lundi 1 février 2010

La bave du chameau n'atteint pas le pavé parisien

J'aurais aimé – mais je n'ai pas pu – participer à la grande manifestation de l'Education Nationale qui a eu lieu samedi dernier (30 janvier), et ce pour tout un tas de raisons qu'il serait trop long d'évoquer ici, raisons qui ne touchent d'ailleurs pas tant l'Education Nationale que tout le service public (hôpitaux, poste, transports en commun, etc.), qu'on est en train de sacrifier, depuis quelques années, sur l'autel de la rentabilité.

Mais en écoutant la radio, le soir, j'ai encore plus regretté de n'avoir pu être présente en apprenant qu'en tête de la manifestation marchait à pas lents... un chameau! Mon animal favori! En effet, le brave animal se prêtait à plusieurs jeux de mots savoureux, deux d'entre eux inscrits sur des pancartes accrochées à son dos : « La réussite de nos élèves ne doit pas rester un mirage. » et « Les ministres passent, les enseignants bossent » (à la fois jeu de mots sur « bosse » et pastiche du proverbe « Les chiens aboient, la caravane passe. »), et le dernier exprimé à l'AFP par Gilles Moindrot, secrétaire général du Snuipp-FSU (principal syndicat du primaire) : « Il symbolise le régime sec auquel est soumise l'Education Nationale ».

En cherchant sur internet des informations plus précises (et une image du fameux camélidé), je me suis livrée à quelques réflexions amères dont voici un résumé.


Le même texte, de deux paragraphes, racontant la présence du chameau en tête de manifestation, figure dans plus d'une dizaine de sites et de blogs différents sans qu'il n'y ait jamais de référence à une source. Je sais, je sais, c'est monnaie courante sur internet, mais c'est la première fois que je voyais cette pratique à si grande échelle.

Petite anecdote amusante à ce propos : le titre passe de « Le chameau brave le froid, les profs aussi » à « Le chameau bave de froid, les profs aussi ». Minimal effort d'originalité ou erreur quelque peu grotesque?


Deuxième constatation consternante : dans plusieurs commentaires de ces blogs ainsi que sur un site dédié à la protection des animaux, on s'indigne du traitement qui a été infligé à ce pauvre chameau, voire de son « exploitation » (avec certaines dérives du genre : « Quand on voit le traitement que les enseignants font subir aux animaux, on comprend celui qu'ils font subir aux élèves »!).

Certains se posent alors la question, tout à fait bienvenue, de savoir s'il s'agit d'un chameau de Bactriane (ou « d'Asie », ou « à deux bosses ») ou bien d'un dromadaire (ou « chameau d'Arabie » ou « à une bosse »), arguant que les premiers sont bien habitués au froid glacial qu'il faisait à Paris samedi dernier tandis que les seconds, pauvres choux, ont plutôt l'habitude de cuire à 50°. Personne n'a toutefois apporté la réponse. De fait, sous la large banderole « snuipp », difficile de distinguer s'il se cache une ou deux bosses, mais la tête bien poilue de notre ami me fait plutôt pencher pour un chameau de Bactriane. Quand bien même il se serait agi d'un chameau d'Arabie ou dromadaire, ces derniers sont également habitués aux froids extrêmes la nuit dans les déserts du Sahara et de l'Arabie. Mais surtout la question me semble absurde : les syndiqués n'ont pas pris l'avion pour Abu Dhabi pour en rapporter un chameau! Il est évident que cet animal vit en France, probablement dans la région parisienne, voire qu'il y est né, et qu'il ne vit pas sous serre pendant l'hiver. Je ne vois donc pas ce que cela changeait pour lui d'arpenter le pavé parisien plutôt que son parc. Un peu moins d'herbe à brouter, sans doute? Gageons qu'on peut rester plus longtemps sans herbe dans le désert de Gobi qu'au cours des quelques heures d'une manifestation de l'Education Nationale!

Passée la question du froid, je ne vois pas de quelle exploitation on pourrait parler. La charge des pancartes et des banderoles telles qu'on les voit sur la photo me semble risible comparée aux chargements monstrueux que les chameaux transportent sans peine dans leurs régions d'origine...


Toute cette histoire me rappelle un magnifique passage du roman de Michel Tournier, La goutte d'or : Idriss, le héros, après avoir joué comme figurant dans une publicité où figurait aussi un chameau (qui, pour le coup, est un dromadaire), et devant le mener aux abattoirs (il finira heureusement au Jardin d'Acclimation), traverse tout Paris avec son chameau...

« La silhouette ridicule et navrée surgissant dans l'aube grise et pluvieuse de Paris ébahissait les passants et agaçait les sergents de ville. » Michel Tournier.


jeudi 28 janvier 2010

Le chameau et la courtisane

Ah! Les délices d'un dictionnaire feuilleté au hasard!... En me promenant dans les sentiers fleuris du Gaffiot, je suis tombée sur une curieuse plante, le schoenus.


Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir deux mots que je ne connaissais pas et manifestement de la même famille!

  • schoenicula : courtisane de bas étage

  • schoenuanthos : herbe à chameau


Comme vous le savez peut-être, le chameau est mon animal fétiche ; je dresse donc toujours l'oreille ou l'œil dès qu'il en est question, et là, j'ai trouvé curieux et amusant de le voir associé à une courtisane de bas étage.


En regardant plus attentivement, j'ai compris que le point commun était le schoenus (du grec « schoinos »), c'est-à-dire le jonc. Le « jonc fleuri » (c'est ainsi que je comprends « schoenuanthos ») devait être particulièrement apprécié des chameaux, tandis que la courtisane de bas étage se parfumait au schoenus, un parfum bas de gamme (si schoenus = « jonc », schoenicula pourrait se traduire littéralement par « jonchette »).


Finalement, la relation entre les deux est plus proche qu'il n'y paraît : chameau et vulgaire courtisane sont enveloppés dans le même mépris. Le schoenus est bien bon pour eux, contrairement aux végétaux plus raffinés que consomment les animaux plus nobles ou qu'utilisent en parfum les courtisanes plus chics!


jeudi 14 janvier 2010

Des livres très lourds

Le IXe siècle est une période florissante pour la civilisation arabo-musulmane, dont le centre est à Bagdad, en actuelle Irak. Le calife Al Mamoun, fils du célèbre Haroun al Rachid, est un souverain éclairé qui fait construire une « Maison de la Sagesse » (« Bayt al Hikma »), qui est à la fois une bibliothèque, une université, et un centre de traductions.

  • Hounayn Ibn Ishaq (806-873) est un médecin chrétien qui a entrepris la traduction de textes grecs (de Platon, Aristote, Hippocrate, et d'autres) vers le syriaque (sa langue maternelle, une langue sémitique dérivée de l'araméen et parlée par les Chrétiens d'Orient) et vers l'arabe. Al Mamoun était tellement satisfait de ses traductions qu'il lui accordait le poids en or de tout livre traduit en arabe!
  • Al Jahiz (776-868) est le plus grand écrivain arabe. Il a écrit sur tous les sujets possibles et imaginables (sciences, histoire, grammaire, techniques...). Une célèbre légende raconte qu'il est mort dans l'écroulement de sa bibliothèque.

J'aime beaucoup ces deux histoires, même si la deuxième a eu une conséquence tragique. A cette époque, un livre, c'était quelque chose : ça se soupesait, ça se touchait, ça se sentait. Ce n'était pas un vulgaire livre de poche qu'on oublie au fond d'un sac ou qu'on perd dans le métro, et encore moins un immatériel « e-book »! De nos jours, Hounayn aurait vécu dans la misère. Et Jahiz aurait eu la vie sauve, mais il faut bien mourir quand même, et finalement la mort qu'il a eue n'était-elle pas la plus belle?

lundi 30 novembre 2009

Du fenouil au téléthon

Voici, pour une fois, un article qui s'inscrit bien dans l'actualité. Dans quelques jours en effet commence le Téléthon. Mais que signifie vraiment ce mot?


Mes plus anciens lecteurs se souviennent sans doute que mes deux tout premiers articles étaient consacrés à des « monstres étymologiques » (« métrophérique » et « homophobie »). Eh bien, voici un nouveau monstre étymologique.

Le préfixe « télé- » signifie « de loin » : c'est celui de « téléphone », « télévision », et de très nombreux autres mots. Mais « -thon »? Rien à voir avec le « thon » qui vient bien du grec, mais « thunnos ». Je pense que les inventeurs de ce néologisme ont repris la finale de « marathon », puisque le téléthon consiste à faire une sorte de marathon de loin. Certes, mais dans le mot « marathon », « -thon » n'est pas un suffixe : il fait intégralement partie de la racine.


Mais au fait, d'où vient ce mot? De la bataille de Marathon, bien sûr. Je vous rappelle brièvement les faits. En 490 av. JC, les Athéniens sont vainqueurs des Perses dans la plaine de Marathon. Comme le téléphone n'existait pas, un messager est envoyé transmettre le plus vite possible la nouvelle de la victoire à Athènes, situé à 42 km de Marathon. Le brave homme court de toute la vitesse de ses jambes, arrive à Athènes, annonce la nouvelle, puis s'écroule, mort.

Lors des premiers jeux olympiques de l'ère moderne, en 1896, on a appelé de ce nom une course de 42 km, en mémoire de ce courageux messager.


Mais d'où venait ce nom propre de « Marathon »? Eh bien, un « marathôn » (« o » long) en grec, c'est tout simplement un « champ de fenouil », de « marathon » (« o » court) qui signifie « fenouil ».


Si l'on devait donc traduire strictement « téléthon », ce serait un « -nouil de loin »!



vendredi 13 novembre 2009

Zola et Nougaro corrompraient la jeunesse?

J'ai lu récemment dans Le Canard enchaîné (qui l'avait lu dans Le Figaro) l'information suivante : le 15 septembre dernier, la crèche Émile Zola de Carpentras a été débaptisée (pour être rebaptisée « Les petits berlingots »), au motif que le nom de Zola démoraliserait le personnel, les parents et même les bébés, ou du moins évoquerait une idée de misérabilisme, d'enfants malheureux, qui ne cadre pas avec l'image de bonheur enfantin que veut donner la crèche.


Je trouve cette information particulièrement choquante : ne s'attacher qu'à l'atmosphère générale de ses romans, l'assimiler à ses pires personnages, témoigne d'une incompréhension totale de l'artiste. Pour moi, le nom de Zola évoque un des plus grands écrivains français, mais aussi un homme cultivé, proche des peintres modernes de son époque, et encore un homme engagé défendant des valeurs humanistes, qui fit basculer l'affaire Dreyfus.


En tout cas, si l'on va par là, il faudrait débaptiser bien des crèches et des établissements scolaires, qui portent parfois simplement le nom de la rue où ils sont situés.Tiens! La crèche qu'a fréquenté ma fille, « Nogent – De Gaulle ». Bien que De Gaulle fût un homme admirable par certains côtés, je trouve les valeurs de Zola plus humanistes que les siennes et plus édifiantes pour la jeunesse! Et même « Nogent », qui n'est que le nom de la ville, n'est pas si neutre : il évoque heureusement les guinguettes des bords de Marne et « le petit vin blanc qu'on boit sous les tonnelles », mais non loin de chez nous, à Drancy, appellerait-on une crèche du nom de la ville?


Cette anecdote pitoyable m'en rappelle une autre.

Dans mon ancien collège, on était accueilli depuis plus de vingt ans au standard téléphonique par la voix chaude de Claude Nougaro chantant « Armstrong je ne suis pas noir, je suis blanc de peau... », ce qui changeait du passage des Quatre Saisons de Vivaldi, toujours identique, que l'on entend au standard téléphonique de la plupart des collèges! Or, l'année dernière, on a supprimé Nougaro, sous prétexte que c'était très gênant, voire blessant, pour des parents d'élèves noirs, d'être accueillis par ces paroles! On sous-entendait donc que les paroles de Nougaro pouvaient être interprétées comme racistes. Là encore, il y a de quoi être choqué, car ces paroles introduisent une chanson qui est au contraire un manifeste anti-raciste et un hommage d'un artiste blanc à un artiste noir, Louis Armstrong..


Ces deux anecdotes reflètent selon moi quelque chose de bien plus inquiétant. Les responsables ont cédé aux pressions des parents ou d'autres personnes ignorantes qui pensaient que Zola était un père alcoolique ou un enfant battu comme ses personnages et que Nougaro était un raciste fier d'être blanc de peau. Or en cédant à ces pressions et en écartant Émile et Claude, on a donné raison à ces gens. Bien sûr que tout le monde n'est pas censé connaître l'œuvre de Zola et de Nougaro, mais pourquoi ne pas l'expliquer?

On préférerait donc, dans notre pays, donner raison aux ignorants plutôt que de les éduquer?


mardi 3 novembre 2009

Les aventures de douze compagnons

Vous vous souvenez de mon article déjà ancien sur les jours de la semaine (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/03/il-tait-une-fois-sept-dieux-qui-se.html). Je concluais sur le symbole très fort que constitue l'origine de ces noms puisque qu'ils ont à la fois une origine gréco-romaine et une origine judéo-chrétienne, comme notre culture européenne...

On retrouve un semblable mélange dans les noms des douze figures des jeux de cartes français.


Je vous les rappelle pour mémoire :

Dans l'ordre « coeur, carreau, pique, trèfle »:

  • Rois : Charles, César, David, Alexandre

  • Dames : Judith, Rachel, Pallas, Argine

  • Valets : Lahire, Hector, Ogier, Lancelot


Note : Les valets ne sont pas des valets de pied! Au Moyen Age, on nommait ainsi un jeune homme, qui n'était pas encore fait chevalier.


Je pensais vous régaler d'un petit historique sur les origines de ces noms, mais j'ai trouvé de nombreux sites et blogs qui en parlent. Les plus complets sont:

http://www.artefake.com/spip.php?article271

et

http://kikojo.over-blog.net/article-16431044.html


Vous y apprendrez notamment que ces noms cachent des « clés » pour des personnages de l'entourage de Charles VII au XVe s. (par exemple, Pallas, c'est-à-dire Pallas Athéna, la déesse grecque de la sagesse et de la guerre, représenterait Jeanne d'Arc).


N'étant pas une passionnée du XVe s. français, cette lecture m'intéresse beaucoup moins que la lecture littérale de ces noms, qui fait apparaître trois personnages de la Grèce antique (Pallas, Hector et Alexandre), un personnage de la Rome antique (César) et l'anagramme d'un mot latin (« Argine », anagramme de « Regina » = « reine »), trois personnages du monde biblique (David, Judith et Rachel), et quatre personnages du monde chrétien du Moyen Age au XVe s. (Lancelot, Charles, Lahire et Ogier). Et pour accentuer encore le mélange, dans chaque catégorie, on trouve à la fois des personnages imaginaires et des personnages historiques.

Ce mélange ne serait sans doute pas étranger à la mode médiévale des catalogues : bestiaires ou catalogues de nobles personnages, hommes ou femmes ; et plus particulièrement à un motif que j'ai découvert ici :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Neuf_Preux

le motif des neuf preux. Les auteurs s'amusaient à regrouper trois preux du monde païen, trois du monde biblique et trois du monde chrétien. Or, les trois héros païens sont Hector, Alexandre et César ; parmi les trois héros bibliques on trouve David et parmi les chrétiens Charlemagne (et aussi le roi Arthur, qui est bien proche de Lancelot). Des listes de neuf preuses circulaient aussi, et on y retrouve Judith.

Notons d'ailleurs qu'on retrouve aussi dans les preuses païennes ma chère Sémiramis.

Mais revenons aux cartes. On aurait pu avoir, en s'inspirant de ce modèle des neuf preux, des regroupements par couleurs. Par exemple, les personnages grecs en coeur, les bibliques en carreau, les romains en pique et les chrétiens médiévaux en trèfle. Or rien de tout cela ; au contraire, il n'y a pas deux personnages issus d'une même culture dans chaque couleur!


Encore une fois, le pourquoi de la question ne m'intéresse guère ici. Je trouve seulement que ce mélange fabuleux est une formidable incitation à l'imagination. Je me plais ainsi à imaginer David et Alexandre concourrant pour l'exploit le plus glorieux, abattre Goliath à la fronde ou trancher le noeud gordien ; Judith et Pallas papotant, tenant en main, l'une la tête d'Holopherne, l'autre celle de la Gorgone Méduse ; ou encore Lancelot amoureux fou de Rachel, au lieu de Guenièvre...



mardi 13 octobre 2009

Le jeu des vingt questions

Il y a quelques années déjà, au hasard de mes pérégrinations sur internet, je suis tombée sur un site qui m'a rappelé de bons souvenirs d'enfance : de longues marches dans les Vosges du Sud avec mon grand-père et, pour passer le temps, la fatigue, la soif, la chaleur, nous jouions à tour de rôle à penser à un mot que l'autre devait deviner en ne posant que des questions auxquelles on peut répondre par oui ou par non.

Or, voilà qu'il existe un site qui nous propose de jouer ainsi avec un logiciel appelé « le jeu ». Le jeu est beaucoup plus doué que mon grand-père et moi-même ne l'étions, car il prétend résoudre le mystère en vingt questions seulement! Et je me retrouve devant mon ordinateur à imaginer les choses les plus incongrues qu'il ne pourra pas trouver en vingt questions! Je dois dire que j'y arrive assez souvent, mais il finit tout de même par trouver en vingt-trois ou vingt-quatre...


Bref, voici le lien :

http://y.20q.net/

Attention! Avant de cliquer sur le lien, assurez-vous de n'avoir pas de réunion programmée ou d'enfant à aller chercher, car on se prend à ce jeu et on a du mal à s'arrêter.


PS: Vous trouverez sur le site des versions en d'autres langues que le français, y compris en tchèque.




vendredi 2 octobre 2009

Voyage dans l'Asie Mineure imaginaire

Me revoilà encore entre Grèce et Mésopotamie (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2009/02/entre-grece-et-mesopotamie.html) avec deux pays situés en Asie Mineure (l'actuelle Turquie (à propos, vous savez que dans l'Antiquité, il n'y avait pas de Turcs en Turquie, ils ne sont arrivés que vers le XIIe s.)) : la Phrygie et la Lydie.


Ce qui rend ces deux pays intéressants pour moi, c'est qu'ils sont très connus à la fois par des sources grecques et par des sources assyriennes ; ces pays, et surtout leurs souverains vedettes : Midas de Phrygie (« Mita » chez les Assyriens) et Gygès de Lydie (« Guggu » chez les Assyriens).

Les données historiques des tablettes assyriennes et des historiens grecs (ou plutôt d'un historien, Hérodote) se recoupent, ce qui est passionnant à étudier, mais qui serait un peu trop long et complexe pour un article de blog.

Sachez simplement, pour vous situer dans le temps, que Midas a régné en Phrygie de 738 à 695 av. JC et que Gygès a régné en Lydie de 687 à 652.


Mais parallèlement aux données historiques, ces deux rois ont donné naissance chez les Grecs à plusieurs légendes qui peuplent encore notre imaginaire.


Petit inventaire :


Midas et la Phrygie

  • Le père de Midas, Gordion, est le fondateur du royaume de Phrygie. Selon la légende, il aurait noué le timon d'un char par un noeud impossible à dénouer, sauf pour celui qui deviendrait le maître de l'Asie. Alexandre le Grand, au IVe s. av. JC, régla le problème en le tranchant. C'est pourquoi on dit encore aujourd'hui « trancher le noeud gordien » quand on résout un problème insoluble d'une manière brutale et inattendue, mais efficace.

  • Midas, en récompense d'un service rendu à Dionysos, aurait acquis de celui-ci le don de transformer en or tout ce qu'il touchait. Finalement désappointé quand il se rendit compte que cela posait problème pour boire, manger et embrasser ses enfants, il obtint que le charme soit levé et dut pour cela se baigner dans le fleuve qui porte encore aujourd'hui le nom de Pactole. Ce fleuve charriait réellement des paillettes d'or, d'où cette légende ; mais il nous est resté en français le mot « pactole ».

  • Midas, en punition d'une insulte faite à Apollon (il avait eu le mauvais goût de lui préférer la musique d'un autre, lors d'un concours!), aurait acquis de celui-ci une paire d'oreilles d'âne. Son coiffeur, seul au courant, confia tout de même l'infamant secret à la terre, sur laquelle poussèrent des roseaux qui répétèrent au vent « Le roi Midas a des oreilles d'âne ».

  • De là à y voir l'origine du bonnet phrygien... Je n'en avais jamais entendu parler, mais l'explication suivante me semble séduisante : « Il se peut que la coiffure des souverains de Phrygie ait été une sorte de mitre faite de la peau du crâne d’un âne à laquelle adhéraient encore les oreilles. Les Grecs auraient inventé l’histoire de Midas et l’auraient enjolivée a posteriori pour expliquer cette coutume insolite. Ce bonnet devint plus tard le symbole des esclaves affranchis, c’est la raison pour laquelle les révolutionnaires français le reprirent comme emblème et qu’il devint l’un des symboles de la République Française. » (trouvé sur le site « Clio la Muse » : http://www.cliolamuse.com/spip.php?article273). Nous voyons en effet tous les jours ce bonnet phrygien sur la tête de Marianne, sur les timbres français et sur certaines pièces d'euros françaises (autrefois sur les francs). C'est aussi le bonnet qui coiffe la tête des schtroumpfs! Quant au bonnet d'âne des écoliers, je ne sais s'il faut remonter à Midas pour l'expliquer...

  • Evidemment, Midas nous évoque aussi une célèbre entreprise de remplacement de pots d'échappement. Difficile de voir le lien avec notre roi, à moins que Midas se purifiant dans le Pactole soit vu comme une métaphore de l'action purificatrice du pot d'échappement! Cependant leur logo renvoie clairement à lui, avec la petite couronne royale en guise de point sur le i, et l'aspect doré du fond du logo.


Gygès et la Lydie

  • L'histoire de la prise de pouvoir de Gygès sur l'ancien roi Candaule telle que la raconte Hérodote est un de mes passages préférés de la littérature : deux hommes et une femme, orgueil, confiance, honte, honneur, vengeance, et implicitement amour, désir, ambition, bref tous les ingrédients pour faire une superbe tragédie. Quel dommage que Racine ne s'y soit pas attelé! Pour lire ce texte : Livre I, chapitres VIII, IX (http://mercure.fltr.ucl.ac.be/HODOI/concordances/Herodote_HistoiresI/lecture/1.htm) puis X, XI, XII (http://mercure.fltr.ucl.ac.be/HODOI/concordances/Herodote_HistoiresI/lecture/2.htm)

  • Les Grecs préféraient toutefois une version de la légende moins portée sur les sentiments et le tragique, et plus merveilleuse, dans laquelle Gygès n'est qu'un berger et prend le pouvoir sur le roi Candaule simplement grâce à un anneau magique qui rend invisible. Platon a notamment repris cette légende pour en faire une réflexion sur la conscience (en gros : saurions-nous nous retenir de faire le mal si nous avions la possibilité d'être invisible?). On retrouve d'ailleurs ce motif de l'anneau qui rend invisible dans de nombreuses légendes du monde entier, une de ses apparitions les plus récentes étant au XXe s., dans Le Seigneur des Anneaux de Tolkien.

  • L'un des successeurs de Gygès, Crésus, qui régna de 560 à 546, et dont l'histoire est étroitement liée à celle des Grecs et à celle des Perses, était, comme Midas, réputé pour sa richesse et a laissé son nom dans la légende, avec l'expression « riche comme Crésus ».


Bref, la prochaine fois que vous tomberez en panne de pot d'échappement, il faudra bien trancher le noeud gordien et aller chez Midas. Peut-être mériteriez-vous un bonnet d'âne pour avoir mal entretenu votre voiture, mais il va bien falloir entamer votre pactole, même si vous n'êtes pas un Crésus, et lâcher quelques pièces au bonnet phrygien. Ah! Si vous aviez eu un anneau d'invisibilité, vous auriez filé avec le pot sans payer! Mais ce n'est pas tous les jours, qu'on fait un voyage dans l'Asie Mineure imaginaire...



mardi 22 septembre 2009

Renvoyons l'interprète

Je terminais l'article précédent par ces mots « Encore une fois, ça sert de connaître le latin. »

Or, j'ai été plongée avec passion d'avril à juillet dernier dans les Mémoires du duc de Saint-Simon (fin XVIIe s., début XVIIIe s.), et le brave homme nous fournit un nouvel exemple de cette utilité de la connaissance du latin. Certes, cela se passe au XVIIe s., et pas dans notre moderne XXIe s., mais à cette époque, cela faisait déjà plus de mille ans que le latin n'était plus la langue maternelle de personne, et l'anecdote est vraiment savoureuse telle que la raconte Saint-Simon.


En ambassade en Espagne, il rencontre l'archevêque de Tolède:

« Nous nous visitâmes en cérémonie; bientôt après nous nous vîmes plus librement et nous nous plûmes réciproquement. Un de ses aumôniers nous servait d'interprète. Étant un jour chez lui, il me demanda s'il n'y aurait pas moyen de nous parler latin, pour parler plus librement et nous passer d'interprète. Je lui répondis que je l'entendais passablement, mais qu'il y avait longues années que je ne m'étais avisé de le parler. Il me témoigna tant d'envie de l'essai, que je lui dis que le plaisir de l'entretenir plus librement me ferait passer sur la honte du mauvais latin et de tous les solécismes. Nous renvoyâmes l'interprète, et depuis nous nous vîmes toujours seuls et parlions latin. »



lundi 14 septembre 2009

Le latin n'est pas mort à l'hôpital

Ayant eu récemment à fréquenter une maternité, j'ai découvert avec surprise, sur le petit papier où est inscrit le menu accompagnant le repas servi dans les chambres, une colonne vide intitulée «INGESTA». C'est un mot latin, un pluriel neutre se traduisant à peu près par « les choses qui ont été ingérées (consommées) ». J'imagine que les infirmières ont mission de regarder ce qui reste dans les assiettes et de cocher ou pas dans cette colonne.

Deuxième épisode. Après la maternité, c'est le service de néo-natologie du même hôpital que j'ai fréquenté, et c'est avec une plus grande surprise encore que j'y ai découvert, non plus seulement un mot, mais une expression de deux mots, sur l'étiquette collée sur un biberon : « PER OS ». Cette expression latine signifie tout simplement « par la bouche », précision nécessaire dans ce service où les prématurés sont d'abord nourris par sonde gastrique. J'ai alors regretté de n'avoir pas regardé quelques semaines plus tôt sur l'étiquette de la seringue reliée à la sonde s'il y avait écrit « PER GASTER » (« par l'estomac »)!

Je savais que le latin et la médecine avaient vécu une grande histoire d'amour, tout le monde se souvient du « Clysterium donare, Postea seignare, Ensuita purgare. » du Malade imaginaire de Molière, mais je pensais qu'en notre XXIe s., le divorce était consommé. Au delà de ma satisfaction pour mon amie la langue latine, ces deux anecdotes m'ont donné le sentiment de comprendre une partie du code secret employé par le personnel médical, ce qui n'a pas été sans me procurer une petite jouissance! Encore une fois, ça sert de connaître le latin, et pas toujours où on le penserait!