jeudi 6 février 2014

Ovide et al Mu'tamid : exil dans les boues et les glaces


Je vais vous parler aujourd'hui de deux poètes que je connaissais tous deux depuis longtemps, mais dont je n'avais jamais réalisé à quel point leur destin était semblable. Il s'agit d'Ovide (Publius Ovidius Naso), poète latin né en 43 av. JC et mort en 17 ou 18 ap. JC, et d'al Mu'tamid (Abu al Qasim Muhammad al Mu'tamid ibn Abbad), poète arabe andalou né en 1040 et mort en 1095.

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Tous deux ont commencé avec une carrière brillante de poète à succès, qu'avantageait leur position sociale : Ovide, protégé du cercle des poètes d'Auguste, le premier empereur de Rome ; al Mu'tamid, souverain de la riche et (encore) puissante principauté de Séville, lui-même à la tête d'un cercle de poètes. Tous deux se sont signalés par des poèmes d'amour, des poèmes brillants, mais où la recherche de la préciosité l'emportait sur la sincérité de la passion.

Et puis, le choc, la chute, et pour tous deux un douloureux exil.

Pour Ovide, une raison encore mystérieuse, apparemment, d'après ce qu'il livre à demi-mots, liée à quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir (quand on sait la vie dissolue que menait Julie, la fille de l'empereur, d'après les auteurs contemporains, on peut avoir une petite idée de ce qu'il a eu le malheur de surprendre...). Cette faute lui valut d'être exilé à Tomes, sur les bords de la Mer Noire, en Roumanie actuelle, loin de toute civilisation.

Pour al Mu'tamid, c'est sa principauté qui se trouva prise en tenaille entre au sud les Berbères Almoravides, et au nord les Francs de Castille. Qu'il s'allie avec les uns ou avec les autres, il savait qu'il finirait victime du vainqueur, mais préférant, comme il le dit, finir « gardien de chameaux plutôt que gardien de cochons », il choisit l’alliance avec les Almoravides, ce qui le conduisit en effet quelques années plus tard à l'exil au Maroc, dans un dénuement proche de celui d'un gardien de chameaux...

Et pour les deux, la métamorphose : cette douleur de l'exil a transformé leur poésie jusque là brillante et précieuse en une poésie sincère, passionnée, déchirante, pour exprimer leur souffrance d'être exilé loin de Rome, loin de Séville, loin des lieux où ils avaient connu le bonheur, loin des gens qu'ils avaient aimés...

Je retiendrai pour chacun deux anecdotes. 

Lorsqu'al Mu'tamid était encore prince, sa bien-aimée avait émis le désir capricieux de marcher pieds nus dans la boue comme les femmes du peuple, curieuse de cette sensation inconnue ; al Mu'tamid avait fait étendre pour elle une boue de crème parfumée et d'eau de rose ; une fois en exil, les propres filles du prince se virent réduites à marcher elles-mêmes pieds nus dans la boue, comme les femmes du peuple.

Ovide, frappé entre autres par le climat si différent de Rome, décrit dans un poème un froid tel que le vin gelé se débite en morceaux et que les barbes des indigènes, couvertes de glaçons, cliquettent quand ils bougent !
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Pour lire des traductions françaises des poèmes d'exil d'Ovide, suivez le lien ci-dessous :
Ce lien vous donne accès au premier livre des Tristes ; le sommaire en haut de la page vous permet de lire les quatre livres suivants de ce recueil, puis d'enchaîner sur le recueil des Pontiques (quatre livres). 
Il existe aussi une très belle traduction de ces deux recueils sous le titre Tristes Pontiques, effectuée par Marie Darrieussecq en 2008, publiée chez P.O.L.

Pour al Mu'tamid, je n'ai pas trouvé de traductions françaises sur internet ; faute de mieux, vous pouvez trouver quelques traductions en anglais à cette page :



1 commentaire:

  1. Je suis depuis des années avec emerveillement et désolation de la civilisation Arabo-Andalous. Je suis allée voir sur la place pour incarner ce moment fort émotionnellement. J'aurais bien voulu être MAURES même si c'est lourd à porter comme fardeau. Cependant, tout mes respects à cette civilisation qui a su apporter stabilité, tolérence, science. Sans ce passage dans l'histoire, l'Europe n'aurait pas eu ce déclin. Je pars, une fois encore, pour me consoler de notre état actuel, à Cortoba et à Grenade pour revenir dans un passé lointain et je passerai si dieu le veut voir le mausolée de Ibn Almoutamid...

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