mercredi 5 juin 2019

Les pouvoirs magiques du sang menstruel, épisode 2 : le remède ultime anti-limaces


Je poursuis ma série d'articles sur les pouvoirs du sang menstruel. Comme dans le précédent article, les exemples que je vais invoquer vont nous faire faire un saut dans le temps, mais cette fois-ci, bien que l'écart soit énorme (du Ier s. ap. JC à la fin du XIXe s), il est frappant de constater que les sources sont presque identiques. Il faut sans doute en déduire que les croyances absurdes au sujet des menstrues sont un phénomène sur lequel l'Histoire, la modernité, le progrès n'ont aucune prise !
De quoi s'agit-il ? On n'est plus dans le « courrier du cœur », comme dans le précédent article, mais dans la rubrique « conseils de jardinage ».

Au Ier s. ap. JC, Columelle est l'auteur d'un traité sur l'agriculture. Au milieu de nombreux trucs et astuces pour se débarraser des insectes nuisibles du jardin, il propose :
« Sed Democritus in eo libro, qui Graece inscribitur περἱ ἀντιπαθῶν, affirmat, has ipsas bestiolas enecari, si mulier, quae in menstruis est, solutis crinibus et nudo pede unamquamque aream ter circumeat : post hoc enim decidere omnes vermiculos, et ita emori. »
« Mais Démocrite, dans son livre, qui s'intitule en grec « peri antipathôn » [au sujet des antipathies], affirme que ces bestioles sont anéanties si une femme qui est en ses menstrues, les cheveux détachés et les pieds nus, fait trois fois le tour de chaque terrain : après cela en effet toutes les vermines tombent et meurent. »
Columelle, De agricultura, XI, 3 (64)

À la même époque, Pline l'Ancien (toujours lui ! cf. l'épisode précédent, et on n'a pas fini d'en parler...), énumérant les impressionnants pouvoirs positifs et négatifs du sang menstruel, évoque la même coutume :
« Quocumque autem alio menstruo si nudatae segetem ambiant, urucas et uermiculos scarabaeosque ac noxia alia decidere. Metrodorus Scepsius in Cappadocia inuentum prodit ob multitudinem cantharidum ; ire ergo per media arua retectis super clunes uestibus. Alibi seruatur, ut nudis pedibus eant capillo cinctuque dissoluto. Cauendum ne id oriente sole faciant, sementiua enim arescere. »
« Dans toute période de menstrue, si les femmes nues font le tour d'un champ de blé, les chenilles, les vers, les scarabées, et les autres bêtes nuisibles tombent. Métrodore de Scepsis dit que ce procédé a été trouvé, en Cappadoce, à cause de la pullulation des cantharides ; et qu'elles vont donc au milieu des champs, les vêtements retroussés au-dessus des fesses. Ailleurs l'usage veut qu'elles aillent pieds nus, la chevelure et la ceinture dénouées. Mais il faut prendre garde qu'elles ne fassent cela au lever du soleil, car la semence se dessécherait. »
Pline, Histoire Naturelle, XXVIII, 23 (78)

Au Ve s. ap. JC, Palladius, auteur comme Columelle d'un traité sur l'agriculture, mentionne toujours la même coutume :
« Aliqui mulierem menstruantem nusquam cinctam solutis capillis nudis pedibus contra erucas et cetera hortum faciunt circumire. »
« Certains font faire le tour du jardin à une femme menstruée sans ceinture, les cheveux dénoués, les pieds nus, contre les chenilles et toutes les autres bêtes. »
Palladius, De l'économie rurale, I. 35

Sautons à présent deux mille ans, et écoutons, non plus un conseiller, mais un témoin. Pas n'importe quel témoin, puisqu'il s'agit du docteur Icard, un médecin de la fin du XIXe siècle passionné par le sujet des règles, mais dont les écrits scientifiques regorgent de fantasmes surprenants (il méritera sans doute un article spécifique sur ce blog…). Dans sa thèse de médecine publiée à Paris en 1890, L’état psychique de la femme pendant la période menstruelle, considéré plus spécialement dans ses rapports avec la morale et la médecine légale, il affirme qu'en Anjou, quelques années plus tôt, « on faisait encore périr les chenilles qui infestaient un champ de choux en le faisant traverser à plusieurs reprises par une femme réglée, et dans le Morvan, on se protégeait ainsi des sauterelles » (p. 198).

On m'objectera sans doute que, contrairement au titre annoncé de l'article, cet usage n'est pas magique. Et après tout, en effet, cette pratique s'est peut-être réellement avérée efficace. Ou, même si elle ne l'était pas, peut-être qu'on le croyait sans forcément lui attribuer une origine surnaturelle (nous utilisons encore de nombreux produits naturels comme insecticides sans leur attribuer le moindre pouvoir magique!). Certes, toutefois il ne s'agit pas là de verser un peu de sang menstruel recueilli dans un flacon (cela serait bien plus pratique!) : il s'agit de déambuler, de faire un tour, voire trois tours, et surtout les femmes accompagnent cette pratique de gestes fortement ritualisés : les pieds nus (voire le corps entier), les cheveux dénoués, ainsi que la ceinture ; gestes qui dans de nombreuses cultures évoquent l'idée de lâcher toute retenue, toute maîtrise, de laisser libre cours. Ils ont donc probablement le rôle symbolique de faciliter l'écoulement du sang menstruel…
Notons de plus qu'on peut difficilement attribuer à cette pratique une cause rationnelle, du moins du point de vue d'une femme menstruée : nous savons bien que la quantité de sang perdu le temps de parcourir un champ ne suffirait évidemment pas à l'arroser entièrement ; pour imaginer cela, il faut des hommes totalement ignorants de la réalité, qui fantasment sur des flots de sang coulant de manière continue du vagin des femmes ! En réalité, les femmes perdent en moyenne cent millilitres au cours des quelques jours d'un cycle : à peine de quoi remplir un verre…

Le XXIe siècle apporte enfin un petit regard critique sur ces deux mille ans de sottise. En 2014, l'artiste Marianne Rosenstiehl a exposé une œuvre d'art moderne, une photographie intitulée Les limaces : elle y représente avec humour un groupe de femmes retroussant leurs jupes et déambulant pieds nus dans un champ ensemencé sous un ciel gris. Elle explique elle-même que c'est un clin d’œil à cette tradition absurde. Vous pouvez voir l'œuvre et lire une interview de l'artiste ici : http://www.oai13.com/focus/societe/au-petit-espace-marianne-resenstiehl-photographie-les-regles-et-explique-pourquoi/



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mercredi 22 mai 2019

Les pouvoirs magiques du sang menstruel, épisode 1 : tue-l'amour ou aphrodisiaque ?


Une nouvelle grenouille me fournira la transition avec l'article précédent (https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/04/crapaud-grenouille-et-sexe-feminin.html).
Vous avez vu que j'ai eu du mal à le clore, et qu'on ne s'arrête visiblement jamais quand on commence à explorer le lien entre crapaud ou grenouille et corps féminin… J'ai trouvé cette nouvelle grenouille chez Pline l'Ancien (auteur latin du Ier s. ap. JC, qu'on ne se lasse pas de feuilleter à l’affût de recettes toutes plus loufoques les unes que les autres). Voici ce qu'il nous dit : 
 
« Addunt etiamnum alia Magi, quae si uera sint, multo utiliores uitae existumentur ranae quam leges ; namque harundine transfixis a natura per os si surculus in menstruis defigatur a marito, adulterorum taedium fieri. »
« Les mages disent encore d'autres choses qui, si elles étaient vraies, feraient estimer les grenouilles comme beaucoup plus utiles à la vie que les lois ; et en effet, ils disent que quand on les transperce avec un roseau des parties naturelles à la bouche, si la baguette est fichée dans les menstrues par le mari, un dégoût des adultères se fait. » (Histoire Naturelle, XXXII 18)

Je suis assez perplexe quant à la signification de « in menstruis defigatur » (que j'ai traduit par « est fichée dans les menstrues »). Cela veut-il dire que le mari doit se procurer discrètement du sang menstruel de sa femme et en remplir comme une paille le roseau déjà imbibé du sang et des autres secrétions de la pauvre grenouille ? Ou bien qu'il doit introduire le roseau dans le vagin de sa femme pendant qu'elle a ses menstrues ? Si c'est le cas, on comprend aisément que cela la dégoûte de tout ce qui touche au sexe, licite ou illicite !
À propos de cette pauvre femme, je suis fascinée par l'exploit stylistique de cette phrase dans laquelle la femme est omniprésente, mais n'est absolument jamais nommée (les seuls personnages nommés sont « ranae », « les grenouilles » et « maritus », « le mari ») : on parle des menstrues, sans dire qui les a ; d'un mari, sans dire à qui il est marié ; de dégoût et d'adultère, sans dire qui sera dégoûté et qui est susceptible d'être adultère. Comme quoi il faut vraiment se méfier des traductions : voyez celle d'Emile Littré de 1850, qui a été reprise par Itinera Electronica : http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/pline_hist_nat_32/lecture/9.htm : « le mari fiche le roseau dans le sang menstruel de la femme, et celle-ci se dégoûte de ses amants. » Il est beaucoup plus explicite quand au sang, quant à la femme, mais c'est une interprétation, ce n'est pas ce que disait Pline.
Le sang menstruel comme tue-l'amour, donc. C'est ce que nous disent des voix d'hommes, celle de Pline l'Ancien, celle des « mages » dont il dit rapporter les paroles. Je prends la liberté de sauter plus d'un millénaire pour aller écouter des voix de femmes. Et là, la fonction magique du sang menstruel est inverse : il ne sert plus à dégoûter la femme des amants, mais à les attirer !

Nous sommes à Venise, en 1482. Gratiosa, une femme d'origine grecque, est accusée d'avoir pratiqué la magie pour attirer dans son lit un jeune noble de la grande famille Contarini. Elle reconnaît (je n'ai malheureusement pas encore réussi à trouver la source du procès, car j'aurais aimé citer ses paroles exactes) avoir concocté une potion aphrodisiaque contenant un cœur de coq, du vin, de l'eau et du sang menstruel mélangés avec de la farine, le tout cuit et réduit en poudre. Cela nous est raconté par Didier Lett dans son ouvrage Hommes et femmes au Moyen Âge : histoire du genre, XIIe-XVe siècle (Armand Colin, 2013), p. 181.

Je recule d'un siècle et demi. Nous sommes en 1320, à Montaillou, dans le sud de la France. Ce n'est pas vraiment un procès, mais une série d'interrogatoires menés par un évêque qui traque toutes les formes d'hérésie. Georges Duby a très bien raconté tous les détails véritablement romanesques de cette « affaire de Montaillou » dans un article sobrement intitulé « Dépositions, témoignages, aveux », contenu dans le tome II « Le Moyen Âge » du colossal ouvrage Histoire des femmes en Occident (1e édition : Plon, 1991). Je ne m'attarde pas sur cette affaire haute en couleurs et en rebondissements (rendue célèbre surtout par l'ouvrage d'Emmanuel Le Roy Ladurie publié en 1975, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, que je n'ai pas encore lu). Georges Duby cite de longs passages de dépositions de femmes (dans la traduction de Jean Duvernoy dans Le Registre d'inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers (1965)), et notamment (p. 609-610) ce passage de la déposition de Béatrice de Planissoles, que je trouve bouleversant, car il est tellement précis et détaillé que pour une fois – ce qui est très rare en histoire ancienne et médiévale – je pense qu'on peut être sûr d'avoir la transcription non remaniée d'une parole brute ; d'autre part, ce passage constitue une source capitale pour notre connaissance des pratiques liées au sang menstruel :

« Ces linges tachés de sang le sont du sang menstruel de ma fille Philippa. Cette Juive baptisée m'avait dit que si je gardais du premier sang qui sortît de cette fille et que si je donnais à boire de ces menstrues à son mari ou à un autre homme, cet homme ne se soucierait plus jamais d'une autre femme. Aussi, quand ma fille Philippa, il y a déjà longtemps, eut ses premières règles, je la regardai au visage ; elle était congestionnée ; je lui demandai ce qu'elle avait. Elle me dit qu'elle perdait du sang par la vulve. Me rappelant ce que m'avait dit cette Juive baptisée, je coupai un morceau de la chemise de ma fille Philippa, qui était tachée de ce sang, et comme il me semblait qu'il n'y en avait pas assez, je donnai à ma fille un autre morceau d'étoffe de lin très fin pour que, quand elle aurait ses règles, elle en teignît et mouillât cette étoffe. Elle le fit. Je séchai ces étoffes dans l'intention, quand elle aurait un mari, de lui donner à boire de ces menstrues, en les exprimant de ces étoffes préalablement mouillées. Philippa fut fiancée cette année, et je me proposais d'en donner à boire à son promis. Mais je pensais qu'il valait mieux le faire quand le mari aurait connu charnellement Philippa. Elle lui en donnerait elle-même à boire. Quand je fus arrêtée, le mariage n'était pas encore consommé et on n'avait pas fait les noces ; je n'en fis donc pas boire au mari. »


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mercredi 10 avril 2019

Crapaud, grenouille, et sexe féminin


Tout à commencé il y a deux ans et demi, au Musée de l'Apothicairerie de Heidelberg en Allemagne. Un petit objet a attiré mon regard. Il s'agissait d'un quadrupède sculpté, que je n'ai malheureusement pas photographié, mais que j'ai dessiné, en copiant le cartel en anglais :


Il s'agit donc d'un ex-voto offert à l'occasion d'un problème gynécologique. Il représente une tortue qui, nous dit l'ex-voto, représentait l'utérus, de même que le crapaud. Notons d'ailleurs que l'animal, représenté très symboliquement, pourrait selon moi être interprété aussi bien comme un crapaud que comme une tortue. Ce qui m'avait énormément intéressée à l'époque (je finissais ma recherche sur le dragon de sainte Marguerite, dragon qui, dans cette légende, symbolise parfois le ventre féminin), c'est l'assimilation de l'utérus à un animal dégoûtant, crapaud ou tortue (et le dragon n'est effectivement pas loin).
Un peu moins de deux ans passèrent, puis, au printemps dernier, j'ai visité le Musée Alsacien à Strasbourg. Quelle ne fut pas ma suprise d'y découvrir, non pas un objet, mais une vitrine entière remplie de plusieurs dizaines de petits ex-votos métalliques en forme de crapaud, dont voici quelques spécimens :


J'ai évidemment fait aussitôt le lien avec l'ex-voto de Heidelberg. Toutefois, le cartel du Musée Alsacien propose une toute autre interprétation. Il s'agit bien d'ex-votos liés à des problèmes gynécologiques, mais seuls les problèmes de stérilité seraient concernés, et pour cause puisque d'après ce cartel, la raison du choix de cet animal serait sa fécondité très voyante (les crapauds portant des grappes de milliers d'œufs collés à leur arrière-train). Si cette hypothèse est juste, le choix du crapaud est bien spécifique, sans rapport avec tortue ni dragon, et sans lien avec le fait que ce soit un animal dégoûtant et monstrueux. Il est très probable, je pense, que les deux hypothèses ne soient pas exclusives et qu'elles s'interpénètrent.
Quoi qu'il en soit, l'emploi magique du crapaud (ou de la grenouille, les deux animaux n'étant guère différents dans l'imaginaire populaire) comme amulette protectrice pour des problèmes de santé semble bien plus courant que je ne l'avais d'abord cru. J'en ai en effet récemment découvert deux exemplaires, non plus dans de réelles visites en musée, mais grâce aux belles visites virtuelles que nous offrent certains musées en postant régulièrement des photos de leurs collections sur les réseaux sociaux.
Ainsi la Wellcome Collection (Musée de la Science), à Londres, présente une grenouille morte séchée conservée dans un petit sac en tissu et utilisée comme amulette. Pour plus de précision et pour voir l'objet, c'est ici : https://wellcomecollection.org/works/n5jg9xcq?query=died%20frog%20bag
L'Ashmolean Museum d'Oxford conserve un sac qui est lui-même en forme de grenouille, destiné comme le précédent à être porté autour du cou ou attaché à un vêtement, et dans lequel on pouvait glisser des herbes médicinales. Vous pouvez le voir à cette page : https://www.ashmolean.org/textiles (faire défiler les images) ; et en recherchant cette photo sur internet, je suis tombée sur un objet très semblable au Musée de Londres, visible ici : http://www.museumoflondonimages.com/image_details.php?image_id=79023
Aucun de ces objets n'est indiqué comme spécifiquement destiné à la protection des problèmes gynécologiques, mais en les comparant avec les ex-votos évoqués, je me pose la question… Sans réponse, hélas !
Cependant, il n'y a pas que les amulettes… Le même jour où je visitais le Musée Alsacien de Strasbourg, j'ai découvert quelques heures plus tard au Musée de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, un tableau de la fin du XVe siècle, assez célèbre en fait et que j'avais déjà vu reproduit : Les amants trépassés, l'affreuse vision d'un couple de cadavres en décomposition et dont le corps est envahi par des animaux dégoûtants. Mais ce jour-là, en voyant le tableau en vrai et comme je sortais des crapauds ex-votos, c'est surtout ce détail qui m'a frappée :


J'ai alors commencé à me demander si on pouvait établir un lien entre le sexe féminin (et son prolongement, l'utérus) et le crapaud… Merveilleux hasard, il m'a été donné quelques mois plus tard d'assister à une passionnante conférence de Jacques Berlioz, historien médiéviste, précisément intitulée « Le baiser du crapaud, "animal rampant et très froid". Homme, femme et toucher au Moyen Âge ».
D'après les exemples iconographiques qu'il a donnés, notamment dans la sculpture romane, le crapaud semble bien le symbole de la luxure féminine : on le voit, comme dans le fameux tableau de Strasbourg, se suspendre ou s'attaquer au sexe d'une femme ou à ses seins, dans de nombreuses représentations ; voire, dans l'une d'elles, s'accrocher à son ventre dans une position évoquant un accouplement.
Il nous a aussi raconté l'histoire de Christine de Stommeln, une mystique allemande du XIVe siècle qui, un jour où elle priait, a senti un crapaud se glisser sous ses habits jusqu'à sa poitrine, où il est resté accroché pendant huit jours ! Rien à voir ici avec le sexe féminin ni avec la luxure ; toutefois, c'est bien aux seins de la femme que s'est accroché le crapaud, comme sur les sculptures romanes.
Mais l'histoire la plus frappante qu'il nous ait racontée date du XIIe siècle : saint Bernard, dans la Vie de saint Malachie (évêque irlandais ayant vécu au siècle précédent), relate l'épisode suivant. Un homme a voulu violer une femme dans une chapelle isolée. Mais un crapaud est alors sorti des cuisses de la femme, un crapaud rampant, froid, venimeux, et enflé, et le violeur terrifié s'est enfui à toutes jambes. On est donc bien là au cœur de la question : le crapaud non seulement est à l'emplacement du sexe féminin, mais il en sort, sans que l'on sache d'ailleurs s'il était justement venu s'accrocher là par hasard (comme le crapaud de Christine de Stommeln – où comme un crabe dans un affreux fabliau du Moyen Âge que je vous raconterai peut-être un jour) ou s'il est véritablement « issu » de son sexe et, au-delà, de son utérus, comme un corps monstrueux dont elle aurait accouché (la littérature médiévale regorge d'histoires d'accouchements de monstres).
Et à propos d'accouchement de crapaud ou de grenouille, vous vous souvenez certainement de cette histoire (médiévale, elle aussi) de Néron accouchant artificiellement d'une grenouille. Je l'avais racontée ici : 
https://cheminsantiques.blogspot.com/2018/12/de-la-grenouille-de-neron-au-sang.html?m=0 
Mais revenons à notre victime d'une tentative de viol. Il y a tout de même quelque chose de troublant : c'est qu'ici, ce crapaud associé au sexe féminin, n'exprime pas la luxure de la femme ; au contraire il protège sa chasteté !
Pensez-vous alors qu'il faille renoncer à chercher un sens à tout cela ? Eh bien, je ne le pense pas. Ma fréquentation de la pensée médiévale m'a appris que les hommes et les femmes du Moyen Âge pouvaient concevoir une chose et son contraire sans que cela leur semble incohérent, au contraire les deux idées en étaient renforcées. Par exemple, dans l'histoire du dragon de sainte Marguerite, le dragon peut à la fois symboliser l'homme (violence et agression sexuelle représentés par la dévoration de Marguerite) et la femme (pour les hommes : aspect monstrueux du corps féminin représenté par le corps du dragon ; pour les femmes : souffrance physique de l'accouchement représentée par le ventre du dragon déchiqueté par Marguerite qui en sort violemment). Je crois qu'il en est de même pour le crapaud : tous ces exemples montrent qu'il est indissociablement lié au sexe féminin au Moyen Âge et au-delà (les ex-voto et amulettes datent des XVIIIe et XIXe siècles), mais il peut être aussi bien symbole de dégoût, de luxure, de fécondité, ou de chasteté.

 *

Ah ! Je pensais m'arrêter là, mais je suis sûre que certains d'entre vous se posent la question du baiser au crapaud, si fréquent dans les contes de fées, où une princesse embrasse un crapaud qui se révèle être un beau prince. En fait, ce motif est assez tardif dans la littérature et ne semble pas avoir existé au Moyen Âge. En revanche, le Moyen Âge nous offre des exemples de baisers au dragon, où l'histoire est inversée : c'est un chevalier qui embrasse un dragon femelle, parfois appelé Vouivre ou Guivre, rompant le charme et révélant une belle princesse. Ces histoires de « filles-serpents » (« snake-maiden ») sont largement répandues dans le folklore de l'Europe du Nord. On les retrouve aussi dans des œuvres littéraires : Jean de Mandeville, auteur d'un récit de voyages au XIVe siècle, prétend que dans l'île de Cos, la fille d'Hippocrate (oui, le célèbre médecin grec de l'Antiquité!) demeure présente sous la forme d'un dragon qui n'attend que le chevalier qui la délivrera d'un baiser. Mais c'est surtout Renaut de Beaujeu qui nous donne une interprétation sublime de ce motif dans son roman Le Bel Inconnu (début du XIIIe siècle), où la rencontre du chevalier et de la guivre qui aboutira au baiser délivreur est racontée sur plusieurs pages, détaillant le mélange d'horreur et de fascination du héros face à la guivre et face à l'action qu'elle lui demande – pas besoin d'être psychanalyste pour comprendre que cela a à voir avec la peur du corps féminin et la peur de l'acte sexuel !
On a donc là quelque chose de très intéressant : un motif qui bascule à un moment dans l'Histoire (il faudrait chercher précisément quand) de « l'homme devant embrasser un dragon pour révéler la femme », à « la femme devant embrasser un crapaud pour révéler l'homme ». Ce qui nous confirme plusieurs choses : que le dragon et le crapaud sont proches, et qu'ils ont en commun d'être monstrueux, dégoûtants, et liés à la luxure. Mais cela nous laisse sur notre faim sur bien des points : on ne sait pas la raison de ce basculement du point de vue masculin au point de vue féminin, et du dragon au crapaud ; on peut se demander s'il y a un lien entre le crapaud-prince embrassé par la princesse des contes tardifs et les figures de crapauds du Moyen Âge évoquées au début, comme celui qui s'accouple à une femme dans un relief roman ou celui qui sort du sexe d'une autre pour chasser un agresseur sexuel dans le récit de saint Bernard…
Je parie en tout cas que la prochaine fois que vous tomberez sur un crapaud, vous ne le regarderez plus de la même manière !

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Je n'ai pas indiqué toutes les références des textes et des images évoqués, pour ne pas alourdir l'article, mais n'hésitez pas à me demander plus de précision sur telle ou telle source, si vous le désirez.

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Ajout après publication : Grâce à un lecteur du blog, j'apprends l'existence d'une curieuse résurgence de ce motif dans un texte et une image alchimiques du XVIIe siècle. L'alchimiste Michael Maier a publié en 1617 un recueil d'emblèmes alchimiques, "Atalanta fugiens". Le principe du genre de l'emblème est toujours le même, qu'elle soit alchimique ou qu'elle ne le soit pas (comme le célèbre recueil d'Alciat au XVIe siècle) : une phrase (généralement en latin), une image (généralement une gravure), et un court poème (généralement en latin), les trois illustrant une même idée morale. Or, voici ce que représente la cinquième emblème du recueil de Michael Maier : https://digital.sciencehistory.org/works/pc289k00t/viewer/2j62s574v

On y voit un homme posant un crapaud sur le sein d'une femme pour qu'elle l'allaite ! On retrouve curieusement le motif qui apparaissait sur les sculptures romanes comme symbole de luxure ou dans la mésaventure arrivée à Christine de Stommeln pour qui c'était plutôt une épreuve mystique. Or ici, la signification est tout autre. Le texte dit en effet "Appone mulieri super mammas bufonem, ut ablactet eum, et moriatur mulier, sitque bufo grossus de lacte", c'est-à-dire "Place sur les seins d'une femme un crapaud, pour qu'elle l'allaite, et que la femme meure, et que le crapaud soit gonflé de lait". Le poème de six vers développe ce thème et ajoute qu'on peut se faire un médicament propre à écarter la peste à partir de ce suc vital qui s'est échappé du cœur humain pour venir remplir le crapaud.

Cette allégorie me laisse perplexe. D'un côté, il y a quelque chose de très positif par rapport aux motifs évoqués plus haut d'une sexualité effrayante et dégoûtante : on voit ici au contraire le beau motif de la mère nourricière, de la transmission de la vie. D'un autre côté, la femme meurt à la fin, et le texte ne le présente même pas comme une sorte de sacrifice mystique qui aurait de la grandeur, mais la femme semble ici être juste l'alambic par où passe le suc vital, et qu'on pourra jeter quand on n'en aura plus besoin...  Cette femme aux "seins vidés" ("vacuata ubera" est-il dit dans le poème) qui n'est plus qu'une enveloppe sans substance et sans vie est finalement une nouvelle variation de l'amante trépassée du tableau de Strasbourg... 

Encore une dernière chose : en plus du texte et de l'image, il y a une musique qui accompagne cet emblème (on voit la partition dépasser sur la page de gauche dans le livre ouvert visible à partir du lien ci-dessus). Quand on tape dans un moteur de recherche "Appone mulieri super mammas bufonem", on tombe sur des sites de disquaires en ligne qui nous propose le CD ; le CD où on chante "Place un crapaud sur les seins d'une femme pour qu'elle meure" !!! Sidérant, quand même ! Je me demande si les gens qui achètent cette musique ont conscience du sens des paroles !...

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mercredi 27 mars 2019

Le portrait de Magdalena Luther par Cranach


Je vous parle aujourd'hui d'un tableau qui est pour moi le plus bouleversant que je connaisse. Ma première rencontre avec ce tableau frôle le surnaturel : alors que j'étais âgée d'une vingtaine d'années (et que j'allais régulièrement passer quelques heures par semaine au Musée du Louvre), je me suis réveillée un matin en ayant encore dans le regard le visage triste d'une jeune fille sur un tableau. Quelques jours plus tard, je suis allée au Louvre exprès pour retrouver ce visage vu en rêve, et mes pas m'ont menée directement face à ceci :


Il s'agit d'un tableau peint par Lucas Cranach l'Ancien, peintre allemand de la première moitié du XVIe siècle. À l'époque, le cartel indiquait encore « Portrait présumé de Magdalena Luther, fille du réformateur Martin Luther », mais les raisons qui portaient à douter de son identification ont été écartées depuis, comme l'explique très bien Elisabeth Foucart-Walter, la conservatrice du Louvre chargée de la peinture allemande, dans un article que l'on peut lire en ligne ici : http://protestantsdanslaville.org/spiritualite-et-image/im49.htm. Tout le monde s'accorde donc maintenant à y reconnaître Magdalena Luther.
Martin Luther et son épouse Katharina von Bora ont eu plusieurs enfants : Hans, Elisabeth, Magdalena, Martin, Paul et Margarethe. Elisabeth est morte à l'âge de un an. Magdalena est morte à treize ou quatorze ans (en 1542, alors qu'elle était née en 1529). Cette mort a été « médiatisée » (bien que le terme soit anachronique) par les étudiants de Luther qui prenaient des notes sur tous les faits, gestes et paroles de leur maître. On sait qu'il a énormément souffert de la mort de sa fille, qu'il chérissait particulièrement, ce qui le rend d'ailleurs très humain, quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir par ailleurs sur ce réformateur.
Sur le tableau, elle semble plus jeune, sans doute une dizaine d'années. On ne sait pas si Cranach l'a exécuté de son vivant, ou bien post mortem, d'après son souvenir ou des croquis conservés, voire d'après son cadavre. Cela serait intéressant, évidemment, pour savoir si le peintre avait conscience de représenter une enfant qui allait mourir quelques années plus tard à peine. Je dis cela parce que quand je regarde ce tableau, je vois la mort, je la vois dans ce lourd manteau noir, dans sa peau trop pâle, dans ses cheveux trop fins, dans l'austère bandeau noir qui lui serre la tête, et surtout dans son regard : un regard triste, triste, triste, mais pas résigné, pas pathétique, le regard d'une enfant qui sait qu'elle va mourir et qui l'attend avec détermination.
On sait des petites choses sur Magdalena, grâce aux notes des étudiants de Luther, qui donnent d'elle l'image d'une fillette douce et calme, contrairement à son frère Hans, dont les bêtises désespéraient ses parents ; timide aussi, comme le montre une charmante anecdote racontant qu'elle avait refusé de chanter un cantique de son père devant des invités : sa mère s'est fâchée et l'a grondée, mais son père a pris sa défense avec bienveillance.
Enfin, on sait aussi, en comparant tout simplement certaines dates sur un arbre généalogique de la famille Luther, que Magdalena est née neuf mois après la mort de sa sœur Elisabeth. Elle a donc été conçue le jour-même, sans doute, de la mort de sa sœur : on comprend la pulsion de vie des parents face à la douleur de la mort de leur enfant. À partir de ces faits réels, on peut laisser libre cours à son imagination et glisser dans la rêverie surnaturelle : pulsion de mort, pulsion de vie, l'âme d'une petite fille qui s'en va à l'instant même où une autre petite fille commence son existence, et lui prend son âme, peut-être, mais une âme maladive, marquée par la mort. De fait, Magdalena a toujours eu la santé fragile, et rétrospectivement il est facile de se dire qu'elle était destinée à mourir jeune.
Mais revenons au tableau, encore et toujours. Car ce qui fascine le plus dans ce tableau, ce n'est pas que la mort annoncée et la tristesse, sinon on s'en écarterait vite avec dégoût ou angoisse. C'est une tension entre la mort et la vie. J'ai évoqué déjà son impressionnant regard déterminé. Regardez aussi sa petite bouche ronde et rose, c'est une bouche gourmande et vivante. Regardez ses cheveux : trop clairs et trop clairsemés sur le haut du crâne, ils s'épanouissent ensuite en ruisseaux plein de vitalité et prennent une couleur dorée et chaude bien loin de toute morbidité.



Voici comme je les décris dans mon roman La Perle rouge, dans lequel ce tableau trouve naturellement sa place : « Ses longs cheveux clairs, qui coulaient en cascade jusqu’au bas de son corps, brillaient dans l’obscurité, mêlant des reflets d’or et d’argent : le peintre les avait peints un par un, faisant de chaque cheveu un unique bijou précieux, dont on pouvait suivre le tracé élégant et énergique d’un bout à l’autre du tableau. »

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mercredi 13 mars 2019

Le corps féminin et le fromage : une obsession médiévale ?


En errant depuis quelques mois sur les sentiers fleuris du corps féminin au Moyen Âge, j'ai été surprise de rencontrer à plusieurs reprises sur mon chemin… un fromage ! Oui, le fromage se retrouve comme métaphore en lien avec le corps féminin, dans des situations différentes, certes, mais que je me suis amusée à rapprocher. 

1) Les prédicateurs et la femme fromage
Chez plusieurs prédicateurs du début du XIIIe siècle, on trouve la métaphore filée suivante : le diable est une souricière, l'homme une souris, et la femme est le fromage qui attire l'homme dans la souricière. Hélinand de Froidmont (Commentaire sur le cantique des cantiques, manuscrit de 1226) résume cela en une maxime définitive « Mulier pulchra est caseus », « Une belle femme est un fromage » ! Sortie de son contexte, la phrase devient très drôle et perd toute sa misogynie. Du moins pour moi, qui aime le fromage et qui partage ma vie avec un homme qui aime le fromage, je l'apprécie et la ferais volontiers graver sur le mur de ma cuisine !
Eudes de Ceriton (Sermon pour le XVIIe dimanche après la Pentecôte, fin du XIIe ou début du XIIIe siècle) est plus subtil et distingue deux niveaux dans cette métaphore. Le simple fromage dans la souricière est la métaphore de l'aliment délicat ou de la belle femme ; mais le fromage réchauffé (pour qu'il dégage mieux son odeur et attire mieux la souris) est la métaphore de l'aliment délicatement préparé, de la femme parée : « Mulier adornatur […], hoc est caseus assatus », « La femme est-elle parée […], et voici le fromage réchauffé » !
Bien que l'organisation des métaphores filées ne soit pas aussi rigoureuse chez Hélinand de Froidmont, c'était bien la même idée qu'il exprimait. J'ai tout à l'heure tronqué la phrase qui, en entier, est « Mulier pulchra est caseus quem diabolus assat », « Une belle femme est un fromage que le diable réchauffe ». Je reconnais que j'ai moins envie de faire graver dans ma cuisine les trois derniers mots : j'adore pourtant la fondue et la raclette, mais je n'ai guère envie d'inviter le diable à mes fourneaux ! Enfin, Hélinand de Froidmont développait cette idée de la femme parée, juste évoquée par Eudes de Ceriton ; il énumérait les pièges que tend une femme sur les conseils du diable : « pictura et rubor in facie, color in peplo, albedo in collo, risus lascivus, delicatus incessus, pulcher ornatus », « de la peinture et du rouge sur le visage, de la couleur dans la robe, de la blancheur au col, un rire lascif, une démarche délicate, une belle parure ».
Mais revenons à notre fromage…

2) Les médecins et la femme faisselle
Il réapparaît à l'intérieur cette fois-ci du corps de la femme, dans un ouvrage également du XIIIe siècle, mais en langue française, Placides et Timeo : il s'agit d'une sorte d'encyclopédie qui vulgarise les connaissances savantes de l'époque. Dans les textes médicaux savants de l'Antiquité et du Moyen Âge, il est fréquent de trouver toutes sortes de comparaisons et de métaphores plus ou moins farfelues pour l'utérus ou « matrice » (j'y consacrerai d'ailleurs sans doute bientôt un article spécifique) : l'auteur anonyme de Placides et Timeo ne fait donc pas preuve d'une grande originalité. Toutefois, il est apparemment (du moins dans l'état actuel de mes recherches) le seul à comparer la matrice à une faisselle (moule à fromage) et le sperme à du lait qui coagule pour donner naissance à l'embryon, qui est donc le fromage ! Voici le texte exact : « Et le char et le lait se prent en la fourme de la marris, aussi comme le frommage en le faisselle, qui prend celle figure comme le faisselle l'amenistre », « Et la chair et le lait se prennent dans la forme de la matrice, de même que le fromage dans la faisselle, qui prend l'apparence que lui donne la faisselle. » Après la femme fromage, donc, la femme faisselle !

Pour bien comprendre cette image qui a de quoi suprendre nos esprits du XXIe siècle, il faut connaître le contexte des théories sur la conception dans l'Antiquité et au Moyen Âge. Deux théories s'affrontaient : selon la première, l'homme apportait sa semence (le sperme) et la femme apportait la forme (en accueillant l'embryon dans sa matrice) ; selon la seconde, chacun apportait une semence, et c'est le mélange de ces deux semences qui donnait naissance à l'enfant. Cette semence féminine était selon les uns les menstrues, selon d'autres le liquide émis par la femme quand elle ressent du plaisir sexuel. On ignorait alors l'existence de l'ovulation, qui n'a été découverte qu'à la fin du XVIIe siècle, invalidant chacune des deux théories qui s'étaient affrontées durant des siècles ! Mais ce qui est intéressant, ce sont les conséquences de ces deux théories : si l'on pense que la femme émet aussi une semence nécessaire à la conception et que l'on pense qu'il s'agit du liquide qu'elle émet lorsqu'elle ressent du plaisir sexuel, cela veut dire que la fécondité exige la stimulation du plaisir féminin. On a donc des textes de très austères théologiens qui expliquent comment stimuler ledit plaisir, tout au long du Moyen Âge ; et le progrès scientifique survenu ensuite s'accompagnera d'un abandon total de cette volonté de stimuler le plaisir féminin, puisqu'on aura compris que cela ne sert à rien ! Heureuses femmes du Moyen Âge, alors ? Pas complètement. D'abord, certains, pensant que la conception résultait d'un mélange de semence et de menstrues, trouvaient très inquiétant que la femme émette sa propre semence, parce que cela voudrait dire qu'elle pourrait concevoir seule, sans l'aide de l'homme, puisqu'elle émet les deux ingrédients nécessaires (hé oui, messieurs, cette fois, c'est vous qui ne serviriez à rien!) D'autre part, si l'on considère que la conception ne peut avoir lieu sans l'émission par la femme d'un liquide provoqué par son plaisir physique, cela veut dire… que si une femme tombe enceinte après un viol, eh bien c'est qu'elle y a trouvé du plaisir ! Alors, qu'elle ne vienne pas se plaindre, hein ! Je me demande si nous avons tant évolué sur ce point : j'entendais encore il y a quelques semaines aux informations, à propos d'une femme violée, ses agresseurs affirmer que c'était une « relation librement consentie »…

Ce point étant éclairci, revenons à notre utérus fromage. Vous voyez qu'ici, c'est la première théorie qui est suivie (celle où la femme n'apporte pas de semence, mais juste la forme). Bien que Placides et Timeo soit le seul ouvrage à faire cette comparaison, d'autres en font qui sont très proches. On compare l'utérus à un four, à une marmite. En gros, la semence de l'homme apporte les ingrédients, et la matrice de la femme fait fermenter ou cuire ces ingrédients. L'homme va chasser et la femme cuisine, quoi ! La vision sociale n'est pas loin !
Notons un dernier point. Le mot qui est utilisé pour « cuire » la semence, dans le cas d'une comparaison avec un four ou une marmite, est le verbe latin « assere », le même que j'ai traduit par « réchauffer » dans les textes de la première partie où l'on parlait du fromage réchauffé par le diable pour y comparer la femme parée. Il y a donc toujours cette action de « cuisson » pour évoquer le rôle de la femme, qu'il s'agisse de transformer son corps naturel en le parant ou de transformer la brute semence de l'homme en en faisant un être humain. En tirant un peu ces idées jusqu'au bout et avec un esprit très XXIe siècle et complètement anachronique pour le Moyen Âge, j'ai envie de dire que la femme fait passer de la nature à la culture… Pas si mal, finalement, et le fromage est réussi !


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mercredi 20 février 2019

Les quatre points cardinaux de Raban Maur


Je suis allée récemment à la BnF (Bibliothèque Nationale de France) pour y voir l'exposition Make it new
(http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/expositions/f.carte_blanche_jan_dibbets.html), qui met en parallèle des productions d'art contemporain avec un curieux et célèbre manuscrit (et ses quelques copies contemporaines, dont les scribes et enlumineurs ont reproduit les pages presque à l'identique). Il s'agit d'un manuscrit du IXe siècle produit en Allemagne, et - fait assez rare pour l'époque - on connaît son commanditaire, Raban Maur, moine puis abbé de l'abbaye de Fulda ; encore plus étonnant : ce commanditaire est également l'auteur du texte de ce manuscrit, un recueil de poèmes intitulé « Louanges à la sainte croix » ; et ce n'est pas fini : il est aussi le concepteur des enluminures qui illustrent le texte. Or ces enluminures… sont elles-mêmes le texte !
Raban Maur a choisi de présenter sur chaque page le texte de son poème sans espace entre les mots ni retour à la ligne, mais en écartant légèrement les lettres entre elles, si bien qu'on a l'impression d'être face à une grille de mots mêlés, mais si on lit de la première à la dernière ligne, on a bien un texte. Mais ce n'est pas tout. Sur chacune des pages, une partie du texte est entourée et colorée de façon à former un motif en bandelettes de lettres représentant une croix, des cercles, des carrés, des lettres géantes, voire – sur la première page – le portrait de Raban Maur lui-même (de profil, s'agenouillant), nous entraînant dans une fascinante mise en abîme. Or, les lettres contenues dans ce motif forment elles-mêmes de nouveaux textes : court poème, phrase, suite de mots… ; on a même un double palindrome (qui se lit à la fois à l'horizontale et à la verticale, à chaque fois dans les deux sens) dans un motif qui est en forme de croix !
En sortant de l'exposition, j'ai fait l'acquisition à la librairie d'un ouvrage de Michel Jean-Louis Perrin, L'iconographie de la Gloire à la sainte croix de Raban Maur (Brepols, 2009), qui analyse très clairement toutes les pages du manuscrit, donne les transcriptions des textes latins contenus dans les motifs, ainsi que leur traduction française, et fournit à la fin un « guide des figures » pour chaque page du manuscrit, permettant de visualiser commodément la grille de lettres de chaque page et le ou les motifs formés en entourant plusieurs de ces lettres.
C'est de cet ouvrage que je tire la transcription et la traduction des textes contenus dans les quatre cercles de cette page, une de mes préférées.

Vatican, Reg. Lat. 124, fol.14v (IXe s.)

Les textes de ces quatre cercles énumèrent les quatre saisons, les quatre points cardinaux, les quatre éléments et les quatre parties de la journée. Et, ce que je trouve fort et bouleversant, chacune de ces phrases se réfère précisément (par des mots comme « ce côté », « ici ») à l'emplacement même de la phrase dans la page ; c'est ce qu'on appelle, quand on est professeur de français, un « énoncé ancré dans la situation d'énonciation » ! La situation d'énonciation étant ici un moine du IXe siècle qui désigne les quatre parties d'une page sur laquelle il écrit, à destination de tous les lecteurs potentiels du livre, y compris ceux du XXIe siècle !
- cercle du haut : VER, ORIENS, IGNIS, AVRORA, HAC PARTE RELVCENT. Le printemps, l'orient, le feu, brillent de ce côté. (Remarquez bien qu'au Moyen Âge, ce n'est pas forcément le nord qui est situé « en haut », ici c'est l'orient)
- cercle de gauche : ARCTON, HIEMS, LYMPHA, MEDIA NOX ECCE LOCATAE. L'Ourse (constellation indiquant le nord), l'hiver, l'eau, le milieu de la nuit prennent place ici.
- cercle du bas : AVTOMNVS, ZEPHIRVS, TELLVS ET VESPERA HIC FIT. L'automne, le zéphyr (vent d'ouest), la terre et le soir sont ici.
- cercle de droite : AER, AESTAS, AUSTER, ARCI HIC SIT MERIDIESQVE. L'air, l'été ; l'auster (vent du sud), ainsi que le midi sont ici dans la citadelle.
Je ne sais ce qu'est cette citadelle. Ce pourrait être le cercle de droite lui-même, représentant le plan d'une citadelle circulaire. Ou encore le livre lui-même, citadelle spirituelle dont les soldats sont des lettres et dont les légions sont des poèmes et des jeux de mots à la gloire de la Création…


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mercredi 6 février 2019

Les quinze joies du mariage


Je me suis récemment divertie à la lecture d'un ouvrage anonyme écrit entre la fin du XIVe et le début du XVe siècle, Les quinze joies du mariage. Difficile à classer comme genre, il se présente comme un ouvrage didactique, mais s'apparente plus à un recueil de nouvelles, car il raconte de petites histoires : simplement, les personnages ne sont pas des individus identifiés, mais des sortes de modèles universels du mari et de la femme. Ce qui est certain, c'est que le ton est parodique, et clairement misogyne.
Cependant, avoir des valeurs féministes n'empêche pas de rire franchement à la lecture de ce texte, d'abord parce qu'il est vraiment drôle, et aussi parce qu'on peut rire au deuxième degré de ses excès et réfléchir, à propos de certaines visions caricaturales de la femme par l'homme qui n'ont finalement guère changé en cinq siècles…
Un de mes passages préférés est dans la « 3e joie » : la femme est enceinte, la maison est alors envahie de toute une troupe de femmes – amies, cousines, sages-femmes, etc. – qui viennent soi-disant assister la femme dans sa grossesse et son accouchement, mais qui profitent surtout de la maison, mangent toutes les réserves, boivent le meilleur vin de la cave, prodiguent à la future mère de pernicieux conseils pour ne pas se laisser diriger par son mari. Pendant ce temps, le malheureux court la campagne pour faire des courses pour sa femme qui a évidemment des « envies » de femme enceinte, il rentre fatigué, crotté (parce qu'il pleuvait et qu'il est tombé de cheval, et le pire est que cela aussi semble être la faute de sa femme !!!), mais ne peut pas se reposer en arrivant, parce que sa femme se plaint qu'elle n'a rien mangé, qu'il n'y a que lui qui sache préparer un bouillon comme elle les aime, alors il se met à cuisiner, il renverse la casserole et se brûle (il faudra encore qu'on m'explique en quoi c'est la faute de sa femme !), et lui-même ne mangera que les restes froids des amies et sages-femmes…
Sur un ton moins drôle et qui me fait beaucoup moins rire, l'auteur revient dans la « 7e joie » sur les peines comparées de l'homme et de la femme : « Bien est vray que la femme, tant que elle porte enfans et est grosse, qu'elle est bien empeschée, et à l'enfantement a grant paine et douleur : mais ce n'est rien à comparer envers un soussy que ung homme raisonnable prent, de pencées profondes pour aucune grant chose qu'il a affaire. » En gros : oui, ok, les filles, c'est pas drôle pour vous, la grossesse et l'accouchement, mais bon, faut quand même reconnaître que nous on souffre beaucoup plus avec notre cerveau en ébullition que vous avec vos petits ennuis de ventre… Hélas, je crains que certains hommes d'aujourd'hui ne pensent encore la même chose, sans le moindre ton parodique, en plus.
D'autres passages plus truculents racontent comment la femme prend un amant (ou plusieurs : un riche pour lui payer des robes, et un jeune et beau pour satisfaire son plaisir !), comment elle le cache à son pauvre mari cocu, comment – surprise carrément au lit avec son amant – elle arrive à embobiner son mari et à lui faire croire que « ce n'est pas du tout ce qu'il pense », comment une jeune fille déflorée et se retrouvant enceinte se dépêche avec la complicité de sa mère de se trouver un mari avant que son état ne soit visible, comment sur les conseils de sa mère elle fait croire à son époux lors de la nuit de noces qu'elle est bien vierge (elle doit se débattre comme si elle avait peur et, au moment fatal, pousser un cri « soupireux » comme quelqu'un qui se plonge dans l'eau froide jusqu'à la poitrine sans savoir ce qui l'attend !). Les écarts d'âge sont évoqués et sont – ô surprise ! – toujours défavorables à l'homme : le vieil homme qui a épousé une jeune femme se laisse mener par le bout du nez, ou bien elle profite de ce qu'il est un peu malade pour le faire passer pour complètement gâteux et diriger la maison à sa place ; mais la pire situation est celle du jeune homme qui a épousé une vieille femme, car celles-ci sont gloutonnes et voraces de chair fraîche, leur appétit sexuel est insatiable, elles sont jalouses et possessives, et le malheureux jeune époux, la santé usée, finira par vieillir prématurément…
Si je vous ai fait envie, sachez que nous disposons d'une édition pratique et agréable, chez Folio Classique (2016), avec une traduction en français moderne de Nelly Labère, dans une mise en page très maniable : à gauche, l'ancien français pour le plaisir de la lecture dans le texte original, à droite la traduction en français moderne pour jeter un œil en cas de doute.
Une dernière petite citation pour la route ? « La plus sage femme du monde, au regart du sens, en a autant comme j'ay d'or en l’œil, ou comme ung singe a de queue. » L'auteur ignorait visiblement que certains singes ont la queue très longue !

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jeudi 24 janvier 2019

Ami hameçon et pirate pyromane : les approximations savantes d'Isidore de Séville


Isidore de Séville est un savant de la fin du VIe et du début du VIIe siècle. Le tout début du Moyen Âge. Une époque où on a très peu d'écrivains, mais celui-ci est de taille et va influencer les dix siècles qui suivent. Il a en effet écrit une sorte d'encyclopédie intitulée Étymologies. Il y traite de tous les sujets, mais est attentif, à chaque nouvelle notion, à présenter l'étymologie du mot qui la désigne, d'où le titre. L’œuvre est entièrement numérisée et consultable ici : http://www.thelatinlibrary.com/isidore.html (en latin). Or, ce qui est très drôle, c'est que nombre de ces prétendues étymologies sont tout à fait fantaisistes et ne se fondent que sur une vague ressemblance de sonorité.
Aujourd'hui, je vous propose quelques fleurs cueillies au gré de ma lecture (la plupart extraites du livre X, sorte de mini-dictionnaire, et une du livre XI). La traduction française permet le plus souvent de rendre le jeu de mots ; sinon, même sans savoir le latin, vous comprendrez en regardant les mots latins.
- "AMICUS ab HAMO." "AMI vient de HAMEÇON."
- "CAELEBS, conubi expers, qualia sunt numina in CAELO, quae absque conjugiis sunt." "CÉLIBATAIRE, dépourvu de mariage, comme sont les divinités dans le CIEL, qui sont dépourvues de conjoint."
- "CLAMOSUS, quasi CALAMOSUS, a CALAMO ; scilicet quod sonet." "CLAMANT, comme CALAMANT, de CALAME (roseau) ; c'est-à-dire quand il sonne". [Il parle d'un roseau utilisé pour faire une flûte.]
- "GLORIOSUS a LAUREA dictus quae datur victoribus." "GLORIEUX se dit d'après LAURIER, car on le donne à ceux qui sont victorieux."
- "NEGLEGENS quasi NEC LEGENS." "NÉGLIGENT comme NE LISANT." [Je l'aime bien, celle-là!]
- "PIGER quasi PEDIBUS AEGER." "PARESSEUX comme MALADE DES PIEDS."
- "PIRATAE sunt praedones maritimi, ab incendio navium transeuntium quas capiebant dicti. Nam PURA (πυρα) ignis est." "Les PIRATES sont des pillards maritimes, nommés d'après l'incendie [qu'ils déclenchent sur] les navires qui passent." [En effet, « pyra » (en grec) c'est le feu. Pensez au mot français « pyromane ».]
- "SANUS a SANGUINE, quia sine pallore est." "SAIN vient de SANG, parce qu'on est sans pâleur."
- "MAMILLAE vocatae, quia rotundae sunt quasi MALAE." "Les MAMELLES sont ainsi appelées parce qu'elles sont rondes comme des POMMES."

Je termine par une dernière perle, qui n'est pas une étymologie, mais une précision de vocabulaire, que je trouve assez drôle et touchante, et qui peut s'appliquer exactement dans la langue française d'aujourd'hui :
- "FUGITIVUS nemo recte dicitur nisi qui dominum fugit. Nam si parvulus puer a nutrice aut ab schola discessit, fugitivus non est." "On ne doit correctement appeler FUGITIF que celui qui fuit son maître. En effet si un petit enfant échappe à sa nourrice ou s'échappe de l'école, il n'est pas « fugitif »."

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Il m'arrive souvent d'écrire des articles de mon blog à l'avance. J'avais déjà écrit celui que vous venez de lire quand les auteurs de l'excellent blog "Actuel Moyen Âge" ont publié un article qui parle... aussi des étymologies fantaisistes d'Isidore de Séville ! Je vous invite vivement à le lire, d'autant plus que les exemples qu'ils ont choisis sont totalement différents des miens.



mercredi 9 janvier 2019

Cent yeux, cent seins, ou plus coquin : quand un corps monstrueux porte un membre démultiplié


Je voudrais aujourd'hui comparer trois faits qui n'ont strictement rien à voir, si ce n'est que dans les trois cas, un corps humain ou anthropomorphe se retrouve couvert d'un membre démultiplié.

1) Argus, le gardien couvert d'yeux
Selon la mythologie grecque, le géant Argos (Argus chez les Romains) aurait eu le corps couvert de cent yeux. C'est avec eux qu'il aurait surveillé sans relâche Io, jeune mortelle aimé de Zeus, sur ordre de la jalouse Héra. Il aurait ensuite été métamorphosé en paon, d'où les « yeux » qui couvrent le plumage de cet oiseau.

2) La Diane d'Ephèse, ou Artémis couverte de seins
Ce n'est là pas une histoire, mais une représentation. Il s'agit d'une célèbre statue datant du IIe s. ap. JC et retrouvée dans le temple d'Artémis (Diane, chez les Romains), à Éphèse (Turquie actuelle). Sur cette statue la déesse a le buste couvert de plus d'une quinzaine de protubérances que l'on interprète généralement (même s'il y a d'autres hypothèses) comme des seins.

3) Les souhaits de saint Martin, ou l'homme et la femme couverts de sexes
Le dernier cas est un fabliau du Moyen Âge (XIIIe s.), « Les quatre souhaits de saint Martin ». Le schéma de départ est classique. Un paysan est récompensé par saint Martin qui lui accorde la réalisation de quatre souhaits. Il accepte que sa femme fasse le premier vœu et l'imprudente souhaite que son mari soit couvert de vits et de couilles. Le mari fâché souhaite à son tour qu'elle soit couverte de cons. Pour ceux d'entre vous qui souhaiteraient lire en entier cette histoire courte et très drôle, le texte est ici : http://www.fabiendelorme.fr/textes/4souhaits.html (traduit de l'ancien français par Gilbert Rouger, 1978)
Je précise pour les lecteurs qui l'ignoreraient que « vit » et « con » sont les termes qui désignent respectivement le sexe masculin et le sexe féminin dans la langue française. Ce n'est pas de l'ancien français, et on peut les utiliser aujourd'hui. Mais « vit » n'est plus connu, et « con » a pris un tout autre sens. Dans le langage courant, ils sont systématiquement remplacés par des périphrases, des métaphores, ou bien par des termes crûment scientifiques ; et c'est bien dommage, car quand on n'appelle plus une chose par son nom, c'est qu'on en a peur (effet « Voldemort »!), et pourquoi faudrait-il avoir peur de quelque partie que ce soit de notre corps ?

Mais revenons à mon sujet et à ma rêverie… Cela m'a amusée d'imaginer côte à côte le paysan et sa femme couverts de vits et de cons, Artémis couverte de seins et le géant Argus couvert d'yeux. Je me suis demandée si on pourrait trouver d'autres cas d'une figure humaine ou anthropomorphe couverte d'un membre démultiplié, mais je n'en vois pas. Faites-moi signe si vous pensez à quelque chose… Je vois en tout cas tout à fait le scénario d'une histoire de science-fiction, où des expériences scientifiques permettraient de greffer de multiples sexes pour une prostituée, de multiples seins pour une nourrice, de multiples yeux pour un surveillant, puis de multiples mains pour un travailleur à la chaîne (ou un joueur d'orgue), de multiples pieds pour un coureur, de multiples oreilles pour un chef d'orchestre, etc.




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mercredi 19 décembre 2018

De la grenouille de Néron au sang menstruel bleu : secrets de femmes !



L'étonnante aventure arrivée au devin Tirésias, dans la mythologie grecque, est assez connue. Je la résume toutefois pour ceux qui ne la connaîtraient pas : Tirésias, qui était un homme, a obtenu des dieux le privilège momentané de vivre dans un corps de femme. Au terme de cette expérience, on lui a évidemment posé la question qui obsédait tout le monde : qui éprouve le plus de plaisir physique au cours du coït, de l'homme ou de la femme ? Il a répondu que c'était la femme, et largement !

J'ai découvert récemment une histoire qui n'est pas sans rapport avec celle-là ; elle concerne aussi l'Antiquité puisque le personnage principal en est l'empereur Néron (qui n'en est pas à une folie près !), mais elle est racontée par des auteurs médiévaux et on n'en trouve pas de trace antique. Elle est citée notamment par Filippo da Ferrara (XIVe s.) :
La cruauté de Néron, et comment il tomba enceint. Néron brûla la cité de Rome et regarda ce spectacle en se réjouissant. Il faisait empaler ceux qui tentaient de fuir. Néron commit ensuite d’autres atrocités : il fit tuer Sénèque, son maître puis sa mère. Voulant éprouver les douleurs de l’accouchement, il ordonna à ses conseillers de le rendre enceint. Ceux-ci lui firent boire en cachette une grenouille et lui donnèrent un régime spécial permettant de nourrir la grenouille dans son estomac. Néron, ne supportant plus les douleurs, leur demanda qu’ils le fassent accoucher plus vite, ainsi on lui administra une potion pour lui faire expulser la grenouille. Néron en voyant la grenouille s’étonna. Les sages lui répondirent que c'était un avortement parce qu’il n’avait pas attendu assez. Ainsi le « Latran » a pour étymologie « rana latente », « grenouille larvaire ». (traduit de l'italien sur le site du Thesaurus Exemplorum Medii Aevi : http://gahom.huma-num.fr/thema//index.php?id=12641&lg=fr)

Ce que j'aime, dans le choc de ces deux histoires, c'est que dans les deux cas, un homme fantasme et désire savoir ce que ressentent les femmes ; mais Tirésias recherche le plaisir, tandis que Néron recherche la douleur. C'est un désir malsain et pervers. Normal, avec Néron, me direz-vous. Sauf que, je le rappelle, il ne s'agit en aucun cas du véritable Néron, mais d'un Néron lui-même fantasmé par des auteurs médiévaux. Des auteurs hommes, bien entendu. Et c'est bien d'eux que vient ce désir malsain et pervers ! Désir qui peut aussi – ne jetons pas la pierre à tous les hommes du Moyen Âge – s'exprimer avec plus de retenue et d'empathie comme dans la lettre du pape Grégoire VII adressée à deux femmes dans lesquelles il déclare lors de sa récente maladie avoir éprouvé les douleurs d'une femme en couches (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2018/10/les-douleurs-de-laccouchement-dans-la.html)

La grenouille m'intéresse aussi dans cette histoire, car il me semble qu'elle (ou le crapaud) est souvent associée au sexe féminin au Moyen Âge ; mais ce n'est encore qu'une hypothèse, car les cas que j'ai relevés jusqu'ici sont très différents, ne sont peut-être pas tous médiévaux, et ne concernent pas forcément que les femmes. Je suis en pleine enquête à ce sujet, et ce sera peut-être l'objet d'un nouvel article de blog.

Dernière question, qui rassemble à nouveau l'histoire de Tirésias et celle de Néron. Pourquoi trouve-t-on toujours des hommes qui voudraient éprouver des sensations féminines et non des femmes qui voudraient éprouver des sensations masculines ? Il existe au Moyen Âge des recueils intitulés précisément « Secrets des femmes » (c'est un des sujets principaux de ma thèse en préparation) : ces ouvrages, écrits par des hommes, prétendent dévoiler tous les petits et grands secrets du corps féminin, les « trucs de filles » comme on dit de nos jours. Pourquoi les femmes n'éprouvent-elles pas le besoin d'écrire des « Secrets des hommes » ? Parce que les hommes ne cachent rien. Dans la plupart des sociétés, les rôles ont été répartis ainsi (par les hommes eux-mêmes) : les hommes pratiquent des activités ouvertes et publiques, et les femmes des activités intérieures et privées. L'idée était pour les hommes de contrôler leurs propres femmes, mais du coup, les affaires féminines ne se sont pas étalées sur la place publique. D'autre part, les hommes ont pu être très mal à l'aise avec le fait que ce sont les femmes qui donnent la vie, avec le fait qu'ils ne pouvaient pas contrôler ce qui se passe pendant la grossesse et l'accouchement ; certains étaient même terrorisés à l'idée que les femmes pourraient concevoir sans l'aide d'un homme (l'ovulation n'est pas connue avant la fin du XVIe siècle et le grand débat du Moyen Âge était de savoir s'il existait ou non un sperme féminin).
On a peut-être envie de se moquer de Néron et de sa grenouille, mais de nos jours, nous vivons encore dans cette relégation des « trucs de fille » dans une sphère secrète et taboue. On en a un exemple très drôle, mais aussi très finement analysé dans cette vidéo du youtubeur Cyprien, « Quand j'étais petit », entre 1'10 et 1'30 : https://www.youtube.com/watch?v=X9nJHPZCLys et dont voici la transcription :
Quand j'étais petit, je regardais les publicités pour les serviettes hygiéniques à la télé, et je ne comprenais pas à quoi ça servait. Et quand je demandais à ma mère, elle me répondait : « C'est un truc de filles. Tu comprendras quand tu seras plus grand. » Alors du coup, je croyais que…
[on voit sa mère dans la cuisine en train de verser un liquide bleu sur une serviette hygiénique]
– Mais Maman, qu'est-ce que tu fais ?
– Non Cyprien, ne regarde pas !
… les filles versaient du liquide bleu sur les serviettes hygiéniques en secret.
– Ah ! Il m'a vue verser le liquide bleu ! Sors de là ! Sors de là !
Et en effet, on peut se demander pourquoi encore au XXIe siècle on n'ose pas montrer le sang menstruel dans une publicité pour des serviettes hygiéniques. Peut-être pas du vrai sang, mais au moins un liquide ROUGE ! Imaginez si dans les films d'aventures, on voyait les personnages blessés saigner du sang bleu !!!
Les « secrets des femmes » et « trucs de filles » ont encore de beaux jours devant eux...



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