mercredi 9 janvier 2019

Cent yeux, cent seins, ou plus coquin : quand un corps monstrueux porte un membre démultiplié


Je voudrais aujourd'hui comparer trois faits qui n'ont strictement rien à voir, si ce n'est que dans les trois cas, un corps humain ou anthropomorphe se retrouve couvert d'un membre démultiplié.

1) Argus, le gardien couvert d'yeux
Selon la mythologie grecque, le géant Argos (Argus chez les Romains) aurait eu le corps couvert de cent yeux. C'est avec eux qu'il aurait surveillé sans relâche Io, jeune mortelle aimé de Zeus, sur ordre de la jalouse Héra. Il aurait ensuite été métamorphosé en paon, d'où les « yeux » qui couvrent le plumage de cet oiseau.

2) La Diane d'Ephèse, ou Artémis couverte de seins
Ce n'est là pas une histoire, mais une représentation. Il s'agit d'une célèbre statue datant du IIe s. ap. JC et retrouvée dans le temple d'Artémis (Diane, chez les Romains), à Éphèse (Turquie actuelle). Sur cette statue la déesse a le buste couvert de plus d'une quinzaine de protubérances que l'on interprète généralement (même s'il y a d'autres hypothèses) comme des seins.

3) Les souhaits de saint Martin, ou l'homme et la femme couverts de sexes
Le dernier cas est un fabliau du Moyen Âge (XIIIe s.), « Les quatre souhaits de saint Martin ». Le schéma de départ est classique. Un paysan est récompensé par saint Martin qui lui accorde la réalisation de quatre souhaits. Il accepte que sa femme fasse le premier vœu et l'imprudente souhaite que son mari soit couvert de vits et de couilles. Le mari fâché souhaite à son tour qu'elle soit couverte de cons. Pour ceux d'entre vous qui souhaiteraient lire en entier cette histoire courte et très drôle, le texte est ici : http://www.fabiendelorme.fr/textes/4souhaits.html (traduit de l'ancien français par Gilbert Rouger, 1978)
Je précise pour les lecteurs qui l'ignoreraient que « vit » et « con » sont les termes qui désignent respectivement le sexe masculin et le sexe féminin dans la langue française. Ce n'est pas de l'ancien français, et on peut les utiliser aujourd'hui. Mais « vit » n'est plus connu, et « con » a pris un tout autre sens. Dans le langage courant, ils sont systématiquement remplacés par des périphrases, des métaphores, ou bien par des termes crûment scientifiques ; et c'est bien dommage, car quand on n'appelle plus une chose par son nom, c'est qu'on en a peur (effet « Voldemort »!), et pourquoi faudrait-il avoir peur de quelque partie que ce soit de notre corps ?

Mais revenons à mon sujet et à ma rêverie… Cela m'a amusée d'imaginer côte à côte le paysan et sa femme couverts de vits et de cons, Artémis couverte de seins et le géant Argus couvert d'yeux. Je me suis demandée si on pourrait trouver d'autres cas d'une figure humaine ou anthropomorphe couverte d'un membre démultiplié, mais je n'en vois pas. Faites-moi signe si vous pensez à quelque chose… Je vois en tout cas tout à fait le scénario d'une histoire de science-fiction, où des expériences scientifiques permettraient de greffer de multiples sexes pour une prostituée, de multiples seins pour une nourrice, de multiples yeux pour un surveillant, puis de multiples mains pour un travailleur à la chaîne (ou un joueur d'orgue), de multiples pieds pour un coureur, de multiples oreilles pour un chef d'orchestre, etc.




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mercredi 19 décembre 2018

De la grenouille de Néron au sang menstruel bleu : secrets de femmes !



L'étonnante aventure arrivée au devin Tirésias, dans la mythologie grecque, est assez connue. Je la résume toutefois pour ceux qui ne la connaîtraient pas : Tirésias, qui était un homme, a obtenu des dieux le privilège momentané de vivre dans un corps de femme. Au terme de cette expérience, on lui a évidemment posé la question qui obsédait tout le monde : qui éprouve le plus de plaisir physique au cours du coït, de l'homme ou de la femme ? Il a répondu que c'était la femme, et largement !

J'ai découvert récemment une histoire qui n'est pas sans rapport avec celle-là ; elle concerne aussi l'Antiquité puisque le personnage principal en est l'empereur Néron (qui n'en est pas à une folie près !), mais elle est racontée par des auteurs médiévaux et on n'en trouve pas de trace antique. Elle est citée notamment par Filippo da Ferrara (XIVe s.) :
La cruauté de Néron, et comment il tomba enceint. Néron brûla la cité de Rome et regarda ce spectacle en se réjouissant. Il faisait empaler ceux qui tentaient de fuir. Néron commit ensuite d’autres atrocités : il fit tuer Sénèque, son maître puis sa mère. Voulant éprouver les douleurs de l’accouchement, il ordonna à ses conseillers de le rendre enceint. Ceux-ci lui firent boire en cachette une grenouille et lui donnèrent un régime spécial permettant de nourrir la grenouille dans son estomac. Néron, ne supportant plus les douleurs, leur demanda qu’ils le fassent accoucher plus vite, ainsi on lui administra une potion pour lui faire expulser la grenouille. Néron en voyant la grenouille s’étonna. Les sages lui répondirent que c'était un avortement parce qu’il n’avait pas attendu assez. Ainsi le « Latran » a pour étymologie « rana latente », « grenouille larvaire ». (traduit de l'italien sur le site du Thesaurus Exemplorum Medii Aevi : http://gahom.huma-num.fr/thema//index.php?id=12641&lg=fr)

Ce que j'aime, dans le choc de ces deux histoires, c'est que dans les deux cas, un homme fantasme et désire savoir ce que ressentent les femmes ; mais Tirésias recherche le plaisir, tandis que Néron recherche la douleur. C'est un désir malsain et pervers. Normal, avec Néron, me direz-vous. Sauf que, je le rappelle, il ne s'agit en aucun cas du véritable Néron, mais d'un Néron lui-même fantasmé par des auteurs médiévaux. Des auteurs hommes, bien entendu. Et c'est bien d'eux que vient ce désir malsain et pervers ! Désir qui peut aussi – ne jetons pas la pierre à tous les hommes du Moyen Âge – s'exprimer avec plus de retenue et d'empathie comme dans la lettre du pape Grégoire VII adressée à deux femmes dans lesquelles il déclare lors de sa récente maladie avoir éprouvé les douleurs d'une femme en couches (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2018/10/les-douleurs-de-laccouchement-dans-la.html)

La grenouille m'intéresse aussi dans cette histoire, car il me semble qu'elle (ou le crapaud) est souvent associée au sexe féminin au Moyen Âge ; mais ce n'est encore qu'une hypothèse, car les cas que j'ai relevés jusqu'ici sont très différents, ne sont peut-être pas tous médiévaux, et ne concernent pas forcément que les femmes. Je suis en pleine enquête à ce sujet, et ce sera peut-être l'objet d'un nouvel article de blog.

Dernière question, qui rassemble à nouveau l'histoire de Tirésias et celle de Néron. Pourquoi trouve-t-on toujours des hommes qui voudraient éprouver des sensations féminines et non des femmes qui voudraient éprouver des sensations masculines ? Il existe au Moyen Âge des recueils intitulés précisément « Secrets des femmes » (c'est un des sujets principaux de ma thèse en préparation) : ces ouvrages, écrits par des hommes, prétendent dévoiler tous les petits et grands secrets du corps féminin, les « trucs de filles » comme on dit de nos jours. Pourquoi les femmes n'éprouvent-elles pas le besoin d'écrire des « Secrets des hommes » ? Parce que les hommes ne cachent rien. Dans la plupart des sociétés, les rôles ont été répartis ainsi (par les hommes eux-mêmes) : les hommes pratiquent des activités ouvertes et publiques, et les femmes des activités intérieures et privées. L'idée était pour les hommes de contrôler leurs propres femmes, mais du coup, les affaires féminines ne se sont pas étalées sur la place publique. D'autre part, les hommes ont pu être très mal à l'aise avec le fait que ce sont les femmes qui donnent la vie, avec le fait qu'ils ne pouvaient pas contrôler ce qui se passe pendant la grossesse et l'accouchement ; certains étaient même terrorisés à l'idée que les femmes pourraient concevoir sans l'aide d'un homme (l'ovulation n'est pas connue avant la fin du XVIe siècle et le grand débat du Moyen Âge était de savoir s'il existait ou non un sperme féminin).
On a peut-être envie de se moquer de Néron et de sa grenouille, mais de nos jours, nous vivons encore dans cette relégation des « trucs de fille » dans une sphère secrète et taboue. On en a un exemple très drôle, mais aussi très finement analysé dans cette vidéo du youtubeur Cyprien, « Quand j'étais petit », entre 1'10 et 1'30 : https://www.youtube.com/watch?v=X9nJHPZCLys et dont voici la transcription :
Quand j'étais petit, je regardais les publicités pour les serviettes hygiéniques à la télé, et je ne comprenais pas à quoi ça servait. Et quand je demandais à ma mère, elle me répondait : « C'est un truc de filles. Tu comprendras quand tu seras plus grand. » Alors du coup, je croyais que…
[on voit sa mère dans la cuisine en train de verser un liquide bleu sur une serviette hygiénique]
– Mais Maman, qu'est-ce que tu fais ?
– Non Cyprien, ne regarde pas !
… les filles versaient du liquide bleu sur les serviettes hygiéniques en secret.
– Ah ! Il m'a vue verser le liquide bleu ! Sors de là ! Sors de là !
Et en effet, on peut se demander pourquoi encore au XXIe siècle on n'ose pas montrer le sang menstruel dans une publicité pour des serviettes hygiéniques. Peut-être pas du vrai sang, mais au moins un liquide ROUGE ! Imaginez si dans les films d'aventures, on voyait les personnages blessés saigner du sang bleu !!!
Les « secrets des femmes » et « trucs de filles » ont encore de beaux jours devant eux...



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mercredi 28 novembre 2018

Vieilles femmes au corps en feu et au regard qui tue



On lit, dans la Vie de saint Arsène, par Jacques de Voragine (Légende dorée, XIIIe siècle), l'anecdote suivante :
Un autre frère encore devait porter, au-delà d'un fleuve, sa mère qui était vieille ; alors il se couvrit les mains de son manteau. Sa mère lui demanda : « Pourquoi, mon fils, avez-vous ainsi couvert vos mains ? » « C'est, lui répondit-il, que le corps d'une femme est un feu, et en vous touchant le souvenir des autres femmes me venait à l'esprit. » (traduction du latin par J.-B. M. Roze, 1967)
L'anecdote ne date pas du XIIIe siècle. Elle est reprise des Vies des Pères du désert, recueil rédigé entre le IVe et le Ve siècle.
On cite parfois, comme exemple extrême de misogynie, la déclaration de certains hommes machos, « Toutes des putes, sauf ma mère » ; mais vous voyez que ce moine aurait pu aller encore plus loin et dire : « Toutes des putes, même ma mère ! » Ce que je trouve incroyable, dans cette anecdote extrêmement courte, c'est que nous voyons bien que c'est le fils qui a un problème (nous dirions aujourd'hui « Il ne pense qu'à ça » ou « C'est un obsédé sexuel ») au point d'éprouver un désir luxurieux envers une vieille flétrie et d'avoir des pensées incestueuses envers sa propre mère, et pourtant c'est elle qui est présentée comme coupable ! Coupable d'être l'éternel féminin, en somme. J'espère que la vieille mère, une fois le fleuve traversé, a donné une bonne paire de claques à ce petit insolent !
Cette histoire de vieille mère m'en rappelle une autre, médiévale aussi, puisqu'elle est racontée par ma chère Christine de Pizan, dans La Cité des Dames, 1405 (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2017/01/christine-de-pizan-une-feministe-au.html) et qu'elle concerne le roi Théodoric (VIe s. ap. JC). L'anecdote est savoureuse et revigorante, et cette vieille mère venge l'autre, à mes yeux. Pourtant, celle-ci montre carrément son sexe à tout un champ de bataille, mais cette impudeur n'a rien de luxurieux. Elle tente en vain d'encourager son fils à ne pas fuir alors qu'il se voyait vaincu.
Comme ses paroles restaient sans effet, cette dame, enflammée de colère, souleva le devant de sa robe et lui dit : « Tu veux fuir, mon fils ! Alors rentre au ventre qui t'a porté ! » Théodoric en fut si humilié qu'il cessa de fuir, rassembla ses troupes et retourna à la bataille. Brûlant de honte à cause de la remontrance maternelle, il combattit avec tant d'ardeur qu'il écrasa l'ennemi et tua Odoacre. (traduction de l'ancien français par Thérèse Moreau et Eric Hicks, 1986)
Je vais m'arrêter à ces deux anecdotes, mais je pourrais continuer, de vieille femme en vieille femme, car c'est un sujet passionnant. Il y a même un mot spécifique en latin médiéval, la « vetula » (« petite vieille ») terme qui enveloppe dans son mépris la femme âgée plus ou moins guérisseuse, herboriste et sage-femme. La vieille femme fait peur aux hommes, qui en ont fait une sorcière : Mona Chollet dans son essai tout récemment paru, Sorcières. La puissance invaincue des femmes (que j'ai eu la chance de l'entendre présenter en personne dans une librairie il y a quelques semaines) l'évoque comme la troisième figure de sorcière (après la femme sans mari et la femme sans enfants). Elle nous rappelle que cette dévalorisation est encore de mise dans notre société actuelle, où un vieil acteur ou un vieux professeur peut être considéré comme encore séduisant et désirable, contrairement à une vieille femme, quel que soit son statut social.
Pourquoi fait-elle peur ? Souvent veuve (du fait de la grande différence d'âge entre époux au Moyen Âge, l'homme ayant fréquemment entre dix et vingt ans de plus que la femme), indépendante, moins naïve que les jeunes, elle offre moins de prise au pouvoir des hommes. Il y a aussi le raisonnement des médecins antiques et médiévaux sur la ménopause. On pensait alors que les règles servaient à évacuer les impuretés du corps (ne vous en faites pas pour les hommes : eux ils les évacuent pas les poils!) Alors, comment vont s'évacuer les impuretés de la femme ménopausée ? Facile ! Par les yeux ! Vous êtes malade et vous cherchez la cause de votre maladie ; et soudain vous vous souvenez : il y a quelques jours, vous avez croisé une vieille femme, dans la rue, elle vous a jeté un regard sombre… Eh bien, c'est cela ! Elle vous a empoisonné à distance ! Tellement pratique à croire… Et si Baudelaire dit « Moi, je buvais, comme un extravagant / Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan / La douceur qui fascine et le plaisir qui tue », si Marc Lavoine chante « Elle a les yeux revolver / Elle a le regard qui tue », bien sûr, ils parlent de jeunes femmes certainement pas ménopausées, mais ce sont des femmes, on n'a jamais parlé d'homme au regard qui tue. Et je suis sûre que si ces images (très belles en l'occurrence) leur sont venues sous la plume, c'est l'écume de ce vieux substrat de croyances véritables au pouvoir meurtrier qu'avait le regard de la vieille femme.



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mercredi 14 novembre 2018

Toucher l'image du dragon


Je croyais en avoir fini avec le dragon de sainte Marguerite, mais il s'est rappelé à moi il y a quelques jours.
Dans mon mémoire, je m'étais intéressée aux images de sainte Marguerite émergeant du dragon qui avaient une valeur apotropaïque. « Apotropaïque » se dit de ce qui repousse les maléfices, le mauvais œil comme on dit parfois. Comme sainte Marguerite était invoquée pour la protection des femmes enceintes et en couches (apparemment pour un faisceau de raisons, parmi lesquels bien sûr sa « naissance » hors du ventre du dragon), tout manuscrit portant le récit de sa vie était réputé porter chance à ces femmes. C'est pourquoi la Vie de sainte Marguerite est la vie de saint la plus copiée dans les manuscrits du Moyen Âge, souvent à la fin (pour la retrouver plus aisément). Elle est tellement utile qu'elle apparaît même très souvent à la fin de manuscrits qui n'ont strictement rien à voir avec des Vies de saints. C'est pourquoi aussi on la trouve sur des livres minuscules qui tiennent dans la main et ou sur des feuilles de parchemin roulées ou pliées, qui étaient ensuite commodément glissés dans des petites boîtes ou étuis métalliques ou en cuir bouilli ou dans des sachets en tissu (l'archéologie nous a conservé quelques uns de ces trésors). Des textes médiévaux attestent aussi de cette pratique : d'une part certains textes même de la Vie de sainte Marguerite, à la fin desquels la sainte déclare qu'elle accordera sa protection aux femmes enceintes à qui on lira sa Vie ou qui la porteront sur elles ; d'autre part des témoignages de médecins qui soit s'en moquent soit lui concèdent une efficacité – nous dirions psychologique, même si le mot est anachronique ! Rabelais lui-même y fait allusion, quand la mère de Gargantua, accouchant, déclare préférer écouter l’Évangile plutôt que la Vie de sainte Marguerite « ou quelque autre cafarderie » ! Il est beaucoup plus question du texte que de l'image dans tous ces témoignages ; j'en avais proposé quelques éléments d'explication dans ma recherche (notamment la réticence de l’Église face au pouvoir de l'image plus difficilement contrôlable que celui du texte) ; mais il est selon moi évident que pour les simples laïcs, en particulier les femmes, l'image jouait un rôle central. L'image de cette femme émergeant intacte du corps du dragon qui l'avait dévorée pouvait être rassurante pour la femme en couches qui se voyait successivement dans les deux rôles, celui du dragon au ventre déchiré par la naissance, puis celui de la sainte sortant intacte et sans blessure de cette épreuve physique. D'autre part, l'image du dragon elle-même a une valeur apotropaïque, comme bien des images effrayantes et monstrueuses : Jacques Le Goff a notamment analysé en ce sens le rôle des dragons processionnels que l'on promenait lors de fêtes régulières dans les rues de certaines villes du Moyen Âge (et encore de nos jours, même si c'est plus pour le tourisme folklorique!)
C'est pourquoi je pensais avoir de légers éléments de preuves à toutes ces hypothèses, grâce à deux images de Marguerite émergeant du dragon sur des manuscrits. La première apparaît sur un parchemin amulette en rouleau datant de 1491 : on voit nettement que seule l'image est usée, et non le texte.

New York, The Morgan Library and Museum, M 1092

J'ai donc fait l'hypothèse que c'est elle et elle seule que les femmes touchaient de leur main ou frottaient sur leur ventre pour s'attirer la faveur de la sainte et de son dragon. On pourrait me répliquer que cette partie de la feuille, également plus froissée, était peut-être la partie extérieure quand le parchemin était roulé. Je répondrais que cela revient au même : pourquoi a-t-on choisi de laisser cette partie à l'extérieur, si ce n'est pour la voir et surtout pour la toucher plus aisément.
Une autre image (entre 1450 et 1475 environ) présente une particularité plus étonnante. Elle est à l'intérieur d'un livre, on ne peut donc là prétendre que c'est une usure naturelle. Aucune des autres pages du livre (que j'ai pu observer numérisé sur internet) n'est usée ; le texte n'est pas usé ; et enfin, l'image de Marguerite elle-même n'est pas usée, ni le paysage, mais uniquement le dragon.

Oxford, Bodleian Library, Rawlinson liturg. E 4, f. 14 v 

Je me souviens de mon émotion lors de cette découverte. Je pensais tenir enfin la preuve que si les femmes invoquaient ouvertement la protection de sainte Marguerite, elles faisaient aussi discrètement confiance à la protection du dragon, puisque c'est son image qu'elles avaient usée de leurs frottements répétés.
Or, j'ai assisté récemment à une communication de Florence Boucher intitulée « Toucher le livre au Moyen Âge » (lors d'un colloque sur le toucher au Moyen Âge). Elle y citait le cas de censure sur des livres, des mots ou des images étant délibérément grattés ou frottés pour les faire disparaître, et elle citait l'exemple d'une image où le diable était frotté, mais pas le reste de l'image. Ce cas m'a évidemment évoqué celui du dragon sur le manuscrit qui m'avait tant préoccupé.
       J'ai soulevé la question lors du débat après la communication, mais elle est restée en suspens, car nous n'avons pour l'instant aucune preuve qui nous permettrait de faire autre chose que des hypothèses sur la raison qui a poussé à frotter cette image : censure agressive ou demande de protection ? Cela dit, les deux se rejoignent, car l'on voit que dans tous les lieux et dans tous les temps, des êtres ou des formes monstrueux ou effrayants sont érigés en protection, porte-bonheur, chasseur de mauvais œil. Le dragon rentre parfaitement dans ce modèle. La question est finalement plutôt de savoir s'il a été effacé rageusement (ou méthodiquement) par une main unique, un jour unique, pour chasser sa présence de l'image, ou bien s'il a été effacé progressivement, par les mains successives de femmes de plusieurs générations, pour s'en approprier la puissance par le biais du toucher...


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mercredi 31 octobre 2018

Les douleurs de l'accouchement, dans la correspondance entre hommes et femmes au Moyen Âge



Les douleurs de l'accouchement appartiennent au domaine intime, au Moyen Âge comme de nos jours. Si les femmes en parlent, c'est avec d'autres femmes, et nous n'en avons guère de témoignages, si ce n'est quelques amulettes de protection parvenues jusqu'à nous et dont je vous parlerai sans doute un autre jour.
Aujourd'hui, j'ai écumé la formidable banque de données « Epistolae – Medieval Women's Letters » (https://epistolae.ctl.columbia.edu/), qui regroupe des lettres écrites en latin au Moyen Âge par des femmes ou adressées à des femmes ; et j'ai pu constater que, si le sujet n'était jamais évoqué franchement entre hommes et femmes, il pouvait être effleuré au détour d'une phrase, montrant que les hommes étaient parfaitement conscients de l'intensité de ces douleurs, et que les femmes le savaient. En voici quelques témoignages très ténus, mais qui m'ont émue.

- Adèle (aussi appelée Alice ou Alix) de Champagne, mère du roi de France Philippe Auguste, écrit en 1191 une lettre au pape Célestin III. C'est une lettre à visée politique, mais elle commence en évoquant de manière très intime sa douleur d'être séparée de son fils alors en Croisade, elle compare cette douleur à celle d'Abraham sacrifiant son fils Isaac, mais reconnaît qu'elle a moins de courage que lui, car elle n'est qu'une faible femme. Et surtout elle déclare éprouver « les douleurs d'un accouchement recommencé et les angoisses renouvelées d'une ancienne mise au monde » (« Inter hos iterati partus dolores et antiqui puerperii renovatas angustias... »), deux expressions qui signifient exactement la même chose, c'est un effet de style que l'on trouve parfois en latin médiéval (et dans d'autres langues, d'ailleurs) pour bien insister. Autrement dit, son fils a beau être un adulte, roi de France et guerroyant au loin, elle revit perpétuellement son accouchement et ne se remet pas des douleurs qu'elle en a éprouvées.
→ La lettre originale en latin avec sa traduction en anglais : https://epistolae.ctl.columbia.edu/letter/249.html

- Vers la même époque (fin du XIIe siècle), Gui de Bazoches écrit à sa sœur Aelis, enceinte, en lui recommandant de prier la Vierge pour qu'elle atténue les douleurs de son accouchement imminent (« dolor imminentis tibi leniatur partus »).
→ La lettre originale en latin avec sa traduction en anglais : https://epistolae.ctl.columbia.edu/letter/1053.html

- Même époque également ou peut-être un peu plus tard (fin du XIIe, début du XIIIe siècle) : Pierre de Blois écrit à une jeune nonne, Adelicia. Il avait auparavant écrit à son père pour lui demander de ne pas forcer sa fille à rentrer dans les ordres, alors qu'elle voulait vivre dans le monde et se marier. Mais, ses efforts ayant été vains, il tente maintenant au contraire de persuader la jeune fille que son état de religieuse est le meilleur et de la dégoûter du mariage et de la maternité. Pour cela, il reprend une image que l'on retrouve fréquemment dans les bestiaires du Moyen Âge, mais qui remonte à l'Antiquité : celle des enfants de la vipère déchiquetant le ventre de leur mère de l'intérieur pour venir au monde. Cette image m'avait frappée à l'époque où je travaillais sur sainte Marguerite émergeant du dragon en lui déchiquetant le ventre. J'avais émis l'hypothèse que les hommes et les femmes du Moyen Âge lisaient dans ces images fortes une représentation de l'accouchement et de ses douleurs sanglantes : en voici une preuve avec cette lettre écrite par un homme du XIIsiècle. Enfin, Pierre de Blois assène à sa jeune lectrice un slogan terrible : « Si vis parere, vis perire », « Si tu veux enfanter, tu veux mourir » ! La paronomase (effet de sonorité proche entre deux mots) est malheureusement impossible à rendre en français, mais même sans connaître le latin, vous entendez la proximité de « parere » et « perire ».
→ La lettre originale en latin avec sa traduction en anglais : https://epistolae.ctl.columbia.edu/letter/1287.html

- Je termine avec une lettre plus ancienne : en 1074, le pape Grégoire VII écrit à Béatrice de Lorraine et à sa fille Mathilde de Toscane. Avant d'en venir au sujet principal, là aussi politique, il évoque une maladie dont il est convalescent et assure qu'il a éprouvé durant cette maladie des douleurs semblables à celle d'une femme en train d'enfanter : « in singulas horas quasi parturientis dolores et angustias patimur » (« d'heure en heure, nous avons éprouvé des douleurs et des angoisses comme celles d'une femme accouchant »). Les passages des autres lettres m'ont touchée, parce qu'on y voyait la sensibilité d'un homme attendue (dans le cas de la première lettre, adressée à un homme) ou déclarée (dans le cas des autres, écrites par des hommes) envers les douleurs de l'accouchement éprouvées par les femmes ; mais ici, cela va plus loin : un homme déclare avoir éprouvé dans son propre corps une douleur qu'il pense être comparable à celle d'une femme accouchant. Et ce ne sont pas des paroles en l'air : il s'adresse à deux femmes, dont l'une au moins a déjà été mère ; il ne peut donc se permettre de faire une telle comparaison si ce n'est qu'un simple effet de style. Il se met réellement à la place de la femme, mais peut-être aussi attend-il en retour que ses destinataires femmes se mettent à sa place et soient à leur tour sensibles à la douleur qu'il a éprouvée.
→ La lettre originale en latin avec sa traduction en anglais : https://epistolae.ctl.columbia.edu/letter/223.html


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mardi 23 octobre 2018

mercredi 17 octobre 2018

Corps féminin et politique sociale à Rome


Dans le cadre de mes recherches sur le corps féminin au Moyen Âge, j'ai entrepris de lire la fabuleuse somme Histoire des femmes en Occident, recueil collectif d'articles, publié pour la première fois en 1990. Bien que ce soit le Moyen Âge, qui m'intéresse, j'ai commencé par lire le tome 1 « L'Antiquité », d'abord parce qu'on ne peut comprendre le Moyen Âge sans connaître l'Antiquité, et puis je n'ai pas complètement renié ma part d'antiquisante et je reste intéressée par cette période.
Parmi tous les articles de ce tome 1, celui qui m'a le plus impressionnée est celui d'Aline Rousselle, « La politique des corps : entre procréation et continence à Rome » : j'y ai appris des choses étonnantes et que j'ignorais, moi qui croyais en savoir beaucoup sur la famille romaine.

  • Je savais que les jeunes filles romaines étaient fréquemment mariées vers 12, 13 ou 14 ans, mais j'avais lu, je ne sais plus où, que le mari (qui, lui, avait plus de 30 ans, le temps d'avoir accompli sa formation militaire et politique) attendait quelques années qu'elle devienne une femme avant de consommer le mariage. Aline Rousselle explique très clairement pourquoi ce n'était pas le cas et pourquoi les Romains pensaient qu'il était préférable de déflorer leurs épouses avant la puberté. D'abord pour une raison sociale : en les déflorant à un âge où elles n'étaient pas du tout prêtes physiquement à éprouver du plaisir, on les rendait frigides à vie (du moins l'espérait-on !), et on s'assurait contre tout risque d'infidélité. Ensuite pour une raison médicale : on croyait que le vagin des vierges était vraiment fermé et que si on ne l' « ouvrait » pas avant la puberté, les règles ne pourraient pas s'écouler correctement et risqueraient en s'accumulant de nuire à la santé de la jeune fille. Oui, oui ! Cela semble incroyable, mais c'est vrai !
  • Les épouses légitimes n'avaient en général pas plus de rapports sexuels avec leur époux que ce qu'il en fallait pour faire trois enfants. Pourquoi trois enfants ? C'était la condition nécessaire pour un certain nombre d'avantages législatifs. Et après avoir eu leurs trois enfants ? Eh bien, vu que les contraceptifs n'étaient pas très au point, elle pratiquaient la continence ; d'où également l'intérêt d'être frigides, évoqué plus haut ! Pauvres femmes romaines ? Eh bien pas tant que cela. N'oubliez pas la quantité énorme de risques mortels liés à la grossesse, à l'accouchement, ainsi qu'aux tentatives de contraception ou d'avortement. En pratiquant la continence, elles préservaient leur vie, tout simplement.
  • Et les hommes ? Pour eux, pas de risques ! Et eux n'ont pas été éduqués à être frigides ! Il faut donc bien qu'ils se défoulent ailleurs ! Les prostituées, bien sûr, et les esclaves femmes de la maison. Cela, je le savais. Ce que j'ignorais, c'est que le citoyen romain avait surtout une sorte de « concubine en titre », généralement une affranchie, le plus souvent connue et acceptée sans problème par l'épouse légitime. À chacune sa place : à l'une la production des héritiers et la gestion de la maison, à l'autre les plaisirs sexuels, peut-être la tendresse, mais aussi les plus grands risques mortels. Finalement, quelle était la situation la plus enviable ? Pas facile à dire, et pas facile de choisir à la place de laquelle je préférerais être si j'avais le choix !
  • Dernier point qui m'a frappée : c'est la lecture que fait Aline Rousselle de l'avènement du Christianisme dans le monde romain et de sa valorisation de l'amour conjugal, en tenant compte de cette analyse. On considère généralement que c'est un progrès pour la condition féminine des épouses légitimes, au vu de la fidélité absolue et de l'amour que leur doit leur époux ; et c'est juste. Mais c'est en même temps une régression, car elles endossent désormais la totalité des risques liés à la reproduction.
On serait tenté de nos jours de traiter les hommes romains de violeurs, pédophiles, et trompeurs de leurs épouses ; mais comme vous le voyez, ce n'est pas si simple, et ces trois attitudes qui nous révoltent pouvaient aussi servir les intérêts de ces épouses...

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mercredi 26 septembre 2018

Des images faites pour ne pas être vues


Je lisais, dans le cadre de mes recherches en histoire médiévale, un article sur la foi des laïcs  :
Danièle Alexandre-Bidon, « Une foi en deux ou trois dimensions? Images et objets du faire croire à l'usage des laïcs », in Annales. Histoire, Sciences Sociales, 53e année, n°6, 1998, p. 1155-1190.
L'auteure y commence son propos avec une certaine provocation : « Que voit le laïc du Moyen Âge lorsqu'il pénètre dans une église ? Dans bon nombre de cas, la réponse est : rien. »
Elle poursuit en expliquant : « La pénombre de l'église, la haute verrière de ce fait illisible, sont autant de freins à l'efficacité du message. […] On ne voyait sans doute avantageusement que les parties basses des cycles ou les pieds des personnages peints sur les registres supérieurs. Quant aux vitraux eux-mêmes, juchés trop haut, éblouissant le regard, que pouvait en percevoir le spectateur illettré ? » Il y avait bien des légendes parfois, ajoute-t-elle, mais elles étaient en latin, incompréhensibles à la plupart des laïcs, qui ignoraient le latin et qui, pour beaucoup d'entre eux, étaient même illettrés !
La thèse de l'article est que la foi de ces laïcs du Moyen Âge passait plutôt par des objets : non pas – comme on pourrait le croire – un crucifix ou un chapelet, dont l'usage ne s'est répandu qu'à la toute fin du Moyen Âge, mais par du mobilier de la vie quotidienne, des jouets d'enfant reproduisant le matériel liturgique, des pions de jeu ornés de figures des saints, ou encore des savons et des fromages où était imprimée une croix... Mais ce qui m'a le plus frappée de cet article est cette constatation faite au début que la plupart des œuvres présentes dans une église n'étaient pas censées être comprises, et parfois même pas vues, par le public qui y pénétrait.
Cela m'a rappelé une autre lecture, datant du temps où j'étais plus antiquisante que médiéviste !
Salvatore Settis, « La colonne trajane : l'empereur et son public », publication de la Fédération des Professeurs de Grec et de Latin (FPLG), 1990 (republié l'année suivante dans la Revue archéologique et lisible en ligne à cette page : http://www.jstor.org/stable/41745143?seq=1#page_scan_tab_contents)
L'auteur y évoque la question de la non-visibilité des décors de la colonne trajane passé une certaine hauteur. Je rappelle que la colonne trajane est cette fameuse colonne commandée par l'empereur romain Trajan avec un décor en frise en spirale, qui a inspiré par la suite d'autres colonnes du même type (par exemple à Paris la colonne Vendôme au XIXe s.).
Il cite un article de Paul Veyne (« Conduites sans croyance et œuvre d'art sans spectateurs », Diogène, n°143, juil.-sept. 1988, p. 3 sqq) qui se pose précisément cette question générale de l’œuvre d'art sans spectateurs et se penche en particulier sur la colonne trajane. Paul Veyne en vient à envisager « une sociologie de l'art où l’œuvre d'art, loin de véhiculer une iconographie ou une idéologie, est un décor que l'on ne regarde même pas, que l'on voit à peine, et qui est pourtant très important. » Paul Veyne faisait ensuite une analogie avec les cérémonies religieuses dont les assistants ne comprennent pas la majorité des formules (par exemple, la messe en latin pendant des siècles). « La colonne trajane est, d'une certaine manière, de la propagande, mais justement pas par son imagerie ; elle l'est par sa présence et par la puissance qu'exprime sa redondance. » Paul Veyne s'emballait ensuite et finissait par comparer l'art avec la nature, qui produit de la beauté sans intention.
Personnellement, là, je ne le suis plus. Salvatore Settis non plus, qui propose d'autres explications à la non-visibilité du haut de la colonne trajane, moins lyriques que celle de Paul Veyne et plus ardues, mais aussi plus argumentées et judicieuses : pour en résumer les grandes lignes, il montre que pour un observateur romain de 113 ap. JC, la compréhension des scènes non visibles était déduite des scènes visibles, des connaissances qu'il avait par ailleurs sur le sujet sculpté (les guerres de Trajan), de sa manière habituelle de lire (livre sous la forme « volumen », que l'on déroulait de gauche à droite), de certaines correspondances verticales entre les éléments de la frise.

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Aujourd'hui, les choses ont complètement changé : les techniques modernes (éclairage, zoom, caméra télescopique, hélicoptère, diffusion sur internet, etc.) nous permettent de contempler avec confort, qualité et en quantité ces images de l'Antiquité et du Moyen Âge qui furent si longtemps dérobées à la vue des spectateurs. Y avons-nous gagné ? Certes, car nous pouvons désormais constater que les artistes d'alors n'ont pas triché : les parties autrefois invisibles sont aussi somptueuses que le reste. Et pourtant, nous avons perdu le mystère de ces images inaccessibles et, par là, le désir conscient ou inconscient que nous en avions.
Non seulement nous avons perdu ce désir, mais l'offre d'images se vulgarise, dans les deux sens du terme (« se répand dans la population » et « devient de plus en plus vulgaire ») : aujourd'hui où Monsieur et Madame Tout-le-Monde mettent chaque jour des dizaines d'images en ligne, visibles par le monde entier et comptabilisent nerveusement la quantité de « J'aime » apposés à leurs images médiocres, sans intérêt et sans qualité, ne devrions-nous pas méditer sur ces époques antiques et médiévales où l'on passait commande aux meilleurs artistes pour créer des œuvres d'une qualité exceptionnelle, mais que personne ne pourrait voir ni comprendre ?


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lundi 10 septembre 2018

Article du magazine Mythologie(s) : le sang du dragon

Ma collaboration avec le magazine Mythologie(s) continue (voyez le libellé de ce blog Magazine "Mythologie(s)" ).

Dans le numéro de septembre-octobre, en kiosque actuellement, j'ai écrit un article de trois doubles pages sur le thème du sang du dragon. Cet article s'inspire de ceux écrits ici-même :
http://cheminsantiques.blogspot.com/2015/02/sang-de-dragon.html
et
http://cheminsantiques.blogspot.com/2016/12/du-sang-du-dragon-au-sang-de-marguerite.html
mais en développant plus le thème.
Les sous-titres de l'article ne sont pas de moi et ne me semblent pas toujours exacts, mais ils résument bien les principales idées : "Sur les traces du sang du dragon au Moyen Âge", "Le dragon et le corps féminin, un couple rouge sang", "Le sang du Christ tapisse le dragon et ses cruautés", "Le dragon, objet trouble du fantasme masculin".

L'article est également magnifiquement illustré, pour deux des trois doubles pages, par quatre superbes dessins de l'artiste espagnole Mar Lozano Reinoso, qui a fait ces dessins exprès pour l'article.


Vous pouvez prolonger le plaisir des yeux en allant visiter son site :
https://marlozanoreinoso.wordpress.com/



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mercredi 30 mai 2018

Grenade à goûter et à voir

Étant la semaine dernière à Strasbourg, j'ai eu le plaisir de contempler plusieurs tableaux de mon cher Sébastien Stoskopff (voir les articles que je lui ai consacrés sur ce blog, libellé "Stoskopff" : http://cheminsantiques.blogspot.com/search/label/Stoskopff) au Musée de l'Œuvre Notre Dame. Parmi eux, celui-ci symbolisant les cinq sens :


Quelques heures plus tard, au Musée des Beaux Arts, j'ai découvert un tableau représentant le même motif, de son confrère Jacques Linard :


Les deux tableaux sont presque contemporains, celui de Stoskopff date de 1633 et celui de Linard de 1638. Soit ce dernier s'est inspiré du premier, soit ils s'inspirent tous deux d'un motif à la mode, car on y retrouve plusieurs éléments identiques : la partition, les cartes à jouer, la grenade... Mais chacun a son style bien reconnaissable. Stoskopff est dans la sobriété avec, comme dans nombre de ses tableaux, le vaste fond noir qui occupe plus de la moitié de la composition, avec le choix de représenter des cartes avec points plutôt qu'avec figure, et une gravure en noir et blanc plutôt qu'un tableau coloré ; Linard, lui, est dans la finesse des détails.

Ce que j'ai préféré dans leurs deux tableaux, c'est la grenade.

La grenade est un fruit fascinant aux symbolismes forts dans plusieurs civilisations. Amour, sexualité, fertilité, larmes, sang... Tout se mêle. Je vous conseille la lecture de l'article suivant qui fait le tour de plusieurs civilisations :

Dans ma mythologie personnelle, je retiens l'histoire étonnante de Perséphone, obligée de rester aux Enfers mariée à Hadès parce qu'elle a mangé de la nourriture de ce lieu ; en l'occurrence... un seul grain de grenade ! Je retiens aussi l'histoire émouvante de cette mère qui a reconnu son fils en goûtant d'un plat de grains de grenade confits ; je vous ai raconté cette histoire, venue des Mille et une nuits, dans un article d'il y a onze ans : 
Enfin, je vois dans chacun de ces grains sublimes d'un rouge translucide la "perle rouge" qui est le sujet principal et le titre du roman que je suis en train de finir d'écrire...

Quant à savoir quelle grenade est ma préférée, de celle de Stoskopff ou de celle de Linard, ce n'est pas évident.
Celle de Stoskopff est bien sûr la plus sublime, avec ses chairs parfaites et brillantes gonflées d'un sang rouge vif, et surtout avec l'unique grain tombé à côté, point rouge jouant avec les points noirs des trous de la flûte, unique perle rouge, attirant le regard du spectateur fasciné.
Mais celle de Linard est audacieuse. Son humanisation n'est pas corporelle, comme celle de Stoskopff, mais intellectuelle : elle se contemple en effet dans un miroir à sa taille évoquant les nombreux tableaux représentant une belle femme contemplant son reflet. Avec la même symbolique de vanité : la beauté de la jeune femme est éphémère, tout comme celle de la grenade, qui se craquèle déjà à sa maturité. Il y a aussi un jeu avec le motif du tableau, "les cinq sens". Chez Stoskopff une seule équation est possible, grenade = goût ; mais chez Linard, le goût peut être symbolisé par les autres fruits présents sur le tableau, et surtout la grenade elle-même peut symboliser à la fois le goût et la vue puisqu'elle se regarde dans le miroir.


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