dimanche 13 juillet 2008

Le casque et l'escargot

En relisant Hérodote l'autre jour dans la douce lumière matinale d'une voie ferrée séquanosanctidionysienne (eh oui, c'est un si joli adjectif gréco-latin qui qualifie le « neuf trois »!), j'ai soudain levé le nez de mon livre, prenant conscience du rapprochement que je n'avais jamais fait entre deux anecdotes que j'aime beaucoup.

Ces deux anecdotes ne sont pas gaies puisqu'elles ont trait à la prise d'une ville assiégée. L'histoire universelle regorge d'anecdotes nous racontant comment une ville assiégée a été prise par le seul côté non surveillé, dont les habitants pensaient qu'il était inaccessible. Ma chère Sémiramis elle-même aurait d'ailleurs ainsi gagné sa notoriété, si l'on en croit les légendes (lors de la prise de Bactres, cf. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, II 7).

Mais les deux anecdotes qui ont retenu mon esprit ont ceci de savoureux que l'idée d'attaquer du côté présumé inaccessible est venu d'un pur hasard, déclenché par un infime détail, un casque dans un cas, un escargot dans l'autre!


1) Le casque: la prise de Sardes en Lydie par les Perses en 546 av. JC, racontée par Hérodote:

« Voici la manière dont la ville de Sardes fut prise. Le quatorzième jour du siège, Cyrus fit publier, par des cavaliers envoyés par tout le camp, qu'il donnerait une récompense à celui qui monterait le premier sur la muraille. Animée par ces promesses, l'armée fit des tentatives, mais sans succès : on cessa les attaques ; le seul Hyroiadès, Marde de nation, entreprit de monter à un certain endroit de la citadelle où il n'y avait point de sentinelles. On ne craignait pas que la ville fût jamais prise de ce côté. Escarpée, inexpugnable, cette partie de la citadelle était la seule par où Mélès, autrefois roi de Sardes, n'avait point fait porter le lion qu'il avait eu d'une concubine. Les devins de Telmisse lui avaient prédit que Sardes serait imprenable, si l'on portait le lion autour des murailles. Sur cette prédiction, Mélès l'avait l'ait porter partout où l'on pouvait attaquer et forcer la citadelle. Mais il avait négligé le côté qui regarde le mont Tmolus, comme imprenable et inaccessible. Or Hyroiadès avait aperçu la veille un Lydien descendre de la citadelle par cet endroit, pour ramasser son casque qui était roulé du haut en bas, et l'avait vu remonter ensuite par le même chemin. Cette observation le frappa, et lui fit faire des réflexions. II y monta lui-même, et d'autres Perses après lui, qui furent suivis d'une grande multitude. Ainsi fut prise Sardes, et la ville entière livrée au pillage. » (Hérodote, L'Enquête, I 84)


2) L'escargot: la prise du fort de Jugurtha en Numidie par les Romains en 106 av. JC, racontée par Salluste:

« Marius perdit là bien des journées et se donna en vain beaucoup de mal. Il se demandait avec anxiété s'il renoncerait à une entreprise qui s'avérait inutile, ou s'il devait compter sur la fortune, qui souvent l'avait favorisé. Il avait passé bien des jours et des nuits dans cette cruelle incertitude, quand par hasard, un Ligure, simple soldat des cohortes auxiliaires, sortit du camp pour aller chercher de l'eau sur le côté du fort opposé à celui où l'on se battait. Tout d'un coup, entre les rochers, il voit des escargots, un d'abord, puis un second, puis d'autres encore ; il les ramasse, et dans son ardeur, arrive petit à petit près du sommet. Il observe qu'il n'y a personne, et, obéissant à une habitude de l'esprit humain, il veut réaliser un tour de force. Un chêne très élevé avait poussé entre les rochers ; d'abord légèrement incliné, il s'était redressé et avait grandi en hauteur, comme font naturellement toutes les plantes. Le Ligure s'appuie tantôt sur les branches, tantôt sur les parties saillantes du rocher ; il arrive sur la plate-forme et voit tous les Numides attentifs au combat. Il examine tout, soigneusement, dans l'espoir d'en profiter bientôt, et reprend la même route, non au hasard, comme dans la montée, mais en sondant et en observant tout autour de lui. Puis sans retard, il va trouver Marius, lui raconte ce qu'il a fait, le presse de tenter l'ascension du fort du même côté que lui, s'offre à conduire la marche et à s'exposer le premier au danger. » (Salluste, La Guerre de Jugurtha, 93)


Les traductions sont de Philippe Remacle: http://remacle.org/

mercredi 11 juin 2008

Qui sont les Romains?

De même que l'adjectif « chaldéen » traité dans les précédents articles, l'adjectif « romain » a lui aussi de multiples sens: il peut qualifier

  • un habitant de la ville de Rome quelle que soit l'époque, de sa fondation mythique en 753 av. JC à aujourd'hui

  • la civilisation de l'Empire romain dans l'Antiquité (couvrant tout le pourtour du bassin méditerranéen et une grande partie de l'Europe)

  • les rites de l'église catholique

  • voire le peuple byzantin (que les Arabes appellent « Roumi »)

  • sans parler des « Roumains » ni des « Roms »

  • et je pourrais ajouter encore le « Roman », style architectural du Moyen Age, mais aussi langue, puis genre littéraire écrit en cette langue, avant de devenir le genre littéraire vedette de la littérature, quelle que soit sa langue d'écriture, et de donner au passage encore l'adjectif « romantique » (qui n'a aujourd'hui pas plus de rapport avec le roman que ce dernier n'en a avec Rome!)

  • enfin, le prénom « Romain » ne prête a priori pas à confusion... sauf pour certains: ma fille (qui sait sans trop comprendre de quoi il s'agit que je m'intéresse aux Romains), rentrant à l'école maternelle en septembre dernier, m'a annoncé comme un événement qu'il y avait « un Romain dans [sa] classe »!

mercredi 28 mai 2008

Des Chaldéens célèbres


Je voudrais rebondir sur le dernier article pour vous livrer une galerie de portraits de Chaldéens célèbres, légendaires et réels, correspondant aux différents sens du terme évoqués dans le dit article.


Comme « Chaldéen » de Chaldée, dans la Bible, on pense naturellement à Abraham « natif d'Our en Chaldée ».

Notons toutefois que d'après une étude de Paul Perdrizet déjà citée dans ce blog (http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/04/il-tait-une-fois-trois-rois-mages-guids.html), cette appellation serait née d'une erreur de traduction de la Bible : d’après le texte original en hébreu, il ne s’agirait pas d’ « Our en Chaldée » mais d’ « Our des Kasdim », localité connue par ailleurs et située beaucoup plus au nord, en Haute Mésopotamie. La version des Septante (première traduction en grec de la Bible) traduit correctement, mais ses successeurs, remplaceront « Our des Kasdim » par une autre ville d’Our, celle de Chaldée.


Comme « Chaldéen » de Chaldée, dans la mythologie grecque, Céphée, le père d'Andromède (roi d'Ethiopie ou de Palestine selon la plupart des versions) serait roi des Chaldéens selon Hellanicos.


Comme « Chaldéen » de Chaldée, dans la réalité historique, Merodak Baladan (de son vrai nom Marduk Apla Iddina) a pris en 703 av. JC le pouvoir à Babylone, se rebellant contre l'impérialisme assyrien (du nord de la Mésopotamie) représenté par le roi assyrien Sennacherib.


Comme « Chaldéen » de la dynastie chaldéenne de Babylone, le plus célèbre est Nabuchodonosor II (604-562 av. JC), qui anéantit Jérusalem et condamna tout son peuple à l'exil en Babylonie, mais aussi qui redonna toute sa splendeur à Babylone, restaurant sa ziggourat (la fameuse « tour de Babel »), créant un jardin sur terrasse pour sa femme d'origine mède (les fameux « Jardins Suspendus de Babylone ») et décorant de briques émaillées les solides remparts (la fameuse « porte d'Ishtar »).


Comme « Chaldéen » prêtre de Bêl-Mardouk et astrologue-astronome, il y a bien sûr mon cher Bérose, et je vous renvoie à l'article que je lui ai consacré: http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/11/brose-et-callisthne-des-passeurs-de.html


Comme « Chaldéens » astrologues-astronomes grecs, on cite les noms d'Artémidore de Parium, Apollonios de Myndos, Epigène de Byzance (évoqués par Pline l'Ancien, Sénèque, et d'autres auteurs grecs ou latins).


Comme « Chaldéen » charlatan, le plus drôle est celui qui, dans L'Amateur de mensonges de Lucien (IIe s. ap. JC), guérit un homme d'une morsure de vipère à l'aide d'une formule magique et du fragment de pierre tombale d’une vierge attaché au pied de la victime. Ayant ensuite décidé d’en finir avec tous les serpents du pays, il les réduit en cendres, non sans avoir été retardé par un vieux python qui s'était excusé en raison de son grand âge.


Comme « Chaldéen » chrétien d'Irak, on peut citer le nom du patriarche Jean Simon Soulaka, qui a été le premier patriarche a être officiellement reconnu par l'Eglise romaine en 1551.



Comme vous pouvez le constater, c'est une belle brochette d'hommes qui n'ont aucun rapport les uns avec les autres, si ce n'est qu'ils ont pu être qualifiés de "Chaldéens"!


jeudi 22 mai 2008

Qui sont les Chaldéens?


Vous m'avez souvent entendue parler des « Chaldéens » dans ce blog:

http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/03/il-tait-une-fois-sept-dieux-qui-se.html

http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/04/il-tait-une-fois-trois-rois-mages-guids.html

http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/11/brose-et-callisthne-des-passeurs-de.html


Or l'adjectif « chaldéen » a de multiples sens: selon les époques et le contexte, il a pu désigner différents groupes ethniques, sociaux ou religieux.

Les textes sumériens retrouvés sur les tablettes en cunéiforme sont les premiers à mentionner les « Kaldu », terme que les Grecs transcriront en « Khaldaïoï », que nous traduisons « Chaldéens »


Un peuple du sud de la Mésopotamie

Les « Chaldéens » sont d'abord un peuple habitant – on s'en doute – la « Chaldée », région du sud de la Mésopotamie (Irak actuel) où se trouvent les Marais (vaste étendue de marais et de roselières au confluent du Tigre et de l'Euphrate).


Une dynastie babylonienne

C'est de ce peuple qu'est originaire Nabopolassar, qui a fondé en 626 av. JC la dynastie « chaldéenne » de Babylone (qui n'est pas une ville de Chaldée, mais est juste au nord de cette région), dynastie qui n'a régné qu'un siècle, de 626 à 539 av. JC, mais dont l'éclat, transmis par la Bible et par les auteurs grecs, a fait la gloire de Babylone.



Des prêtres babyloniens
Après l'extinction de cette dynastie (et la conquête de Babylone par les Perses), l'ancienne aristocratie politique s'étant sans doute muée en élite intellectuelle, les « Chaldéens » sont les savants et les lettrés de Babylone, et notamment les prêtres de Bêl-Mardouk, le dieu tutélaire de cette ville.


Des astronomes-astrologues babyloniens
Ces prêtres étant particulièrement versés dans l'astronomie-astrologie, ce sont tous ceux qui pratiquaient cette science en Mésopotamie que l'on a appelés ainsi.


Des astronomes-astrologues grecs
Pendant le règne des Séleucides, c'est-à-dire des successeurs d'Alexandre le Grand (entre 330 et 130 av. JC), de nombreux Grecs ont suivi l'enseignement de ces Chaldéens dans des écoles d'astronomie-astrologie à Babylone ou à Borsippa. Eux-mêmes, de retour en Grèce, ont fondé des écoles et se sont fait appeler aussi « Chaldéens ».


Des charlatans de toutes origines
A la même époque, des charlatans (devins, tireurs d'horoscopes, exorcistes et autres magiciens), soit effectivement originaires de Babylonie, soit grecs ou romains ou de quelque autre contrée du Bassin Méditerranéen, pressentant le profit juteux que pouvait leur rapporter une prétendue origine prestigieuse, se sont fait appeler « Chaldéens », ou même « Babyloniens » ou « Assyriens », ou encore « Mages » (ces derniers étaient en réalité des prêtres perses de la religion mazdéenne ( cette confusion est d'ailleurs à l'origine de notre mot « magie » ainsi que de la légende biblique des mages guidés par une étoile à la naissance de Jésus.


Des Chrétiens d'Irak
Enfin, lorsque le Christianisme s'est répandu en Orient, les différentes communautés chrétiennes ont repris les noms des régions de l'antique Mésopotamie: « Assyriens », « Chaldéens »... C'est le seul sens qui soit encore en vigueur aujourd'hui pour des personnes vivantes. Si vous entendez donc parler un « Chaldéen » à la radio ou à la télévision, il ne s'agira pas d'un homme de l'Antiquité, mais tout simplement d'un Chrétien d'Irak.


jeudi 8 mai 2008

Le pétrole dans l'Antiquité (suite)


Vous vous souvenez de mon article sur le pétrole et les Grecs il y a trois mois (http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/02/les-grecs-et-le-ptrole.html). Je vous y disais notamment qu'Hérodote (dont l'oeuvre fut publiée vers le milieu du Ve s. av. JC) est le premier auteur de l'histoire à nous parler du pétrole. Je viens de découvrir que ce n'est pas tout à fait exact.

En effet, dans l'exposition du Louvre « Babylone » dont je vous ai parlé la dernière fois figure une tablette du XVIIIe s. av. JC, qui est une lettre adressée au roi de Mari (au nord de la Mésopotamie, en actuelle Syrie) Zimrî-Lîm par son ambassadeur ; celui-ci y rend compte de sa mission auprès du roi de Babylone Hammurabi (celui du fameux code de lois). Ces deux rois se disputaient la possession de la ville de Hît, célèbre pour sa source de bitume (le nom même de cette ville, « Id » en akkadien, a donné le mot akkadien « iddu » qui signifie « bitume » ; cf. http://www.saudiaramcoworld.com/issue/198406/bitumen.-.a.history.htm).


Voici la fin cette lettre, relatant la réponse d'Hammurabi à Zimrî-Lîm :

« La force de votre pays, ce sont les ânes et les chariots, mais la force de notre pays, ce sont les bateaux. C'est justement pour le bitume et le naphte que je désire vraiment cette ville; pour quelle autre raison ai-je désiré cette ville? En échange de Hît, j'accepterai tout ce que Zimrî-Lîm m'écrira. »


Quelques précisions s'imposent.

D'abord, qu'est-ce que cette allusion aux bateaux? En Mésopotamie, le bois était rare ; aussi les bateaux étaient (et sont encore) fabriqués à l'aide de roseaux tressés que l'on calfatait ensuite de bitume.

Le bitume lui-même, c'est-à-dire la forme solide du pétrole, était très couramment utilisé en Mésopotamie, et la lettre d'Hammurabi n'est pas le seul texte à le mentionner. Zayn Bilkadi, l'auteur de l'article en anglais (publié en 1984) dont j'ai mis le site en lien ci-dessus, cite également un passage des annales du roi Tukulti Ninurta II (890-884 av. JC), qui dit: « Devant Hît, près des sources de bitume, à l'endroit des pierres Usmeta, là où les dieux parlent, j'ai passé la nuit. » L'auteur de l'article explique que ces pierres Usmeta étaient des dépôts de gypse imprégnés de bitume et de soufre, ce qui provoquaient des explosions de gaz, dont le bruit mystérieux semblait être la voix des dieux.

Ce qui est exceptionnel, donc, dans la lettre d'Hammurabi, c'est le fait qu'il fasse aussi allusion au naphte, la forme liquide, c'est-à-dire le pétrole proprement dit. Et l'on se prend à penser que c'est un bien lourd symbole que le plus ancien texte de l'histoire à mentionner le pétrole le fasse à l'occasion d'une guerre pour la possession de sa source... Déjà!

Mais j'interromps votre rêverie, car, à moins de faire de la science-fiction historique, il est clair que les propriétés du pétrole connues aujourd'hui étaient inconnues dans l'Antiquité; et au temps d'Hammurabi, même sa propriété inflammable ne semble pas avoir été connue (elle le sera par les Perses contemporains d'Alexandre: voir mon article de février dernier). Je pense donc que quand Hammurabi dit « le bitume et le naphte », il faut y voir une simple figure de style d'insistance, mais que c'est essentiellement du bitume qu'il veut parler.


Je terminerai par une dernière chose. En me promenant dans les sentiers fleuris d'internet pour chercher des précisions à ce sujet, je suis tombée sur le résumé d'un article (W. Heimpel, « The River Ordeal in Hît », 1996) qui suggère que l'ordalie fluviale de Hît n'aurait pas eu lieu dans l'Euphrate, mais dans l'une des sources de bitume de la région, où l'accusé aurait eu à combattre les fumées toxiques et les températures élevées. Je pense pour ma part au terrible texte de Diodore que je vous citais dans mon article de février, dans lequel un malheureux se noyait dans un lac d'asphalte paralysant avant d'être rejeté, mort, à la surface: voilà qui ferait aussi un cadre idéal pour une ordalie.


Ce que je trouve saisissant, dans ce que je viens d'apprendre et que je vous livre, c'est le lien du pétrole avec le sacré (des oracles tirés des explosions de gaz aux ordalies dans ses sources)...


Dernière minute

Je ne résiste pas à un dernier ajout car je viens de découvrir un texte de Dion Cassius (dans une biographie de Trajan, empereur romain du IIe s. ap. JC qui fit rentrer pour quelques années la Mésopotamie dans l'empire romain) sur les fameuses sources de bitume: il dit que leurs vapeurs toxiques sont « mortelles à tout être animé, excepté pour les hommes à qui on a coupé les parties. C'est un fait dont je ne puis pénétrer la cause ; mais enfin je dis ce que j'ai vu comme je l'ai vu, ce que j'ai entendu comme je l'ai entendu. »

On aura tout vu et tout entendu!!!


mardi 22 avril 2008

L'exposition Babylone

J'ai encore les yeux qui brillent des cinq heures passées hier dans l'exposition "Babylone" présentée au Musée du Louvre.

Petit catalogue personnel de choses curieuses que vous pourrez y découvrir:
  • des représentations de ziggourats (c'est-à-dire des tours semblables à celle de Babylone, que nous appelons Tour de Babel) contemporaines, sur des tablettes d'argile
  • la description de la ziggourat de Babylone dans des textes contemporains babyloniens à portée politique (discours de Nabuchodonosor pour célébrer la restauration qu'il en a faite) ou mathématico-religieuse (tablette de l'Esagil), par un Grec (Hérodote), et enfin dans la version fantasmée de la Bible
  • des maquettes de foies de mouton divinatoires, mais aussi, plus rares, d'intestins divinatoires
  • de nombreux symboles qui ont donné nos signes du zodiaque (scorpion, taureau, lion, centaure tirant à l'arc (sagittaire), poisson-chèvre (capricorne)), et même ceux auxquels nous avons échappé comme un homme-scorpion
  • les premiers horoscopes du monde
  • un texte d'écolier (sur la topographie de Babylone) bilingue (alphabet grec et écriture cunéiforme)
  • un mystérieux "jeu" en cristal de roche, en forme de petite stèle, avec plein de petits trous
  • un texte araméen sur un papyrus original du IVe s. ap. JC racontant l'histoire de "Sarbanapal", qui pourrait bien être la trace du chaînon manquant entre l'historique Assurbanipal et le Sardanapale des légendes grecques
  • des exemplaires du Talmud de Babylone
  • une inscription latine sur un chapiteau de Moissac faisant allusion à l'épisode biblique de Nabuchodonosor, où le graveur, calligraphe facétieux, s'est amusé à mêler les lettres de façon très inattendue
  • un ouvrage médiéval russe rapportant une légende selon laquelle le premier souverain chrétien russe aurait reçu en cadeau (d'un roi grec) la couronne et d'autres trésors de Nabuchodonosor, en provenance directe de Babylone (et il y a en plus une histoire de dragon...)
  • des ouvrages médiévaux français, arabes, persans, turcs, parlant de "Babilone", de Sémiramis ou de Nabuchodonosor ("Bukht al Nasr", "Le bonheur de la victoire")
  • un texte du jésuite Athanasius Kircher (1679) expliquant scientifiquement pourquoi la tour de Babel ne pouvait pas atteindre le ciel, avec à l'appui une gravure sidérante représentant la tour plantée telle une dent de narval sur la sphère terrestre (qu'elle aurait, nous dit Kircher, déséquilibrée par son poids!)
  • un dessin à influence maçonnique d'Etienne-Louis Boullée (vers 1790) représentant une frise spiralée de silhouettes humaines se tenant par la main, le long d'un cône parfait dont on ne voit pas le sommet, tour de Babel idéale
  • un magnifique tableau de William Blake (1795) représentant l'épisode biblique dans lequel Nabuchodonosor se transforme en bête
  • le témoignage du premier "archéologue", Pietro della Valle qui, en voyage sur le site historique de Babylone en 1616 en a rapporté en Italie "quelques morceaux de ces briques crues et cuites, aussi bien que du bitume, et de ces roseaux qu'ils mettent entre deux"
  • et la conclusion de l'exposition, les derniers mots d'une pièce de théâtre intitulée "Babylone" d'un certain Sâr ou Joseph Péladan: "Par la vertu du temps, l'oeuvre des Kaldéens vivra et la pensée de Babilou toujours planera sur le monde"

Pour compléter mes coups de coeur personnels par une vision plus académique de l'exposition, allez voir le site très bien fait et très riche qui lui est consacré:
http://mini-site.louvre.fr/babylone/FR/index.html

Et n'oubliez pas: l'exposition se termine le 2 juin. Alors, ce serait vraiment dommage de la rater!

Bonne visite!

mercredi 16 avril 2008

Le mystère des tapis volants

Ceux qui me lisent depuis le début se souviennent sans doute de mes articles enthousiastes à la relecture des Mille et une nuits (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/03/les-mille-et-une-nuits-nouvelle.html et http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/06/les-mille-et-une-nuits-suite.html). Ma mère, qui les avait relues en même temps que moi dans la même édition, m'a demandé à la fin:

  • As-tu trouvé un seul tapis volant?

  • Tiens, non!

Cette question avait bien de quoi piquer la curiosité de quelqu'un qui, comme moi, s'intéresse aux stéréotypes et au préjugés des sociétés, en particulier à ceux que l'Occident a sur l'Orient. Mais je n'ai pas trouvé la réponse.


Jusqu'à ce que, il y a quelques mois, je découvre l'existence d'un site internet fabuleux que je vous recommande vivement, "le guichet du savoir":
http://www.guichetdusavoir.org/

Les bibliothécaires de la bibliothèque municipale de Lyon, auteurs de ce site, répondent en moins de trois jours à n'importe quelle question!


Je leur ai donc soumis le problème et la réponse est ici:

http://www.guichetdusavoir.org/ipb/index.php?showtopic=27890&hl=

De cette réponse, il ressort que les tapis volants figurent bien dans certains contes des Mille et une nuits, mais il ne s'agit pas des versions « classiques » privilégiées en général par les éditeurs. Il ressort aussi qu'un tapis volant figure notamment dans une version du conte d'Aladin et que ce conte est un de ceux qui a eu le plus de succès en Occident.

Voilà donc des pistes; mais tout cela ne nous dit pas vraiment quand et comment le tapis volant est devenu pour les Occidentaux l'emblème par excellence des Mille et une nuits. Je soupçonnerais volontiers les orientalistes du XIXe s. d'avoir joué un rôle là-dedans, mais le mystère reste entier.


mercredi 9 avril 2008

La Mésopotamie à Nantes

Comme chaque année, j'ai assisté au Festival européen de Latin et de Grec, cette année consacré au thème de l'exploration du monde (tourisme, guerre et science):
http://www.festival-latin-grec.eu/

Cette année, pour la première fois, j'y ai aussi participé et, une fois n'est pas coutume, mon article sera très court puisque je vous offre le lien vers la version longue de la conférence que j'y ai prononcée. Le titre de cette conférence n'étonnera pas mes fidèles lecteurs:
"La Mésopotamie vue par les Grecs et les Romains : entre fantasme et réalité"
http://pagesperso-orange.fr/patrick.nadia/MesopotamieGrecs.html

Bonne lecture!

vendredi 29 février 2008

Cicéron


Aujourd'hui, une fois n'est pas coutume, je ne vous parlerai pas d'un sujet ou d'un personnage méconnu, mais au contraire de l'un des hommes les plus célèbres de l'Antiquité romaine, Marcus Tullius Cicero, que nous nommons Cicéron.

J'ai été assez peinée de la façon dont il est représenté dans la série Rome de Bruno Heller. Je ne vous ai pas parlé de cette série, ayant été encore une fois devancée par Patrick (http://journaldebord-pat.blogspot.com/2007/04/un-chemin-vers-rome.html). En quelques mots, je la juge excellente, à la fois du point de vue du professeur de lettres classiques et du point de vue de l'amatrice de bons films. Il y a très peu d'erreurs et d'anachronismes et ils ne sont pas dérangeants. Je dois dire aussi, que si j'ai commencé à regarder cette série par intérêt pédagogique, j'ai fini par le faire par pur plaisir!

En ce qui concerne les personnages, pour certains, comme César, Brutus, Octave ou Marc-Antoine, le physique de l'acteur et son rôle collent si bien à l'idée que je m'en faisais que je me retrouve maintenant à voir le visage de ces acteurs quand je lis des textes latins!

Or, ce n'est pas le cas de Cicéron: ce personnage veule, lâche, opportuniste, vaniteux, dont on ne consent à montrer le courage que dans ses dernières minutes de vie, incarné par un acteur aux traits mous et fuyants, ce n'est pas ainsi que je vois Cicéron!

Que sait-on de Cicéron d'après les textes qu'il a écrits et ceux que ses contemporains ont écrit sur lui? Enormément de choses... desquelles il ressort, je dois l'avouer, que Cicéron était effectivement un homme veule, lâche, opportuniste et vaniteux! Ah? Oui, mais qu'il était aussi un homme noble, courageux, honnête et altruiste! Paradoxe étrange, me direz-vous, mais bien humain, finalement...


Petit catalogue de ce j'aime chez Cicéron:

  • son visage sur les sculptures (voir plus haut)

  • cette anecdote concernant son enfance : il était tellement brillant à l'école que les parents des autres élèves venaient eux-mêmes chercher leurs enfants à l'école (au lieu d'y envoyer l'esclave « pédagogue ») rien que pour voir le petit prodige!

  • La tendresse émouvante qu'il exprime envers ses enfants dans ses lettres d'exil et son chagrin inconsolable à la mort de sa fille (morte en couches très jeune)

  • la magnificence de ses discours, surtout ceux contre Verrès, contre Catilina et contre Marc-Antoine

  • la rage enflammée de ses discours contre Marc-Antoine (les Philippiques), culminant à cette insulte inouïe dans un discours politique : « Edormi crapulam! » (« Va cuver ton vin! »)

  • sa mort où l'on retrouve les deux faces du personnage : d'abord une fuite lâche (enfin, « lâche »: qu'aurions-nous fait à sa place?) devant les sbires de Marc-Antoine, puis, lorsqu'il a compris qu'il n'y avait plus d'issue, il a courageusement présenté sa tête:

    « Il se pencha hors de la litière en tendant son cou sans bouger, et il fut décapité » (Lhomond, Les grands hommes de Rome, XVIIe s.)

mardi 12 février 2008

Les Grecs et le pétrole


Le mot « pétrole » vient du grec et signifie « huile de pierre ». Pourtant ce n'est pas ainsi que les Grecs anciens désignaient cette matière mystérieuse.


Ils l'ont découverte lors de leurs voyages en Mésopotamie, d'abord sous sa forme solide, qui était la plus courante et que nous appelons comme eux « asphalte » ou comme les Romains « bitume ». Ces mots nous font penser au revêtement des routes, mais les peuples de Mésopotamie n'en étaient pas là! Ils en faisaient cependant un usage plus varié que nous l'imaginerions. L'asphalte leur servait en effet à la fois de combustible (la lampe à pétrole ne date donc pas d'hier!), de colle, de ciment et d'imperméabilisant.

Les auteurs grecs qui témoignent directement ou indirectement de voyages en Mésopotamie expliquent en effet que les bateaux ainsi que les récipients pour la cuisine étaient faits de roseaux (seul « arbre » dans la région des Marais au sud de la Mésopotamie) calfatés d'asphalte. Cet usage s'est d'ailleurs perpétué jusqu'au XXe s. : les mères collaient un porte-bonheur dans les cheveux de leurs enfants à l'aide d'un peu de goudron. Dans l'architecture, l'asphalte se retrouve associés aux deux autres matériaux fétiches de la Mésopotamie : la brique et le roseau. Hérodote et d'autres auteurs grecs décrivent la construction d'un mur par couches superposées de briques et de lits de roseaux sur lesquels on verse de l'asphalte chaud en guise de mortier.


Quant à la forme liquide (le pétrole proprement dit), ils l'ont appelé « naphte », mot d'origine akkadienne (les Akkadiens sont un peuple de Mésopotamie).

Hérodote est le premier auteur de l'histoire à nous en parler. Il dit que cette huile, que les Perses appellent « rhadinaké » est noire et qu'elle a une odeur forte.

Alexandre le Grand aura ensuite l'occasion de tester les propriétés de cette étrange matière, ainsi que nous le racontent Strabon, Arrien, Plutarque et d'autres. Lui et ses compagnons découvrent qu'un objet enduit de cette huile s'enflamme non seulement au contact, mais même simplement à proximité d'une flamme. Pour le lui faire comprendre, les Perses offrirent à leur nouveau roi un impressionnant spectacle en arrosant de naphte la rue menant à sa résidence, puis en approchant une torche du bout de la rue : celle-ci s'enflamma instantanément sur toute sa longueur! Emoustillé, l'un des compagnons d'Alexandre lui proposa de faire la même expérience sur Etienne, un jeune garçon de l'entourage d'Alexandre, à la physionomie ridicule, nous dit Plutarque, et, on l'imagine, un peu simplet, mais à la belle voix. Le pauvre Etienne faillit bien y laisser la vie (mais le Roi s'était bien amusé et avait fait une expérience...)

Tout cela était donc assez joli à voir, mais bien effrayant. Et ce d'autant plus que les Grecs ont constaté que les propriétés inflammables du naphte n'étaient pas les seules à apporter la mort. Diodore nous décrit une source d'asphalte à laquelle une « foule innombrable de gens puise comme à quelque source intarissable sans que la réserve en semble jamais diminuée » (hélas, pas si intarissable que cela!). A côté de cette source se trouve un gouffre émettant des vapeurs sulfureuses : à peine en a-t-on respiré que les poumons gonflent et s'enflamment et que l'on meurt sur le coup! Et de l'autre côté se trouve un lac :

« Son pourtour présente une surface solide. Mais si quelqu’un de non averti s’y aventure, il se maintient d’abord quelques instants à la surface en nageant, puis plus il se rapproche du centre, plus il est attiré vers le bas, comme par quelque force extérieure. Et lorsqu’il comprend enfin qu’il doit retourner au rivage pour son propre salut, il s’efforce d’échapper à cette attraction, mais c’est comme si quelqu’un le tirait en sens contraire. Bientôt, il ne sent plus ses pieds, puis c’est le tour de ses jambes, puis de ses hanches, enfin c’est son corps tout entier qui est vaincu par cette paralysie, et il est emporté vers le fond. Peu après, il est rejeté à la surface, mort. » (Bibliothèque historique, II 12)

Vraiment pas fréquentable, ce naphte! Quelques auteurs plus rêveurs iront même jusqu'à déclarer que le fameux poison de Médée n'était en fait autre que du naphte!

Bref, après ces quelques découvertes des Grecs, on s'empressera de l'oublier en Occident... en attendant d'autres révélations sur son usage, deux millénaires plus tard.


PS: Cet article est complété par celui du 8 mai 2008 :

http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/05/le-ptrole-dans-lantiquit-suite.html