jeudi 30 mars 2017
Carcasse sanglante pour enfant royal
Un
enlumineur contemporain de Jean Bourdichon (évoqué dans l'article
précédent) et presque aussi renommé que lui est Jean Poyer. C'est
notamment lui l'auteur d'une enluminure exceptionnelle parmi celles
représentant sainte Marguerite émergeant du dragon et à la
découverte de laquelle je vous emmène aujourd'hui. Nous l'avons en
fait déjà croisée dans nos sentiers fleuris, à la fin du 1er
article que j'avais écrit sur le sang du dragon : cf.
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/02/sang-de-dragon.html.
Vous souvenez-vous de cette affreuse carcasse de dragon à la plaie
béante ?
New
York, The Morgan Library and Museum, M 50, f. 20v
Nous
allons ici prendre le temps de nous y arrêter un peu plus
longuement.
Cette
image de Marguerite au dragon est unique parmi les milliers de
représentations sur manuscrits et même sur tous supports :
Marguerite n'y est pas représentée émergeant du corps du dragon,
mais juste après l'émergence ; elle n'est pas dans le corps du
dragon, le haut de son corps seul dépassant, mais à côté,
laissant par conséquent sur le corps du dragon la trace du volume
qu'elle aurait dû occuper, sous la forme d'un énorme trou sanglant.
Elle est également rendue exceptionnelle par le réalisme cru dans
la représentation du cadavre du dragon, qui met mal à l'aise même
les observateurs blasés du XXIe
siècle que nous sommes.
Cette
enluminure se trouve dans un manuscrit qui est un livre de prières
commandité par Anne de Bretagne, à l'époque où elle était reine
de France en tant qu'épouse de Charles VIII (après la mort de ce
dernier, elle a épousé son successeur Louis XII, devenant une
deuxième fois reine de France), pour son fils premier né, le
dauphin de France, Charles Orland, né en 1492, afin qu'il y apprenne
son catéchisme. L'enfant est mort trois ans plus tard, en 1495, ce
qui permet tristement de dater l'ouvrage. Les informations sur le
manuscrit figurent à la page qui y est dédiée sur le site officiel
de la bibliothèque où il est conservé, « The Morgan Library
and Museum » :
http://www.themorgan.org/collection/Anne-De-Bretagne.
Comme
souvent, le dragon emprunte ses traits à un animal existant, ici au
crocodile, ce qui n'a rien d'étonnant : les Croisés
rapportaient d'Orient des dépouilles de crocodiles présentées
comme des dépouilles de dragons et qui, à leur retour en Europe,
ont souvent fini suspendues dans les églises (cf. Le
Quellec
Jean-Loïc, « La naturalisation du dragon en Europe », in
Saints
et dragons : rôle des traditions populaires dans la construction de
l'Europe (Ciephum / Université de Mons-Hainaut, 23-25 mai 1996),
Jean Fraikin (dir.), Bruxelles, Conseil Supérieur d’Ethnologie /
Éditions de la Communauté Française de Belgique, collection
« Tradition Wallone », n° 13-14, 1998, vol. 1, p.
177-212).
Il est probable que Jean Poyer se soit inspiré d'un de ces
crocodiles exposés. Toutefois, pour la carcasse éventrée et
sanglante, il a dû prendre pour modèle le cadavre d'un gros animal
local, probablement un bœuf de boucherie.
Avec
la figure de Marguerite, on a une forme de réalisme aussi, dans la
représentation d'une jeune fille aux joues rosées, portant une
coiffure, un vêtement et une parure à la mode de la fin du XVe
siècle, et pourtant cette représentation réaliste insiste sur la
pureté, la grâce, l'élégance de Marguerite, qui tranchent
d'autant plus violemment avec l'atrocité du dragon pustuleux et de
sa plaie sanglante :
Détail
de l'image précédente
Elle
porte une robe blanche unie, à la coupe simple, mais dont les plis
souples laissent deviner une étoffe précieuse, passée par-dessus
une chemise de la même blancheur aux manches bouffantes ; robe
et chemise sont ornées sur les bords de broderies d'or raffinées ;
une discrète chaîne d'or lui entoure le cou, portant peut-être un
pendentif modestement caché sous le col de la robe ; une
chevelure vaporeuse d'une blondeur qui semble faite du même or que
les broderies se déploie jusqu'au bas de son dos, chastement retenue
sur la tête par une tresse qui l'enserre ; l'auréole, à peine
esquissée, est du même or que la chevelure et les broderies ;
les lèvres sont légèrement entrouvertes, comme si elle prononçait la
prière que manifeste la position de ses mains jointes ; son œil
grand ouvert regarde sans peur et avec détermination en face
d'elle : ce n'est ni le dragon, ni la porte, ni la fenêtre
ouverte sur le ciel, mais un point qui n'apparaît pas dans la
composition. D'autres images représentant sainte Marguerite
émergeant du dragon peuvent nous laisser penser qu'il s'agit d'une
vision de Dieu, mais l'artiste, fidèle à ce trait réaliste, n'a
pas représenté la vision et nous laisse l'imaginer.
On
comprend donc bien que l'atrocité de cette représentation du dragon
a pour rôle de faire ressortir par contraste la pureté et la
détermination de la sainte. Il reste qu'aucun enlumineur n'a poussé
aussi loin le réalisme morbide, et qu'on ne saura pas ce qui a
motivé Jean Poyer ou sa commanditaire Anne de Bretagne à un tel
excès. Cet excès est d'autant plus étonnant pour un ouvrage
destiné à un très jeune enfant ! Pour vous attendrir, voici
le portrait du pitchounet à l'âge de deux ans, un an avant sa mort
de la rougeole.
Le
dauphin Charles Orland peint en 1494 à l'âge de deux ans, par le
Maïtre de Moulins (peut-être Jean Hey),
Musée
du Louvre, Paris
Je
ne sais s'il a eu le temps de son vivant de contempler les images du
livre qui lui était destiné, mais eusse-t-il été plus âgé
qu'une telle représentation était encore propre à susciter bien
des cauchemars ! On ignorait apparemment à cette époque que,
selon la formule consacrée de nos jours, « certaines images
peuvent heurter la sensibilité des jeunes enfants » ! Ou
alors s'agissait-il face à cette image terrifiante de renforcer la
trempe du futur roi de France ?
*
Il
y a déjà là beaucoup de mystère, mais je ne résiste pas à
l'envie d'en ajouter un peu en vous renvoyant à un article trouvé
au hasard en cherchant des renseignements sur le petit Charles
Orland. L'auteur y suggère que la mort prématurée de cet enfant et
des nombreux autres enfants mâles d'Anne de Bretagne (avec Charles
VIII puis avec Louis XII), dont la conséquence fut l'arrivée au
trône d'un cousin assez éloigné que nous connaissons sous le nom
de l'illustre François Ier, ne serait pas le fait du hasard...
Ce
n'est bien sûr qu'une hypothèse, qu'aucune véritable preuve
n'étaye, mais je la trouve intéressante mise en relation avec cette
image terrifiante de cadavre de dragon. Quel sinistre complot ne
pourrait-on pas soupçonner là ?
*
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mardi 21 février 2017
Une auréole trop bien peignée
Dans
un article écrit en octobre dernier :
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2016/10/voyeurisme-et-femme-poisson-stoskopff.html,
à propos d'une enluminure représentant Bethsabée au bain, je vous
avais dit de bien retenir le nom de son auteur, Jean Bourdichon. En
effet, en explorant les manuscrits médiévaux, j'ai fait la
connaissance de ce peintre d'enluminures célèbre dans son domaine,
mais malheureusement pas dans le grand public, les enluminures étant
moins facilement visibles que les tableaux. C'est lui que je voudrais
vous faire découvrir aujourd'hui. Il a vécu en France dans la
deuxième moitié du XVe siècle. Je vous laisse faire quelques
explorations sur internet pour découvrir la grâce de ses portraits
de personnages comme de ses décors entourant les miniatures. Pour ma
part, je ne vous parlerai que d'une seule de ses œuvres : une
miniature représentant – cela ne vous étonnera pas ! –
Marguerite émergeant du corps du dragon. Il a en réalité peint ce
sujet à deux reprises :
- dans les « Heures de Frédéric d'Aragon », exécutées entre 1501 et 1504 ; référence du manuscrit : Paris, BNF, Latin 10532 ; la miniature représentant sainte Marguerite émergeant du dragon est au folio 380r ; vous pouvez la voir ici :
- dans les « Grandes Heures d'Anne de Bretagne », exécutées entre 1503 et 1508 ; référence du manuscrit : Paris, BNF, Latin 9474 ; la miniature représentant sainte Marguerite émergeant du dragon est au folio 205v ; vous pouvez la voir ici :et je vous la reproduis, car c'est le sujet du présent article :
Je ne peux regarder
cette peinture sans avoir des frissons. Tout y est travaillé avec
une sorte de perfection dans la plus petite minutie (et de fait, on
sait que les enlumineurs de cette époque suivaient généralement
une formation d'orfèvre), pour exprimer une douceur infinie d'où
toute passion, toute violence semble avoir été gommée. L'émotion
que je ressens à la regarder est très proche de celle que j'ai à
écouter certains morceaux de Jean-Sébastien Bach (comme la Passion
selon saint Matthieu, dont j'ai déjà parlé ici ; voir :
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/04/les-larmes-de-pierre.html):
chez Bach aussi, on a cette sensation de perfection, de pureté,
d'harmonie. Mais la passion, la violence sont bien là, sinon, ce
serait fade ! Elles sont juste admirablement contenues et
maîtrisées. Il en va de même dans cette miniature de Bourdichon,
que je vous invite à explorer du haut vers le bas.
Regardez l'auréole.
Elle est tracée du même mouvement de pinceau, et avec les mêmes
couleurs, que la splendide chevelure blonde de la sainte, comme une
continuation de cette chevelure, tout aussi bien peignée, ou comme
les bords d'un élégant chapeau de fourrure porté en arrière.
Certes, les traits de pinceau qui évoquent des cheveux ou des poils
peuvent aussi signifier des rayons, mais, alors que les auréoles
rayonnent habituellement du centre vers la périphérie, il s'agit là
d'un rayonnement circulaire, qui épouse la forme circulaire de
l'auréole, conférant à ce rayonnement un mouvement infini. Quant à
la lumière de l'auréole, au lieu de venir du centre, elle a son
plus grand éclat sur le tour : ce détail lui donne un effet de
volume, rappelant là encore l'intérieur d'un chapeau et semblant
lui donner une matérialité. Pourtant, tandis que la chevelure est
opaque, l'auréole est très légèrement translucide, laissant voir
les lignes de ciment séparant les pierres de la prison : à cet
indice, on voit qu'elle n'est pas d'une nature matérielle. Mais les
deux sont tellement proches que l'on pourrait aussi croire, au
contraire, que c'est Marguerite qui devient immatérielle.
D'ailleurs, ses yeux exagérément tournés vers le haut sont déjà
au Ciel. La sortie du corps du dragon, telle une nouvelle naissance
dans un état de pureté absolue (de nombreux textes insistent sur le
fait qu'elle est sortie « sans tache », « sans
blessure »), telle une résurrection christique, l'ont déjà
transformée en un être d'une autre nature, avant même sa véritable
mort en martyre.
Voyez plus bas comme sa
chevelure est vaporeuse et comme les vaguelettes en sont régulières.
Cet effet se répète sur un mode différent avec les plis du
vêtement : les plis du haut et du bas de la manche sont
parfaitement alternés, là encore comme dans certains morceaux de
Bach où une longue série de croches aiguës et graves se suivent
sur le même rythme dans un accord parfait qui pourrait durer
infiniment. Cependant, un creux plus sombre au niveau du coude
apporte une note inquiétante. On s'est déjà bien éloigné de
l'auréole rayonnante et translucide.
Descendons encore, et
l'horreur apparaît, avec les hideuses écailles du dragon, et son
affreux sang coagulé. Toute cette horreur fait ressortir par
contraste la pureté de la sainte. Regardez sa robe, non seulement
sans la moindre tache de sang, mais aux plis bien droits, sans le
moindre froissement, comme si elle sortait de chez le teinturier !
Elle ressort bien vierge, dans tous les sens du terme, de cette
épreuve d'engloutissement, qui peut signifier selon les lectures la
mort, le viol, ou même notre vie terrestre impure. Voyez aussi comme
son chapelet tombe à la verticale de l’œil du dragon, triste œil
vitreux, tourné lui aussi vers le haut, mais pas vers le Ciel :
pas la moindre violence apparente, mais une terrible violence
symbolique, par laquelle Bourdichon nous montre le dragon terrassé
par la sainte chrétienne !
Et pourquoi le dragon
tournait-il son œil humide vers Marguerite ? Dans un mouvement
de supplication ? Ou ne serait-ce pas plutôt dans un ultime
mouvement de désir, qui le tend encore dans ce dernier soubresaut de
son agonie. Regardez en effet cette langue rouge et palpitante qui se
dresse telle un phallus vers le genou de Marguerite dont la rondeur
cachée sous l'étoffe évoque toutes les courbes désirables du
corps féminin...
Mais attention à ne pas
se laisser enfermer dans une lecture unique. Bourdichon nous entraîne
dans un entrelacs de significations pareil à l'entrelacs du corps du
dragon dans sa peinture. Comme j'ai pu l'évoquer dans d'autres
articles
(http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/03/mon-dragon-damour.html
et
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/07/le-dragon-cest-la-princesse.html),
le dragon peut représenter le principe féminin tout autant que le
principe masculin. Voyez le petit pied de Marguerite qui dépasse
proprement de sa robe : ne croirait-on pas y voir aussi un
phallus, mais bien différent de l'autre : puissant, maîtrisé,
sans couleur flamboyante, tourné vers le bas, il arrête, d'un geste
calme, mais fort, le mouvement du dragon qui voudrait continuer à
s'enrouler autour d'elle et à tendre vers elle sa gueule haletante.
Il rappelle aussi au Chrétien qui contemple cette image et qui
connaît par cœur les psaumes : « Tu
marcheras sur l'aspic et le basilic et tu fouleras au pied le lion et
le dragon. » (Psaume 90 ou 91, verset 13).
Dans cette dernière
image, tout en bas de la miniature, apparaît toute la violence du
dragon. Dans de nombreuses enluminures et dans de nombreux textes, le
dragon est multicolore. De fait, ce n'est pas une couleur en
particulier, mais le mélange – des couleurs, des formes, des
textures, des matières, qui était considéré comme négatif au
Moyen Age (voyez là-dessus les nombreux et excellents ouvrages de
Michel Pastoureau). Mais dans la plupart des enluminures, ces
couleurs variées du dragon apparaissaient comme des aplats
juxtaposés (comme un vêtement composé de plusieurs pièces
d'étoffes cousues entre elles). Jean Bourdichon est un des rares
peintres à donner à ses dragons un dégradé subtil, et le seul à
leur donner cette teinte qui va du bleu au jaune en passant par le
vert. Tout dragon que vous voyez ainsi est signé Bourdichon (outre
les deux sainte Marguerite signalées, il y a aussi un saint Lifard
assez célèbre dans les mêmes Heures d'Anne de Bretagne) !
Mais ce n'est pas tout : regardez le repli de sa queue. Une
troisième couleur, grise, apparaît, renforçant le contraste des
couleurs. Le dragon s'enroule sur son propre corps, évoquant cette
violence infinie de son désir inassouvi, mais aussi sa défaite :
si la queue porte, elle aussi, souvent une valeur phallique, c'est
ici un signe d'échec, l'extrémité en est pendante et plongée dans
l'ombre. En parlant d'ombre, avez-vous remarqué cette ombre étrange
de la queue sur la flanc du dragon ? Une ombre étonnamment
nette, rien à voir avec l'ombre douce de l'auréole, ni même avec
celle du pli du coude de Marguerite. D'où vient la source de lumière
qui projette cette ombre ? Peut-être légèrement de côté (de
notre côté à nous, un peu à notre gauche)... ou bien carrément
du bas ? Oui, car l'ombre est encore plus nette vers le bas !
Et précisément, cette couleur jaune du dessous du ventre du dragon,
ne vous semble-t-il pas qu'elle résulte d'une forte lumière
projetée d'en-bas ? Dans certains textes racontant la vie de
sainte Marguerite, le dragon surgit du sol, dans un grand tremblement
de terre, jaillissant du monde souterrain, c'est-à-dire de l'Enfer.
Pas de trou ni de fissure au sol qui en porterait la trace, sur cette
enluminure, mais des traces de sang éparses : sang du dragon ou
sang des damnés torturés, qu'il a apporté sous ses pattes ?
Quelle lumière pourrait venir d'en-bas, si ce n'est celle des
flammes de l'Enfer ?
*
* *
J'ai choisi de vous faire voyager dans cette œuvre du haut vers le bas. J'aurais pu, cela aurait été plus logique et plus exaltant, le faire du bas vers le haut ! Mais j'ai voulu vous montrer comment, derrière l'apparente douceur harmonieuse de cette peinture, sous le rayonnement éthéré de cette auréole trop bien peignée, régnait la violence du sang, du sexe, de la mort, du feu et de l'Enfer... Seulement, toute cette violence est parfaitement maîtrisée, dans le contenu du tableau par la sainteté pure et absolue de Marguerite, et dans sa forme par le tracé doux et fort à la fois du pinceau de Bourdichon. Ne pouvons-nous pas y lire que la peinture, que l'art, ont, tout autant que la sainteté, le pouvoir de maîtriser et de canaliser la violence?
*
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samedi 4 février 2017
Mourir pour le latin !
Il
y a mille ans, un jeune écolier (Guibert de Nogent, 1055-1124, qui
raconte cette anecdote une fois adulte) fait une petite pause dans
ses devoirs pour venir se blottir sur les genoux de sa mère.
Celle-ci, un peu inquiète, lui demande si son précepteur l'a encore
battu (oui, c'était la méthode pédagogique de cette époque-là !)
Le petit, gêné et ne voulant pas avoir l'air de dénoncer son
maître, lui assure que non. Mais la tendre mère soulève la chemise
de son fils :
« […]
elle vit mes petits bras tout noircis, et la peau de mes épaules
toute soulevée et bouffie des coups de verge que j'avais reçus. À
cette vue, se plaignant qu'on me traitait avec trop de cruauté dans
un âge si tendre, toute troublée et hors d'elle-même, les yeux
pleins de larmes : « Si c'est ainsi, je ne veux plus
désormais, s'écria-t-elle, […] que, pour apprendre le latin, tu
supportes un tel traitement ! » A ces paroles, la
regardant avec toute la colère dont j'étais capable : « Quand
il devrait, lui dis-je, m'arriver de mourir, je ne cesserais pour
cela d'apprendre le latin [...] ! » »
L'histoire est racontée
et citée dans le livre de Chiara Frugoni, Une journée au Moyen
Âge, Les Belles Lettres, 2013 (1e éd. en italien 2004), p.
197-200 (la traduction est celle d'E. Labande, publiée aux Belles
Lettres en 1981).
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mercredi 18 janvier 2017
Christine de Pizan, une féministe au XIVe siècle
Je
viens de finir avec le plus grand plaisir la lecture de La
Cité des Dames
de
Christine de Pizan (traduit et édité par Eric Hicks et Thérèse
Moreau, éditions Stock, 1986, réédité en 2000). Cette femme a
vécu aux XIVe et XVe siècles : elle est trop peu connue du grand
public, sans doute plus ou moins consciemment écartée des mémoires
par la culture patriarcale traditionnelle. On la cite souvent comme
la première féministe, ce qui n'a pas de sens bien sûr, car le mot
et la notion de féminisme sont anachroniques à cette époque (mais
cela sonne bien, et j'assume d'avoir choisi ce mot comme titre de cet
article!). On la cite aussi comme la première auteure féminine à
avoir vécu de sa plume, ce qui est exact. Née en Italie, arrivée
en France à 4 ans avec son père (astrologue de Charles V), mariée
à 15 ans avec un homme de 25 qu'elle a eu la chance d'aimer
tendrement, veuve à 25 ans, elle se retrouve seule avec trois jeunes
enfants à charge : elle décide de ne pas se remarier et
d'écrire des ouvrages pour gagner sa vie et celle de ses enfants (et
de sa vieille mère). Sa production est prolifique et sa vie longue.
Elle écrit son dernier ouvrage à 65 ans et meurt sans doute peu
après.
La
Cité des Dames
(écrit
entre 1404 et 1405) est une œuvre littéraire qui est en soi une
métaphore, la métaphore de l’œuvre architecturale et utopique
que serait une cité composée uniquement de dames manifestant de
grandes qualités. Christine imagine une discussion entre elle-même
et trois dames envoyées de Dieu : Raison, Droiture et Justice. Elles
l'aident à construire sa cité, d'abord en déblayant et en creusant
le terrain pour les fondations (c'est-à-dire en creusant et en
enlevant tous les préjugés à l'encontre des femmes), puis en
construisant les fondations (énumération de fortes femmes des temps
anciens, intelligentes, habiles, courageuses), les bâtiments (autre
énumération, en insistant sur les vertus de ces femmes), et les
toitures brillantes (les saintes). Ces énumérations ne sont pas des
catalogues ennuyeux, mais des récits vifs et bien menés. Et pour ne
pas lasser le lecteur, Christine les entrelace de petits dialogues
entre elle et les trois envoyées de Dieu, dans lesquels elle glisse
ses affirmations en faveur des femmes ou de l'égalité des sexes,
comme :
- « L'excellence ou l'infériorité des gens ne réside pas dans leur corps selon le sexe, mais en la perfection de leurs mœurs et vertus. » (p. 55)
- « Si c'était la coutume d'envoyer les petites filles à l'école et de leur enseigner méthodiquement les sciences, comme on le fait pour les garçons, elles apprendraient et comprendraient les difficultés de tous les arts et de toutes les sciences aussi bien qu'eux. » (p. 91)
- « Quand les hommes seront parfaits, alors les femmes les imiteront ! » (p. 210)
On
se dit en la lisant que Christine de Pizan est bien « moderne »
pour son époque. Mais une autre remarque plus amère s'impose :
nombre de préjugés qu'elle évoque, voire d'oppressions, envers le
sexe féminin, n'ont guère évolué en six siècles ! Comme le
disent Eric Hicks et Thérèse Moreau dans leur introduction (p.
15) : « L'étonnant est donc moins la précocité de son
message, l'intelligence de son argumentation, que la constance de la
bêtise, la ténacité des adversaires, la vitalité des arguments
les plus éculés. » Hélas...
*
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vendredi 23 décembre 2016
Du sang du dragon au sang de Marguerite
J'ai
déjà écrit il y a presque deux ans un article sur le sang du
dragon, où j'évoquais notamment le sang du dragon de Marguerite
dans les enluminures qui les représentent. Je vous invite à le
relire en guise d'introduction : http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/02/sang-de-dragon.html. Depuis
février 2015, j'ai progressé dans ma recherche et approfondi
certains points, notamment celui-ci, passionnant, du sang du dragon.
J'y reviens donc avec de nouvelles révélations !
Avant
tout, rappelons que le sang de dragon est un produit bien connu au
Moyen Âge. On en fait mention dans de nombreuses recettes qui
évoquent ses multiples propriétés : arrêt des hémorragies,
remède contre la stérilité, resserrement de la vulve d'une
prétendue vierge. Le produit réel vendu par les apothicaires était
vraisemblablement issu de végétaux ou de minéraux, de couleur
rouge bien sûr !
Photographie
que j'ai prise cet été au Musée de l'Apothicairerie à Heidelberg,
en Allemagne
Par
rapport aux enluminures représentant Marguerite émergeant du
dragon, on constate que le sang du dragon est très daté. Il
n'apparaît qu'à la fin du XIVe siècle, et se développe ensuite
tout au long du XVe siècle et un petit peu au début du XVIe siècle
(qui marque de toute façon la fin progressive de la production de
manuscrits et d'enluminures à grande échelle en Europe
occidentale). Quand on cherche l'origine de cette apparition du sang,
on est frappé d'une concordance chronologique, et qui n'est pas
anodine, puisqu'il s'agit du sang du Christ ! Émile Mâle (dans
L'Art religieux de la fin du Moyen Âge en France. Étude sur
l'iconographie du Moyen Âge et sur ses sources d'inspiration,
Paris, Armand Colin, 1995 (1e éd. 1908), p. 108) rappelle que
« c'est au XIVe et au XVe siècles que le sang divin
ruisselle. » : il évoque d'abord les visions d'auteurs
mystiques de cette époque qui voyaient le sang divin couler comme un
fleuve ou Jésus couvert de sang, puis revient à l'iconographie avec
le sang coulant des plaies de Jésus.
La
fascination de cette époque pour le sang coulant d'une blessure est
sans doute à mettre en relation avec les nombreux « fléaux »
qui s'abattirent sur l'Europe du XIVe siècle : famines au début
ou au milieu du siècle, suivies de la fameuse grande peste qui
apparaît pour la première fois en Europe en 1348 et dont les
soubresauts se feront sentir encore plusieurs siècles après, sans
parler de nombreuses crises économiques et de guerres. Cela
suffirait déjà à expliquer l'attirance pour les représentations
de créatures effrayantes, de la douleur et du sang ; mais le
sang coulant de blessures est aussi devenu directement visible sur la
place publique avec les déambulation des flagellants, dont le
mouvement a pris des proportions considérables en 1349. Il
s'agissait de mouvements fanatiques dont les membres se flagellaient
en public avec des lanières hérissées de pointes métalliques,
pour se mortifier, en mémoire de la Passion du Christ. Tous ces
éléments expliquent l'apparition de ce sang coulant de la plaie du
dragon dans les enluminures. Son sang peut être celui des douleurs
et des cruautés de l'époque ; il peut plus précisément
représenter celui du Christ par le transfert de Marguerite, figure
christique, à son propre bourreau qu'est le dragon.
Transfert...
ou pas ? En effet, dans deux enluminures de la fin du XIVe
siècle, du sang apparaît également sur le pan de la robe de
Marguerite qui dépasse de la gueule du dragon ou coulant comme de la
bave de la gueule du dragon.
Toulouse, BM,
1272, f. 1r
Vesoul, BM,
27, f. 143v
D'où
vient donc ce sang ? Il n'y a aucune raison pour que le dragon
perde du sang par la gueule. Ce ne peut donc être que le sang de
Marguerite elle-même ; mais le sang de Marguerite au moment où
elle pénétrait dans la gueule du dragon, car lorsqu'elle en émerge,
sur ces deux enluminures comme sur toutes les autres, la propreté et
la netteté de sa robe témoignent du miracle de sa pureté. Pas une
seule tache de sang, ni du sien, ni de celui du dragon !
*
Suite à cet article de blog, j'avais écrit en 2018 un article dans le magazine Mythologie(s), beaucoup plus long que celui-ci et qui traite le sujet en détail.
Vous pouvez accéder à la version auteur de cet article en le téléchargeant depuis cette page :
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03310663v1
*
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mardi 8 novembre 2016
Croisements de regards en eaux poissonneuses
En feuilletant d'anciens articles de ce blog, j'ai retrouvé un
article complètement oublié d'il y a sept ans dans lequel
j'évoquais, comme dans le dernier article, le motif de la femme au
bain surprise par un homme. Il s'agissait d'un poème de La Fontaine
qui, lui, prenait le contre-pied de ce célèbre motif, puisqu'il
s'agissait au contraire d'un homme surpris au bain par une femme !
Mais ce qui est amusant, c'est que ce poème se concluait... sur une
histoire de poisson ! Un poisson qu'il était question de voir
sans le consommer, et qui évoquait une toute autre gourmandise...
*
Pour mémoire, l'article sur le jeune homme surpris au bain dans le
poème de La Fontaine :
à comparer avec l'article sur le voyeurisme et les femmes-poissons :
Bonnes lectures et bon appétit !
*
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samedi 22 octobre 2016
Voyeurisme et femme-poisson (Stoskopff, épisode 5)
Je
poursuis ma série d'articles sur les tableaux de Stoskopff, encore
avec un poisson, une carpe, comme dans l'épisode 3, mais vivante
cette fois.
Nature
morte au réchaud, aux piverts et au baquet, 54,5 x 73. Bâle,
Kunstmuseum, vers 1630-1640.
Sur
une table en bois dont on ne voit pas les extrémités, face à un
fond noir (toujours la même table, toujours le même fond) sont
posés trois objets.
A
gauche, un artichaut exalte discrètement mais sûrement sa
perfection géométrique, qu'il révèle en s'ouvrant doucement au
terme d'une lente cuisson au-dessus d'un réchaud rempli de braises
rouges.
Puis,
deux piverts morts, arborant les mêmes couleurs que le réchaud et
l'artichaut : gris chaud tirant sur le vert, rouge sombre et
éclats de blanc lumineux. Le premier pivert semble endormi, tandis
que le second se donne visiblement en sacrifice, montrant au
spectateur les plumes plus douces et blanches de sa gorge offerte et
laissant sa tête dépasser juste au niveau de l'arête de la table,
attendant le couperet qui viendrait la trancher.
Mais
notre œil est irrésistiblement attiré par l'énorme figure claire
qui occupe les deux tiers de la composition. Un baquet de bois blanc, clair, propre, sans tache, directement sorti de l'atelier du
tonnelier, dépasse assez largement de la table, sans susciter
pourtant d'impression de déséquilibre, car il s'impose dans le
tableau, comme doué d'une force propre. L'eau contenue dans le
baquet est pure, propre, transparente. On ne la distinguerait presque
pas de l'air si le peintre n'y avait marqué l'ombre du côté opposé
du baquet, ainsi que deux fins, presque imperceptibles liserés
blancs, reflets de la lumière d'une fenêtre invisible dans le
tableau. C'est là que repose une carpe vivante.
Tout
ce qui précède, le fond noir, la table droite, l'artichaut cuisant,
les piverts morts, le baquet neuf, et l'eau limpide, tout cela n'est
qu'un écrin pour cette carpe. Longue, bien en chair, mais gracieuse
et souple, elle flotte, indolente, donnant paresseusement quelques
coups de ses nageoires ouvertes pour tourner dans cette prison
lumineuse. Ses écailles, rendues avec minutie, épousent la rondeur
de son corps en un dégradé : sombre sur le dessus, il atteint
à l'approche du ventre une telle brillance que l'on croirait à une
source de lumière au fond du baquet. A son œil noir ovale semble
répondre un autre ovale noir, celui de la poignée de droite du
baquet. Un œil aussi ? J'y viens...
Cette
carpe si sensuelle qui s'offre à la vue du spectateur dans ce baquet
rempli d'eau n'est pas sans évoquer un corps féminin. Nous l'avions
déjà vu avec la carpe de l'épisode 3, même si celle-là était
morte. Mais
cette fois-ci, ce n'est pas seulement un corps féminin que m'évoque
la carpe, mais
aussi un motif célèbre, dont la peinture (d'un tout autre genre que
celle de Stoskopff) se délecte, celle de la femme surprise au bain.
L'interdit (le « tabou », pourrait-on dire) qui pèse sur
la vision de la femme nue au bain par un homme est un motif
ancestral : on le retrouve, je pense, dans les rituels et les
légendes de presque toutes les civilisations. Je me limiterai à
quatre exemples, les plus fréquents dans l'art de l'Europe
occidentale du Moyen Âge
et des débuts de l'époque moderne, et que Stoskopff – évidemment
– n'ignorait pas.
- Dans la mythologie gréco-romaine, Actéon, pour avoir vu la déesse Artémis (Diane) se baignant nue, est aussitôt mis à mort, transformé en cerf et dévoré par ses propres chiens.
- Dans la Bible (Ancien Testament), David surprend Bethsabée nue au bain : ce n'est pas le voyeur qui subit le châtiment, mais celui-ci est reporté sur le mari de Bethsabée, envoyé au combat pour y mourir et pour que David puisse épouser sa femme.
- Encore dans la Bible (Ancien Testament), deux vieillards, qui ont espionné la jeune Suzanne nue au bain et l'ont accusée d'adultère pour se venger de sa froideur, sont confondus par Daniel et condamnés à mort.
- Enfin, trois célèbres romans du Moyen Âge, des XIVe et XVe s., les deux premiers en français et le troisième en allemand, racontent l'histoire de la fée Mélusine : son époux le comte de Lusignan l'espionne par un trou de la porte tandis qu'elle prend son bain nue, et il découvre ce qu'il était interdit de voir et de savoir : le bas de son corps est en forme de dragon, de serpent, de poisson (variantes de la même monstruosité) ; la fée quitte son mari, retire sa protection sur le pays et jette sa malédiction sur toute la descendance des Lusignan.
Diane et Actéon,
peints par Giuseppe Cesari, 1602-1603
Bethsabée au bain,
peinte par Jean Bourdichon dans les Heures de Louis XII, vers
1498-1502
A
propos, retenez bien ce nom de Jean Bourdichon : c'est une autre
de mes découvertes récentes, et je vous en parlerai bientôt !
Suzanne
et les vieillards, peints par Tintoret, 1555
Mélusine surprise par
le comte de Lusignan, peints dans un manuscrit du Roman de
Mélusine de Couldrette, BNF Fr 24383, XVe s.
Alors, que
pensez-vous de la ressemblance ? Ne trouvez-vous pas comme moi
que cette carpe est une femme au bain ? Regardez bien la
dernière image : la cuve dans laquelle se
baigne Mélusine ne ressemble-t-elle pas étrangement au baquet de
notre tableau ? J'aurais même pu vous montrer une autre
illustration où Mélusine se baigne dans une cuve comportant deux
anses façonnées exactement de la même manière que celles du
baquet. Et, de la femme à moitié dragon à la femme entièrement
poisson, il n'y a qu'un pas ! Elles ont la même queue couvertes
d'écailles en dégradé...
Mais, me direz-vous, il manque le voyeur ! C'est ce que vous
croyez... Moi, je compte de nombreux voyeurs...
D'abord, les piverts. Eh oui, que sont ces piverts (ou ce poulet,
dans une variante de ce tableau), si ce n'est des voyeurs punis
d'avoir transgressé l'interdit ? Pour Actéon, j'ai choisi un
tableau où le voyeur est en cours de transformation ; mais
certains peintres ont choisi de le représenter encore homme entier
ou déjà cerf entier. Pourquoi les piverts ne seraient-ils pas le
résultat de l'infortunée métamorphose suivie de mort de deux
voyeurs venus ensemble (comme les deux vieillards de Suzanne)
contempler la carpe-femme nue ?
Ensuite, cet œil, que j'ai laissé tout à l'heure en suspens ;
cet œil formé par le trou rond de l'anse creusé dans le bois, ne
vous rappelle-t-il pas un autre trou ? Le trou dans la porte en
bois de Mélusine, eh oui ! Pourtant on ne voit rien derrière
le baquet, on ne voit pas le voyeur coller son œil au trou ou, si ce
trou est lui-même son œil, on ne voit que l’œil de ce voyeur. Il
est invisible, en effet, mais il est là, tapi dans l'obscurité
épaisse du fond noir de Stoskopff. Et c'est sans
doute lui, le peintre lui-même, qui se cache derrière cet œil.
Enfin, le dernier voyeur... c'est nous, bien sûr ! Nous qui sommes le
voyeur principal dans
les tableaux ci-dessus représentant les femmes au bain, où, tandis
que David ne voit Bethsabée que de loin et de dos, que les
vieillards se contorsionnent derrière une haie malgré leurs
rhumatismes pour apercevoir un orteil de Suzanne, que le comte de
Lusignan ne voit la scène que d'un petit trou, le peintre nous offre
à nous une vision large et sous le meilleur angle de l'objet de leur
concupiscence ! Je me prends à
rêver que Stoskopff fait de même, et que c'est à
dessein qu'il nous offre cette vue plongeante sur la belle
carpe-femme, qu'il avance le baquet au-delà du bord de la table,
qu'il l'éclaire comme par un projecteur : tout cela est pour
nous !
Cadeau offert sans contre-partie ? Non, car nous sommes
nous-mêmes observés, à la fois par l’œil de la carpe, objet de
notre vue, et par l’œil du peintre (à travers le trou), dans un
jeu étourdissant de miroirs qui finit par nous mettre mal à l'aise,
et par nous faire baisser le regard, enfin ! Le peintre a gagné,
à ce jeu-là !
*
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Stoskopff
vendredi 23 septembre 2016
Duel de poissons (Stoskopff, épisode 4)
Je poursuis ma série d'articles sur les tableaux de Stoskopff, avec
un tableau tout à fait étrange, qui ne ressemble à rien dans l'art
de la peinture !
Trompe-l’œil
aux poissons, 65 x 36. Vienne, Kunsthistorisches Museum, vers
1650-57.
Un saumon et une tanche sont représentés verticalement, dos à dos,
sur un fond noir. Et c'est tout. Cette fois-ci, pas de table, pas de
baquet en bois dans lequel flotterait le poisson (comme dans d'autres
tableaux), pas de plat où il reposerait, pas même une de ces
mystérieuses boîtes en copeaux ; pas non plus de mur, pas de
reflet d'une fenêtre, pas de ficelle ou de crochet même si les
poissons semblent bien suspendus. Absolument aucun repère spatial ou
contextuel. On est dans un non-lieu. Cette absence de décor associée
à la précision extrême et au réalisme de la représentation
évoque le style de la planche naturaliste qui commençait à être à
la mode au XVIIe s. Mais contrairement à celle-ci, il n'y a pas de
légende ou de texte explicatif. Quant au fond, blanc sur celle-là,
il est noir ici, accentuant le mystère, suggérant une ombre,
faisant d'autant plus ressortir les lumineux poissons qui semblent
jaillir de ce trou noir, d'où d'ailleurs le titre de
« trompe-l’œil ».
Mais c'est bien plus qu'un trompe-l’œil. C'est une image qui
brouille tous les repères. Les ombres des nageoires sur le corps de
la tanche semblent des trous. Le spectateur est fasciné en premier
lieu par ces taches, ces contrastes tranchés sur le corps de la
tanche, plus doux sur celui du saumon, par les ombres, les lumières,
les couleurs, les formes, la disposition. Le tableau confine à
l'abstraction. Je sais bien que la notion même d'art abstrait
n'avait aucun sens pour un artiste du XVIIe s., mais je trouve
intéressant de s'y référer comme piste de réflexion :
Stoskopff n'aurait eu qu'à supprimer quelques zones de son tableau
pour en faire un tableau abstrait, or rares sont les tableaux
antérieurs au XXe s. dans ce cas.
Là où Stoskopff déploie tout son génie, c'est que les seuls
éléments vraiment figuratifs, bien que très limités, sont
également d'une grand force symbolique. Deux êtres vivants dos à
dos se regardent et se jaugent en un duel sans pitié. Des jumeaux,
des alter ego, aux deux corps semblables, comme en miroir, et
pourtant si différents par la couleur et la texture apparente. Le
saumon, vainqueur brillant et étincelant de ce duel, plus grand, est
légèrement en avant, teintant d'ombre le dos de la tanche, dont la
queue est noyée dans l'ombre et dont les larges taches rouges
évoquent le sang versé du vaincu. Pourtant, vainqueur et vaincu
sont bel et bien morts ou agonisants, suspendus dérisoirement à un
crochet invisible : leur sort est désormais lié, comme
semblent l'indiquer leurs yeux noirs parfaitement identiques et
alignés.
Le spectateur bascule alors dans une autre image : ces deux yeux
identiques et alignés pourraient être ceux d'un même être, un
monstrueux hybride, dont l'ouïe de l'un ou de l'autre formerait le
rictus effrayant et ridicule.
Et moi, spectateur, qui suis-je, qui regarde ce tableau ? Alter
ego du peintre qui l'a peint pour moi, pour que je le regarde ?
Suis-je aussi un poisson qui tourne le dos au dos de l'artiste ?
Suis-je le reflet que me renvoie le miroir de ce tableau, qui me dit
que ce couple de poissons est un miroir de nous, humains ? Nous
dont les rapports conflictuels finissent toujours par la défaite des
deux ennemis, qui ne comprennent que trop tard à quel point ils sont
semblables dans leurs différences, à quel point à eux deux ils
forment un même être ? Un être d'ombre et de lumière, dont
les plaies sanglantes et les écailles scintillantes doivent s'unir
pour donner naissance à la beauté.
Oui, finalement, c'est aussi et surtout cela, ce tableau. Des
poissons dégoûtants, des cadavres, des conflits... et pourtant, ce
qui en sort, c'est la beauté par excellence, la beauté pure et
abstraite. Et le magicien à l'origine de cette transformation, c'est
l'artiste.
Tout est dit dans ce tableau sublime et unique, tableau de la fin de
la vie de Stoskopff, dont j'aime à croire qu'il ait été son
dernier, une sorte de testament...
*
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Stoskopff
jeudi 1 septembre 2016
Assoiffé de quoi ? (Stoskopff, épisode 3)
Je poursuis ma série d'articles sur les tableaux de Stoskopff, avec
un tableau qui réunit plusieurs des thèmes évoqués dans les
précédents.
Nature
morte à la carpe sur une boîte de copeaux, 44,5 x 62,5. Clamecy,
Musée d'Art et d'Histoire Romain Rolland, 1635-40.
Contrairement aux deux tableaux précédents, la table n'est pas
indiquée que par une ou deux lignes horizontales, mais une ligne
diagonale esquisse une vision en perspective qui donne une dynamique
à la représentation.
Sur cette table, la même boîte en copeaux que dans les tableaux
précédents et, comme dans le premier, parfaitement close,
l'ouverture semblant condamnée par le poids de l'objet posé dessus.
Cet objet est cette fois une assiette creuse, dans laquelle repose
lourdement une carpe morte qui semble pourtant vivante, vivante par
ses écailles fraîches et scintillantes qui captent des éclats de
lumière si chers à Stoskopff, vivante par l'élasticité de sa
chair qui se laisse voir sous les écailles, vivante par son œil
brillant et noir, vivante enfin et surtout par sa bouche ouverte en
un trou rond avide et assoiffé ; assoiffé d'eau et de vie pour
ce poisson agonisant, premier degré de lecture.
Mais vers quoi tend cette bouche désirante ? Non vers l'eau,
mais vers le feu. Vers le feu de cette bougie suspendue au mur, dont
la mèche encore claire et fumante indique qu'on vient de l'éteindre.
Instant fixé de la peinture, que Stoskopff aime ainsi à signaler
par de si imperceptibles détails (dans un autre tableau, c'est une
couronne de minuscules bulles dans le liquide d'un flacon qui indique
que celui-ci vient d'être manipulé). De cette bougie encore chaude
coulent des larmes de cire qui semblent vouloir descendre vers la
bouche ouverte du poisson pour étancher sa soif. On pourra trouver
très féminine cette bouche ouverte et sombre de la carpe qui
s'offre au regard du spectateur, sensuellement étendue comme un
corps de femme à l'abandon ; et très masculine cette bougie
douce et dure comme une chair d'homme qui semble se tendre en un
arrondi gonflé et dont le feu a été assez brûlant pour faire
jaillir ces gouttes qui, à l'extrémité, coulent de désir vers la
bouche avide.
Reste comme toujours le mystère du contenu de la boîte en copeaux.
Mais aussi celui des oranges. En effet, ce tableau appartient à une
série d'une dizaine, certains signés du maître, d'autres
apparemment de peintres de son entourage. Tous représentent
exactement la même scène : la table, la boîte en copeaux,
l'assiette avec la carpe, la bougie accrochée au mur. Mais, seul de
tous, celui exposé à Clamecy comporte deux différences :
absence d'un pichet à droite du tableau, présence de deux oranges à
gauche. Ces oranges sont évidemment à rapprocher des citrons si
fréquents dans les tableaux de Stoskopff. Les deux agrumes étaient
utilisés à cette époque comme condiment en accompagnement de
viandes ou de poissons. Il s'agissait d'oranges amères. Comme dans
d'autres tableaux avec des citrons coupés ou en tranches, Stoskopff
a soigné la brillance et la luminosité de l'orange coupée, qui
fait exactement face à la source de lumière, et semble presque
irradier elle-même, tel un petit soleil. A côté de la scène
sombre et mortifère de la carpe agonisante et de la bougie
s'éteignant, l'orange apporte la lumière de la vie et de l'espoir ;
à côté de leur expression de soif et de désir, elle apporte un
jus frais et doré. Qu'est cette vie, cette lumière, cet espoir, ce
liquide bienfaisant qui étanchera les assoiffés ? Dieu ?
L'amour ? Toutes les interprétations sont possibles, encore une
fois, et c'est au spectateur d'y traduire ses propres rêves et
fantasmes...
*
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Stoskopff
jeudi 21 juillet 2016
A cache-cache au creux des coquillages (Stoskopff, épisode 2)
Je poursuis ma série d'articles sur les tableaux de Stoskopff avec
mon préféré.
Huile
sur toile, 47 x 59,5. New York, Metropolitan Museum of Art
La totalité de la moitié supérieure du tableau est entièrement
noire. Entre cette masse noire et la large bande noire du bord de la
table, en bas du tableau, la planche de la table se détache à peine
en brun foncé. Sur ce fond sombre, ne sont donnés à voir au
spectateur que trois objets. A droite, occupant les deux tiers de la
largeur, une boîte en copeaux de forme ovale, parfaitement semblable
aux nombreuses autres présentes dans les tableaux de Stoskopff, mais
– fait presque unique dans son œuvre – elle est entrouverte, et non
fermée. A gauche, occupant le tiers de la largeur, deux coquillages,
un nautile et une porcelaine.
Le contenu de la boîte en copeaux garde son mystère. L'objet jaune
est clairement une tranche de citron (oui, encore le citron!) ;
sa brillance m'a d'abord fait penser qu'il s'agissait d'une tranche
de citron confit, mais d'autres citrons coupés de Stoskopff sont
représentés avec une telle brillance ; d'un autre côté, la
confiserie joue un rôle dans la vie de Stoskopff (Daniel Soreau, son
vieux maître, un incroyable homme à tout faire, ancien marchand de laine, qui, outre la peinture, lui a enseigné l'architecture, le
luth, et les jeux de balle, possédait aussi un atelier de
confiserie), et il semblerait plus logique de conserver une tranche
de fruit confit plutôt que frais dans une boîte en copeaux. Sous la
tranche de citron, une texture écaillée d'un gris luisant pourrait
appartenir, soit à un poisson (logique avec la tranche de citron,
mais là encore, drôle d'endroit pour conserver un poisson frais!),
soit à un autre coquillage. Le plus intriguant reste les objets
derrière la tranche de citron (peut-être répétés de façon plus
floue dans la partie plus à droite, où la fente se referme) :
très nettement représentés et pourtant difficilement
identifiables, il semble qu'il s'agisse de petits cubes aux bords
légèrement arrondis, et brillants ; je pencherais là aussi
pour des confiseries ; caramels ? pâtes de coing ?
La fascination du spectateur face à ce tableau oscille entre ce
mystère du contenu d'une boîte qui se laisse enfin voir sans pour
autant se laisser saisir, et le vertige qui nous prend dès que nous
laissons notre œil glisser sur la surface lisse et nacrée du
nautile : spirale de l'objet, multipliée par les différentes
spirales de sa représentation frontale, il nous invite à pénétrer
dans un monde infini. Un monde de courbes douces, alternativement
convexes et concaves, et de lumières reflétées et
déformées : comme dans le tableau de l'article précédent, on
y perçoit le reflet d'une fenêtre, mais ici pas question de croix,
la lumière en est fragmentée. Intérieur et extérieur s'y
répondent, invitant notre regard à circuler aisément de l'un à
l'autre, jusqu'à ce que nous ne sachions plus ce que nous regardons,
jusqu'à ce que soudain nous tombions dans le nautile, découvrant
soudain que nous sommes au creux d'une vague immobilisée avant sa
retombée, au creux d'une grotte liquide de quelque Calypso qui s'y
cache peut-être encore. Car oui, là encore, comme dans la boîte,
finit par nous irriter le mystère de la partie non visible, là où
disparaît justement la tache de lumière la plus brillante, comme
pour nous laisser imaginer un monde lumineux, paradisiaque, qui nous
est inaccessible. Alors pourquoi pas Calypso, dont le nom vient du
verbe grec signifiant « cacher », pourquoi pas un corps
invisible et désirable se cachant dans la partie qui se dérobe à
notre regard ? La coque vide elle-même est pleine d'une
absence : le corps vivant qui s'y est autrefois lové, un
mollusque à la chair tendre et palpitante, dont sa surface luisante
semble avoir gardé la trace humide.
C'est alors que nos yeux descendent vers la plus discrète
porcelaine, que sa couleur sombre ferait passer presque inaperçue,
n'était la blancheur de ses pointillés et surtout trois vives
taches de lumière (encore un reflet de la fameuse fenêtre), qui
attirent notre attention sur un trou qu'elles entourent, un petit
trou sombre qui s'enfonce vers l'intérieur du coquillage, une fois
encore vers une partie invisible, mystérieuse et désirable. Le
spectateur averti n'ignore pas plus que Stoskopff l'origine du nom de
la porcelaine, « porcellana », « vulve de truie »
[la « porcelaine » fabriquée par l'homme, seule
signification dont la langue moderne se souvienne, n'était qu'une
comparaison avec la matière de ce coquillage]. Il n'ignore pas le
sens intime que le peintre a voulu donner à cet objet, petit mont
sombre et touffu qui s’étrécit en aboutissant à l'ouverture
intime et noire entourée d'une brillance humide. Il n'ignore pas ce
qu'il trouverait en retournant la porcelaine (alors très présente
dans les cabinets d'amateurs) : deux lèvres lisses et polies,
pâles comme une peau fragile cachée de la lumière, entre
lesquelles s'ouvre une étroite fente vers une profondeur
inaccessible et sombre.
Eh oui ! Notre société avide de sexe, qui pousse des cris
d'horreur et d'excitation face à l'Origine du monde de
Courbet, ferait bien de retourner voir d'un autre œil les réputées
ennuyeuses natures mortes du XVIIe s. !
*
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