortant un rouleau dégoulinant : « Pas du tout! C'est un papyrus! »

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