mercredi 26 juillet 2017
Les fascinantes révélations des réseaux de mots : 2e épisode, « Le monde entier en quatre actions »
Comme
promis, voici la suite de mes aventures sur le portail
lexicographique du CNRTL (cf. article précédent). En effet, en le
consultant, la semaine dernière, j'y ai découvert un onglet qui
n'existait pas auparavant et dont l'intitulé, « Proxémie »,
était plutôt mystérieux.
Si
vous cherchez la signification du mot « proxémie », vous
allez tomber sur une notion sociale que j'ignorais et qui est très
intéressante. Il s'agit de mesurer la distance à laquelle se
tiennent deux personnes qui se parlent et de la mettre en relation
avec leur lien social (et aussi avec leur culture : un Français
trouvera qu'un Espagnol qui lui parle est trop proche, mais qu'un
Japonais est trop éloigné !). Si vous voulez en savoir plus,
l'article de Wikipédia est plutôt bien fait :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Prox%C3%A9mie.
Mais
je me suis perdue, une fois de plus, car cette notion fort
intéressante n'a rien à voir avec le lexique ! Bref, à force
de creuser, j'ai fini par trouver le sens spécifique du mot « proxémie » en
linguistique. Pour dire la vérité, je n'ai trouvé nulle part de
vraie définition. Mais j'ai fini par en élaborer une à partir de
ce que j'ai compris : il s'agit de la représentation graphique
de réseaux sémantiques de mots, en particulier de réseaux de
synonymes ou de mots proches. C'est finalement assez semblable à
notre vieux « champ lexical », mais dans ce champ, on
semait des mots en vrac et sans nuance ! La proxémie, qui, vous
l'aurez compris, ne peut se faire qu'avec l'aide d'un outil
informatique, permet de représenter sur un graphique en trois
dimensions les distances relatives entre les différents mots d'un
champ lexical.
Pas
très facile à comprendre sans exemple, certes ! Voici la
capture d'écran de la proxémie du mot « rêve » :
Mais
le mieux est d'aller y voir vous-même :
http://www.cnrtl.fr/proxemie/r%C3%AAve,
car le graphique est en trois dimensions, vous pouvez le faire bouger
et circuler à l'intérieur d'un simple mouvement de souris...
J'ai
compris le principe de la proxémie en linguistique grâce à un
excellent article de Bernard Victorri, « Quand les mots
s'organisent en réseaux », publié en 2010, et que l'on peut
lire en ligne ici :
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00666584/document
Or,
dans cet article, un point m'a particulièrement fascinée. L'auteur
y cite le travail d'un chercheur, Bruno Gaume (l’inventeur de cette
notion de proxémie), qui a travaillé sur les 9000 verbes français
d'un dictionnaire et sur leurs relations de synonymie. Je vous cite
une partie de l'article qui rend compte du résultat :
« Prenons
l'exemple d'un des graphes qu'il a beaucoup étudié, Synoverbe,
l'ensemble des verbes français muni de la relation de synonymie
telle qu'elle est donnée dans le dictionnaire électronique des
synonymes de l'Université de Caen. Ce graphe comporte quelque 9000
sommets (chaque sommet représentant un verbe) et près de 50000
arêtes (chaque arête représentant une relation de synonymie entre
deux sommets). Bien entendu, il existe une grande disparité entre
les sommets : certains verbes sont très centraux, au sens où ils
sont au centre de zones très densément connectées, tandis que
d'autres ne sont rattachés au reste du graphe que par quelques
liens. On trouvera figure 1 la représentation en trois dimensions,
grâce à la proxémie, des deux cents verbes les plus centraux. On
observe qu'ils s'organisent suivant quatre axes qui forment une sorte
de tétraèdre conceptuel du lexique verbal du français. Au bout du
premier axe, noté A sur la figure, on trouve des verbes exprimant la
fuite et le rejet (partir, fuir, disparaître,
abandonner, sortir). Autour de B on a des verbes de
production et de croissance comme exciter, exalter,
animer, soulever, transporter, provoquer,
agiter, augmenter. Le troisième axe C est caractérisé
par l'idée de lien et de communication (assembler, joindre,
accorder, fixer, établir, indiquer,
montrer, révéler, exposer, marquer,
dire, composer). Enfin, la région D correspond à des
verbes de destruction et de dégradation tels que briser,
détruire, anéantir, abattre, affaiblir,
ruiner, épuiser, écraser, casser,
dégrader. Il faut souligner que l'on passe d'une région à
une autre par des changements sémantiques graduels : ainsi on passe
de B à D par la série de verbes exciter, enflammer,
agiter, tourmenter, troubler, ennuyer,
bouleverser, fatiguer, ruiner, détruire,
anéantir. »
J'aime
bien la notion de « tétraèdre conceptuel du lexique verbal
français » ! Si je caricature un peu le résultat de
cette expérience, elle nous montre que l'ensemble de l'activité du
monde (du moins telle qu'exprimée dans la langue française) se
résume à quatre activités : construire et détruire, se
rapprocher et s'éloigner !
A
méditer...
*
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vendredi 21 juillet 2017
Les fascinantes révélations des réseaux de mots : épisode 1, « De rêves en escarboucle »
Je
suis en train de préparer mes nouveaux cours de français pour
l'année à venir. L'introduction récente d'un vidéo-projecteur
dans ma salle permettant de faire certaines activités beaucoup plus
aisément qu'auparavant, par exemple la consultation d'un site
internet avec les élèves, j'ai songé, à l'occasion d'un travail
sur le vocabulaire, à utiliser un site fabuleux que je connaissais
déjà depuis quelques années.
Je
voudrais aujourd'hui vous parler de ce que j'aime depuis longtemps
dans ce site : ce sera mon premier épisode. Puis je vous
dévoilerai une découverte que je viens d'y faire : ce sera mon
deuxième épisode, que je posterai la semaine prochaine.
Ce
site est plus exactement la page « portail lexical » du
site du CNRTL, c'est-à-dire le Centre National de Ressources
Textuelles et Lexicales, qui dépend du CNRS. L'adresse en est la
suivante : http://www.cnrtl.fr/portail/
Il
vous offre la plus riche quantité de choses que vous pouvez savoir
sur un mot, grâce à ses différents onglets. L'onglet
« Lexicographie » reprend intégralement les articles du
meilleur dictionnaire de français en ligne, le TLFi (Trésor
de la Langue Française informatisé),
http://atilf.atilf.fr/tlf.htm,
mais avec des surlignages en couleur qui rendent la lecture des longs
articles plus aisée, notamment pour nos jeunes élèves.
Les
onglets « Synonymie » et « Antonymie » vous
offrent une liste de synonymes et d'antonymes, assortis chacun d'un
bâtonnet plus ou moins coloré qui vous indique la plus ou moins
grande perfection de la synonymie ou de l'antonymie.
Mais
mon onglet préféré, c'est « Concordance ». Cet onglet
propose des citations d'auteurs incluant le mot. Vous me direz :
rien de neuf, c'est ce que font de nombreux dictionnaires, et c'est
ce que font d'ailleurs les articles du TLFi dans la partie
« Lexicographie ». Non, c'est totalement différent, car
ces citations sont générées automatiquement par ordinateur, à
partir d'une autre ressource à laquelle est liée le portail
lexicographique. Il s'agit de la base Frantext, une base de 500
œuvres de la littérature française libres de droit, publiées entre la fin du XVIIIe s. et le début du XXe
s. Pas après, parce qu'elles ne seraient pas encore libres de
droit ; pas avant, parce que – je suppose – on bascule dans
une langue française qui nécessite une traduction en français
moderne (traduction qui, elle, n'est pas libre de droit) et parce que
l'impression, moins régulière qu'au XIXe s. (papier plus épais,
encre plus baveuse, lignes moins droites, etc.), n'a pas pu
bénéficier d'une numérisation aussi facile que les œuvres
ultérieures.
Avec
cet onglet, vous pouvez vous amuser de différentes manières. Si le
mot que vous cherchez est un mot très courant, vous risquez d'être
déçu, car vous ne pourrez pas lire toutes les citations ! Par
exemple, pour le mot « rêve », sur lequel j'ai prévu de
travailler avec mes élèves, il y a 1726 citations ! Mais on
peut s'amuser à choisir un nombre au hasard entre 1 et 1726. Je me
suis prêtée au jeu, en choisissant le numéro 1364, parce que c'est
l'année de naissance de Christine de Pizan, une écrivaine que
j'aime beaucoup et dont j'ai déjà parlé ici :
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2017/01/christine-de-pizan-une-feministe-au.html).
Les citations sont rangées de 30 en 30 : il faut donc aller
jusqu'à la page « De 1350 à 1380 », puis compter à la
main. Et j'arrive à une citation de Leconte de Lisle, fort belle, ma
foi, quoi qu'un peu ampoulée pour notre goût moderne : « La
force et la beauté de la terre féconde en un rêve
sublime habitent dans mes yeux. »
Autre
possibilité : vous choisissez un mot plus rare. Vous pouvez
alors lire toutes les citations. Ainsi, dans le cadre de l'écriture
de mon roman La Perle rouge, j'avais cherché il y a quelques
années « escarboucle ». L'escarboucle désigne une
pierre rouge, elle est parfois assimilée au rubis ou au grenat,
c'est aussi le nom que l'on donne à la pierre rouge que les vouivres
portent au front (insérée dans leur crâne sous leur forme de
dragon, sertie dans un diadème sous leur forme de jeune fille).
Enfin, l'atelier du peintre Barthel Bruyn, le héros de mon roman,
s'appelait réellement « A la petite escarboucle » (« Zum
kleinen karfunkel »). C'est d'ailleurs là que la réalité a
rattrapé la fiction, car lorsque j'ai découvert le nom de cet
atelier, j'avais déjà imaginé que ce peintre serait en quête
d'une perle rouge !...
Mais
revenons à notre CNRTL ! Si vous cherchez « escarboucle »
dans l'onglet « Concordance », vous n'avez que 12
citations, que vous pouvez donc lire tranquillement. Plusieurs sont
superbes :
- « la plume de colibri [...] scintillait dans un coin, comme une escarboucle tombée de la couronne du grand mogol » (Charles Nodier)
- « des gnomes à l’œil d'escarboucle » (Victor Hugo)
- « Vénus, l'escarboucle des cieux » (Victor Hugo)
- « Persée, escarboucle des cimes » (Victor Hugo)
- « L'escarboucle de flamme enfouit ses splendeurs » (Louis Bouilhet)
- « L'image de Baal, une escarboucle au front » (Charles-Marie Leconte de Lisle)
- « Oui, l'escarboucle au front comme un fils du prophète » (Léon Dierx)
Ma
préférée de toutes est une citation de Gustave Flaubert, un de mes
écrivains préférés d'ailleurs (bon, c'est vrai, j'en ai beaucoup
de préférés!) :
- « Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile rose de l'île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa maturité l'escarboucle de son front. »
Cette
citation m'a même tellement plu que je l'ai pastichée pour trois
vers d'un poème qui figurera dans La Perle rouge (Allez !
Je vous livre trois lignes de mon roman, soyez contents!) :
« Dormant parmi les œillets, la vouivre se réveille tous les siècles,
Quand
tombe à sa maturité l'escarboucle de son front.
Tu
la verras baigner son corps dans l'onde rose du Rhin. »
La
semaine prochaine, je vous raconterai une découverte que j'ai faite
aujourd'hui sur le portail lexicographique du CNRTL. A suivre...
*
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samedi 24 juin 2017
Le dragon de Marguerite : aboutissement
Chers lecteurs,
J'ai définitivement terminé mon Mémoire d'histoire médiévale sur "Le dragon de sainte Marguerite dans les textes et l'iconographie des manuscrits occidentaux, du VIIIe au début du XVIe siècle", et je l'ai soutenu cette semaine avec succès.
Les plus fidèles d'entre vous ont déjà eu quelques aperçus de cette étude à travers plusieurs articles que j'ai écrits ici sur ce sujet ; cf. le libellé "sainte Marguerite" : http://cheminsantiques.blogspot.fr/search/label/sainte%20Marguerite
Pour en avoir une vision plus globale, je vous livre aujourd'hui une sorte de "bande annonce" : il s'agit de l'introduction de mon Mémoire légèrement modifiée. Si cela vous met en appétit et vous donne envie de lire l’œuvre entière (un peu roborative, il est vrai : 160 pages de texte + 140 pages d'annexes), contactez-moi par mail.
Cher lecteur, vous ouvrez un
volume consacré à sainte Marguerite et contenant de nombreux
extraits de récits de sa vie. Félicitations ! Désormais, vous
êtes intégralement protégé contre tout péril sur terre comme sur
mer, contre le feu, la noyade, toute blessure ou mort violente par
couteau, lance ou épée, contre la maladie, la fièvre, l'ergotisme,
la peste, la lèpre, le tétanos, l'hydropisie, la paralysie,
l'indigestion, la constipation, toute douleur à l'estomac, au
ventre, à la tête, ou à la chair des pieds et des mains, contre
toutes les affections liées à la grossesse, à l'enfance ou à la
vieillesse, contre la douleur, la peur et la mort provoquées par
l'enfantement, contre la naissance d'enfants boiteux, aveugles,
sourds, muets ou contrefaits dans votre maison, contre toute forme de
possession démoniaque et contre les conséquences de vos péchés !
C'est du moins ce
qu'affirmaient les hommes et les femmes du Moyen Âge ; et
sainte Marguerite était la seule à avoir un tel pouvoir. Le succès
de cette sainte ne se dément pas tout au long du Moyen Âge,
présente dans des milliers de textes et de représentations
iconographiques : elle n'y est jamais représentée sans son
incontournable attribut qui permet de l'identifier. Et quel
attribut ! Il ne s'agit pas d'un banal objet, mais de rien de
moins qu'un dragon. Un dragon dont elle émerge après avoir été
engloutie par lui. Même pour nos esprits rationnels et blasés du
XXIe siècle, l'image est forte, et il semble évident que c'est du
côté de ce dragon qu'il nous va falloir chercher l'origine du
succès et du pouvoir de sainte Marguerite.
L'histoire
de Marguerite s'est déroulée à Antioche en Pisidie (région d'Asie
Mineure)à l'époque des persécutions des Chrétiens par les
Romains, vers la fin du IIIe
ou
du début du IVe siècle, mais il n'existe aucune source qui prouve
son existence historique. C'était la fille d'un
notable d'Antioche de Pisidie. Alors qu'elle gardait les moutons de
sa nourrice, elle est repérée par le préfet romain Olibrius qui
souhaite en faire son épouse. Elle refuse et revendique sa foi
chrétienne. Elle est une première fois torturée par les bourreaux
d'Olibrius, puis jetée en prison. Là, elle prie Dieu de lui montrer
son ennemi. Un dragon apparaît, qui la dévore. Mais Marguerite
ayant fait le signe de croix, cette croix s'agrandit dans le ventre
du dragon, le crève et le coupe en deux. Marguerite en ressort
indemne. Elle trouve alors un démon sous la forme d'un homme noir,
qui dit être le frère du premier démon incarné par le dragon. Un
débat s'engage entre eux, puis Marguerite le vainc à son tour en
lui posant le pied sur la tête. Elle est sortie de sa prison et
subit une deuxième série de tortures, notamment par le feu et par
l'eau, puis est finalement décapitée, non sans avoir au passage
converti plusieurs milliers d'assistants, y compris le bourreau
lui-même.
Quel rôle a donc joué le
dragon dans le succès de la légende et du culte de cette sainte au
Moyen Âge occidental ?
Nous
commencerons par un panorama chronologique des sources textuelles et
iconographiques et du contexte de leur production et de leur
réception entre le VIIIe et le XVIe siècle,
en faisant ressortir la place prise par le dragon dans ces sources :
cible
d'une sainte exorciste au haut Moyen Âge (VIIIe au XIe siècle), le
dragon de Marguerite incarne l'Orient redécouvert par les Croisés
au XIIe
siècle ;
au XIIIe
siècle,
il change d'apparence pour se plier, soit aux règles des
ecclésiastiques, soit à la foi des laïcs, avant de saigner sous le
coup des maux qui accablent la société occidentale du XIVe
siècle.
Plus proche des individus au XVe
siècle
et notamment des femmes laïques, dont il devient modèle et
repoussoir à la fois, il s'éteint doucement au début du XVIe
siècle, non sans jeter quelques rayons flamboyants sous la plume et
le pinceau des meilleurs artistes.
Nous nous pencherons ensuite
plus précisément sur l'aspect chrétien du dragon dans cette
légende, qui se trouve, selon les versions et selon les époques, en
correspondance ou en rupture avec le discours officiel de l’Église :
étroitement
lié à une symbolique chrétienne, il fournit à l’Église un
point d'appui solide comme figure du diable, dont il a toutes les
caractéristiques ; il est aussi une image parlante de
l'incarnation du Christ, que ce soit dans son enveloppe charnelle,
sur terre ou lors de son séjour infernal. Mais à l'insu de
l’Église, ce rôle de repoussoir se renverse lorsque la fonction
protectrice dérive de la sainte qui l'affronte au dragon lui-même :
certains indices montrent en effet que pour les laïcs, notamment les
femmes, c'était plus le dragon que Marguerite qui avait le pouvoir
de les protéger notamment des maux liés à la grossesse et à
l'enfantement. Le dragon met aussi à mal les théories de certains
savants ecclésiastiques sur l'immatérialité des démons, en
montrant un dragon-démon qui semble bien pourvu d'un corps réel,
puisqu'il avale, saigne, et meurt. L’Église laisse alors plus ou
moins explicitement paraître sa méfiance envers ce dragon trop
encombrant.
Nous aborderons le rôle
joué par le dragon de Marguerite sur les frayeurs des hommes et des
femmes du Moyen Âge. Sa présence a
fait de cette histoire un miroir tendu aux hommes et aux femmes du
Moyen Âge, dans lequel chacun d'eux pouvait lire ses propres peurs :
au-delà d'une frayeur partagée des péchés de
luxure et de gloutonnerie, frayeur de la dévoration et de la
désintégration, se dessinent des frayeurs plus sexuées. Reflet
pour les hommes d'une féminité inquiétante, potentiellement
dominatrice et castratrice, mais aussi d'une double
féminité (l'inquiétant dragon et la pure sainte), le
dragon de Marguerite reflétait pour les femmes la violence masculine
et l'expression des souffrances (liées en particulier aux différents
flux sanguins) propres à leur sexe.
Cependant,
l'histoire ou la représentation du dragon de Marguerite fournissait
aussi de quoi surmonter les peurs qu'il engendrait. C'est ce qui a
fait le succès de cette légende et de son iconographie pendant des
siècles, dans toute l'Europe, et à travers toutes les strates de la
société.
*
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jeudi 30 mars 2017
Carcasse sanglante pour enfant royal
Un
enlumineur contemporain de Jean Bourdichon (évoqué dans l'article
précédent) et presque aussi renommé que lui est Jean Poyer. C'est
notamment lui l'auteur d'une enluminure exceptionnelle parmi celles
représentant sainte Marguerite émergeant du dragon et à la
découverte de laquelle je vous emmène aujourd'hui. Nous l'avons en
fait déjà croisée dans nos sentiers fleuris, à la fin du 1er
article que j'avais écrit sur le sang du dragon : cf.
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/02/sang-de-dragon.html.
Vous souvenez-vous de cette affreuse carcasse de dragon à la plaie
béante ?
New
York, The Morgan Library and Museum, M 50, f. 20v
Nous
allons ici prendre le temps de nous y arrêter un peu plus
longuement.
Cette
image de Marguerite au dragon est unique parmi les milliers de
représentations sur manuscrits et même sur tous supports :
Marguerite n'y est pas représentée émergeant du corps du dragon,
mais juste après l'émergence ; elle n'est pas dans le corps du
dragon, le haut de son corps seul dépassant, mais à côté,
laissant par conséquent sur le corps du dragon la trace du volume
qu'elle aurait dû occuper, sous la forme d'un énorme trou sanglant.
Elle est également rendue exceptionnelle par le réalisme cru dans
la représentation du cadavre du dragon, qui met mal à l'aise même
les observateurs blasés du XXIe
siècle que nous sommes.
Cette
enluminure se trouve dans un manuscrit qui est un livre de prières
commandité par Anne de Bretagne, à l'époque où elle était reine
de France en tant qu'épouse de Charles VIII (après la mort de ce
dernier, elle a épousé son successeur Louis XII, devenant une
deuxième fois reine de France), pour son fils premier né, le
dauphin de France, Charles Orland, né en 1492, afin qu'il y apprenne
son catéchisme. L'enfant est mort trois ans plus tard, en 1495, ce
qui permet tristement de dater l'ouvrage. Les informations sur le
manuscrit figurent à la page qui y est dédiée sur le site officiel
de la bibliothèque où il est conservé, « The Morgan Library
and Museum » :
http://www.themorgan.org/collection/Anne-De-Bretagne.
Comme
souvent, le dragon emprunte ses traits à un animal existant, ici au
crocodile, ce qui n'a rien d'étonnant : les Croisés
rapportaient d'Orient des dépouilles de crocodiles présentées
comme des dépouilles de dragons et qui, à leur retour en Europe,
ont souvent fini suspendues dans les églises (cf. Le
Quellec
Jean-Loïc, « La naturalisation du dragon en Europe », in
Saints
et dragons : rôle des traditions populaires dans la construction de
l'Europe (Ciephum / Université de Mons-Hainaut, 23-25 mai 1996),
Jean Fraikin (dir.), Bruxelles, Conseil Supérieur d’Ethnologie /
Éditions de la Communauté Française de Belgique, collection
« Tradition Wallone », n° 13-14, 1998, vol. 1, p.
177-212).
Il est probable que Jean Poyer se soit inspiré d'un de ces
crocodiles exposés. Toutefois, pour la carcasse éventrée et
sanglante, il a dû prendre pour modèle le cadavre d'un gros animal
local, probablement un bœuf de boucherie.
Avec
la figure de Marguerite, on a une forme de réalisme aussi, dans la
représentation d'une jeune fille aux joues rosées, portant une
coiffure, un vêtement et une parure à la mode de la fin du XVe
siècle, et pourtant cette représentation réaliste insiste sur la
pureté, la grâce, l'élégance de Marguerite, qui tranchent
d'autant plus violemment avec l'atrocité du dragon pustuleux et de
sa plaie sanglante :
Détail
de l'image précédente
Elle
porte une robe blanche unie, à la coupe simple, mais dont les plis
souples laissent deviner une étoffe précieuse, passée par-dessus
une chemise de la même blancheur aux manches bouffantes ; robe
et chemise sont ornées sur les bords de broderies d'or raffinées ;
une discrète chaîne d'or lui entoure le cou, portant peut-être un
pendentif modestement caché sous le col de la robe ; une
chevelure vaporeuse d'une blondeur qui semble faite du même or que
les broderies se déploie jusqu'au bas de son dos, chastement retenue
sur la tête par une tresse qui l'enserre ; l'auréole, à peine
esquissée, est du même or que la chevelure et les broderies ;
les lèvres sont légèrement entrouvertes, comme si elle prononçait la
prière que manifeste la position de ses mains jointes ; son œil
grand ouvert regarde sans peur et avec détermination en face
d'elle : ce n'est ni le dragon, ni la porte, ni la fenêtre
ouverte sur le ciel, mais un point qui n'apparaît pas dans la
composition. D'autres images représentant sainte Marguerite
émergeant du dragon peuvent nous laisser penser qu'il s'agit d'une
vision de Dieu, mais l'artiste, fidèle à ce trait réaliste, n'a
pas représenté la vision et nous laisse l'imaginer.
On
comprend donc bien que l'atrocité de cette représentation du dragon
a pour rôle de faire ressortir par contraste la pureté et la
détermination de la sainte. Il reste qu'aucun enlumineur n'a poussé
aussi loin le réalisme morbide, et qu'on ne saura pas ce qui a
motivé Jean Poyer ou sa commanditaire Anne de Bretagne à un tel
excès. Cet excès est d'autant plus étonnant pour un ouvrage
destiné à un très jeune enfant ! Pour vous attendrir, voici
le portrait du pitchounet à l'âge de deux ans, un an avant sa mort
de la rougeole.
Le
dauphin Charles Orland peint en 1494 à l'âge de deux ans, par le
Maïtre de Moulins (peut-être Jean Hey),
Musée
du Louvre, Paris
Je
ne sais s'il a eu le temps de son vivant de contempler les images du
livre qui lui était destiné, mais eusse-t-il été plus âgé
qu'une telle représentation était encore propre à susciter bien
des cauchemars ! On ignorait apparemment à cette époque que,
selon la formule consacrée de nos jours, « certaines images
peuvent heurter la sensibilité des jeunes enfants » ! Ou
alors s'agissait-il face à cette image terrifiante de renforcer la
trempe du futur roi de France ?
*
Il
y a déjà là beaucoup de mystère, mais je ne résiste pas à
l'envie d'en ajouter un peu en vous renvoyant à un article trouvé
au hasard en cherchant des renseignements sur le petit Charles
Orland. L'auteur y suggère que la mort prématurée de cet enfant et
des nombreux autres enfants mâles d'Anne de Bretagne (avec Charles
VIII puis avec Louis XII), dont la conséquence fut l'arrivée au
trône d'un cousin assez éloigné que nous connaissons sous le nom
de l'illustre François Ier, ne serait pas le fait du hasard...
Ce
n'est bien sûr qu'une hypothèse, qu'aucune véritable preuve
n'étaye, mais je la trouve intéressante mise en relation avec cette
image terrifiante de cadavre de dragon. Quel sinistre complot ne
pourrait-on pas soupçonner là ?
*
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sainte Marguerite
mardi 21 février 2017
Une auréole trop bien peignée
Dans
un article écrit en octobre dernier :
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2016/10/voyeurisme-et-femme-poisson-stoskopff.html,
à propos d'une enluminure représentant Bethsabée au bain, je vous
avais dit de bien retenir le nom de son auteur, Jean Bourdichon. En
effet, en explorant les manuscrits médiévaux, j'ai fait la
connaissance de ce peintre d'enluminures célèbre dans son domaine,
mais malheureusement pas dans le grand public, les enluminures étant
moins facilement visibles que les tableaux. C'est lui que je voudrais
vous faire découvrir aujourd'hui. Il a vécu en France dans la
deuxième moitié du XVe siècle. Je vous laisse faire quelques
explorations sur internet pour découvrir la grâce de ses portraits
de personnages comme de ses décors entourant les miniatures. Pour ma
part, je ne vous parlerai que d'une seule de ses œuvres : une
miniature représentant – cela ne vous étonnera pas ! –
Marguerite émergeant du corps du dragon. Il a en réalité peint ce
sujet à deux reprises :
- dans les « Heures de Frédéric d'Aragon », exécutées entre 1501 et 1504 ; référence du manuscrit : Paris, BNF, Latin 10532 ; la miniature représentant sainte Marguerite émergeant du dragon est au folio 380r ; vous pouvez la voir ici :
- dans les « Grandes Heures d'Anne de Bretagne », exécutées entre 1503 et 1508 ; référence du manuscrit : Paris, BNF, Latin 9474 ; la miniature représentant sainte Marguerite émergeant du dragon est au folio 205v ; vous pouvez la voir ici :et je vous la reproduis, car c'est le sujet du présent article :
Je ne peux regarder
cette peinture sans avoir des frissons. Tout y est travaillé avec
une sorte de perfection dans la plus petite minutie (et de fait, on
sait que les enlumineurs de cette époque suivaient généralement
une formation d'orfèvre), pour exprimer une douceur infinie d'où
toute passion, toute violence semble avoir été gommée. L'émotion
que je ressens à la regarder est très proche de celle que j'ai à
écouter certains morceaux de Jean-Sébastien Bach (comme la Passion
selon saint Matthieu, dont j'ai déjà parlé ici ; voir :
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/04/les-larmes-de-pierre.html):
chez Bach aussi, on a cette sensation de perfection, de pureté,
d'harmonie. Mais la passion, la violence sont bien là, sinon, ce
serait fade ! Elles sont juste admirablement contenues et
maîtrisées. Il en va de même dans cette miniature de Bourdichon,
que je vous invite à explorer du haut vers le bas.
Regardez l'auréole.
Elle est tracée du même mouvement de pinceau, et avec les mêmes
couleurs, que la splendide chevelure blonde de la sainte, comme une
continuation de cette chevelure, tout aussi bien peignée, ou comme
les bords d'un élégant chapeau de fourrure porté en arrière.
Certes, les traits de pinceau qui évoquent des cheveux ou des poils
peuvent aussi signifier des rayons, mais, alors que les auréoles
rayonnent habituellement du centre vers la périphérie, il s'agit là
d'un rayonnement circulaire, qui épouse la forme circulaire de
l'auréole, conférant à ce rayonnement un mouvement infini. Quant à
la lumière de l'auréole, au lieu de venir du centre, elle a son
plus grand éclat sur le tour : ce détail lui donne un effet de
volume, rappelant là encore l'intérieur d'un chapeau et semblant
lui donner une matérialité. Pourtant, tandis que la chevelure est
opaque, l'auréole est très légèrement translucide, laissant voir
les lignes de ciment séparant les pierres de la prison : à cet
indice, on voit qu'elle n'est pas d'une nature matérielle. Mais les
deux sont tellement proches que l'on pourrait aussi croire, au
contraire, que c'est Marguerite qui devient immatérielle.
D'ailleurs, ses yeux exagérément tournés vers le haut sont déjà
au Ciel. La sortie du corps du dragon, telle une nouvelle naissance
dans un état de pureté absolue (de nombreux textes insistent sur le
fait qu'elle est sortie « sans tache », « sans
blessure »), telle une résurrection christique, l'ont déjà
transformée en un être d'une autre nature, avant même sa véritable
mort en martyre.
Voyez plus bas comme sa
chevelure est vaporeuse et comme les vaguelettes en sont régulières.
Cet effet se répète sur un mode différent avec les plis du
vêtement : les plis du haut et du bas de la manche sont
parfaitement alternés, là encore comme dans certains morceaux de
Bach où une longue série de croches aiguës et graves se suivent
sur le même rythme dans un accord parfait qui pourrait durer
infiniment. Cependant, un creux plus sombre au niveau du coude
apporte une note inquiétante. On s'est déjà bien éloigné de
l'auréole rayonnante et translucide.
Descendons encore, et
l'horreur apparaît, avec les hideuses écailles du dragon, et son
affreux sang coagulé. Toute cette horreur fait ressortir par
contraste la pureté de la sainte. Regardez sa robe, non seulement
sans la moindre tache de sang, mais aux plis bien droits, sans le
moindre froissement, comme si elle sortait de chez le teinturier !
Elle ressort bien vierge, dans tous les sens du terme, de cette
épreuve d'engloutissement, qui peut signifier selon les lectures la
mort, le viol, ou même notre vie terrestre impure. Voyez aussi comme
son chapelet tombe à la verticale de l’œil du dragon, triste œil
vitreux, tourné lui aussi vers le haut, mais pas vers le Ciel :
pas la moindre violence apparente, mais une terrible violence
symbolique, par laquelle Bourdichon nous montre le dragon terrassé
par la sainte chrétienne !
Et pourquoi le dragon
tournait-il son œil humide vers Marguerite ? Dans un mouvement
de supplication ? Ou ne serait-ce pas plutôt dans un ultime
mouvement de désir, qui le tend encore dans ce dernier soubresaut de
son agonie. Regardez en effet cette langue rouge et palpitante qui se
dresse telle un phallus vers le genou de Marguerite dont la rondeur
cachée sous l'étoffe évoque toutes les courbes désirables du
corps féminin...
Mais attention à ne pas
se laisser enfermer dans une lecture unique. Bourdichon nous entraîne
dans un entrelacs de significations pareil à l'entrelacs du corps du
dragon dans sa peinture. Comme j'ai pu l'évoquer dans d'autres
articles
(http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/03/mon-dragon-damour.html
et
http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/07/le-dragon-cest-la-princesse.html),
le dragon peut représenter le principe féminin tout autant que le
principe masculin. Voyez le petit pied de Marguerite qui dépasse
proprement de sa robe : ne croirait-on pas y voir aussi un
phallus, mais bien différent de l'autre : puissant, maîtrisé,
sans couleur flamboyante, tourné vers le bas, il arrête, d'un geste
calme, mais fort, le mouvement du dragon qui voudrait continuer à
s'enrouler autour d'elle et à tendre vers elle sa gueule haletante.
Il rappelle aussi au Chrétien qui contemple cette image et qui
connaît par cœur les psaumes : « Tu
marcheras sur l'aspic et le basilic et tu fouleras au pied le lion et
le dragon. » (Psaume 90 ou 91, verset 13).
Dans cette dernière
image, tout en bas de la miniature, apparaît toute la violence du
dragon. Dans de nombreuses enluminures et dans de nombreux textes, le
dragon est multicolore. De fait, ce n'est pas une couleur en
particulier, mais le mélange – des couleurs, des formes, des
textures, des matières, qui était considéré comme négatif au
Moyen Age (voyez là-dessus les nombreux et excellents ouvrages de
Michel Pastoureau). Mais dans la plupart des enluminures, ces
couleurs variées du dragon apparaissaient comme des aplats
juxtaposés (comme un vêtement composé de plusieurs pièces
d'étoffes cousues entre elles). Jean Bourdichon est un des rares
peintres à donner à ses dragons un dégradé subtil, et le seul à
leur donner cette teinte qui va du bleu au jaune en passant par le
vert. Tout dragon que vous voyez ainsi est signé Bourdichon (outre
les deux sainte Marguerite signalées, il y a aussi un saint Lifard
assez célèbre dans les mêmes Heures d'Anne de Bretagne) !
Mais ce n'est pas tout : regardez le repli de sa queue. Une
troisième couleur, grise, apparaît, renforçant le contraste des
couleurs. Le dragon s'enroule sur son propre corps, évoquant cette
violence infinie de son désir inassouvi, mais aussi sa défaite :
si la queue porte, elle aussi, souvent une valeur phallique, c'est
ici un signe d'échec, l'extrémité en est pendante et plongée dans
l'ombre. En parlant d'ombre, avez-vous remarqué cette ombre étrange
de la queue sur la flanc du dragon ? Une ombre étonnamment
nette, rien à voir avec l'ombre douce de l'auréole, ni même avec
celle du pli du coude de Marguerite. D'où vient la source de lumière
qui projette cette ombre ? Peut-être légèrement de côté (de
notre côté à nous, un peu à notre gauche)... ou bien carrément
du bas ? Oui, car l'ombre est encore plus nette vers le bas !
Et précisément, cette couleur jaune du dessous du ventre du dragon,
ne vous semble-t-il pas qu'elle résulte d'une forte lumière
projetée d'en-bas ? Dans certains textes racontant la vie de
sainte Marguerite, le dragon surgit du sol, dans un grand tremblement
de terre, jaillissant du monde souterrain, c'est-à-dire de l'Enfer.
Pas de trou ni de fissure au sol qui en porterait la trace, sur cette
enluminure, mais des traces de sang éparses : sang du dragon ou
sang des damnés torturés, qu'il a apporté sous ses pattes ?
Quelle lumière pourrait venir d'en-bas, si ce n'est celle des
flammes de l'Enfer ?
*
* *
J'ai choisi de vous faire voyager dans cette œuvre du haut vers le bas. J'aurais pu, cela aurait été plus logique et plus exaltant, le faire du bas vers le haut ! Mais j'ai voulu vous montrer comment, derrière l'apparente douceur harmonieuse de cette peinture, sous le rayonnement éthéré de cette auréole trop bien peignée, régnait la violence du sang, du sexe, de la mort, du feu et de l'Enfer... Seulement, toute cette violence est parfaitement maîtrisée, dans le contenu du tableau par la sainteté pure et absolue de Marguerite, et dans sa forme par le tracé doux et fort à la fois du pinceau de Bourdichon. Ne pouvons-nous pas y lire que la peinture, que l'art, ont, tout autant que la sainteté, le pouvoir de maîtriser et de canaliser la violence?
*
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samedi 4 février 2017
Mourir pour le latin !
Il
y a mille ans, un jeune écolier (Guibert de Nogent, 1055-1124, qui
raconte cette anecdote une fois adulte) fait une petite pause dans
ses devoirs pour venir se blottir sur les genoux de sa mère.
Celle-ci, un peu inquiète, lui demande si son précepteur l'a encore
battu (oui, c'était la méthode pédagogique de cette époque-là !)
Le petit, gêné et ne voulant pas avoir l'air de dénoncer son
maître, lui assure que non. Mais la tendre mère soulève la chemise
de son fils :
« […]
elle vit mes petits bras tout noircis, et la peau de mes épaules
toute soulevée et bouffie des coups de verge que j'avais reçus. À
cette vue, se plaignant qu'on me traitait avec trop de cruauté dans
un âge si tendre, toute troublée et hors d'elle-même, les yeux
pleins de larmes : « Si c'est ainsi, je ne veux plus
désormais, s'écria-t-elle, […] que, pour apprendre le latin, tu
supportes un tel traitement ! » A ces paroles, la
regardant avec toute la colère dont j'étais capable : « Quand
il devrait, lui dis-je, m'arriver de mourir, je ne cesserais pour
cela d'apprendre le latin [...] ! » »
L'histoire est racontée
et citée dans le livre de Chiara Frugoni, Une journée au Moyen
Âge, Les Belles Lettres, 2013 (1e éd. en italien 2004), p.
197-200 (la traduction est celle d'E. Labande, publiée aux Belles
Lettres en 1981).
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mercredi 18 janvier 2017
Christine de Pizan, une féministe au XIVe siècle
Je
viens de finir avec le plus grand plaisir la lecture de La
Cité des Dames
de
Christine de Pizan (traduit et édité par Eric Hicks et Thérèse
Moreau, éditions Stock, 1986, réédité en 2000). Cette femme a
vécu aux XIVe et XVe siècles : elle est trop peu connue du grand
public, sans doute plus ou moins consciemment écartée des mémoires
par la culture patriarcale traditionnelle. On la cite souvent comme
la première féministe, ce qui n'a pas de sens bien sûr, car le mot
et la notion de féminisme sont anachroniques à cette époque (mais
cela sonne bien, et j'assume d'avoir choisi ce mot comme titre de cet
article!). On la cite aussi comme la première auteure féminine à
avoir vécu de sa plume, ce qui est exact. Née en Italie, arrivée
en France à 4 ans avec son père (astrologue de Charles V), mariée
à 15 ans avec un homme de 25 qu'elle a eu la chance d'aimer
tendrement, veuve à 25 ans, elle se retrouve seule avec trois jeunes
enfants à charge : elle décide de ne pas se remarier et
d'écrire des ouvrages pour gagner sa vie et celle de ses enfants (et
de sa vieille mère). Sa production est prolifique et sa vie longue.
Elle écrit son dernier ouvrage à 65 ans et meurt sans doute peu
après.
La
Cité des Dames
(écrit
entre 1404 et 1405) est une œuvre littéraire qui est en soi une
métaphore, la métaphore de l’œuvre architecturale et utopique
que serait une cité composée uniquement de dames manifestant de
grandes qualités. Christine imagine une discussion entre elle-même
et trois dames envoyées de Dieu : Raison, Droiture et Justice. Elles
l'aident à construire sa cité, d'abord en déblayant et en creusant
le terrain pour les fondations (c'est-à-dire en creusant et en
enlevant tous les préjugés à l'encontre des femmes), puis en
construisant les fondations (énumération de fortes femmes des temps
anciens, intelligentes, habiles, courageuses), les bâtiments (autre
énumération, en insistant sur les vertus de ces femmes), et les
toitures brillantes (les saintes). Ces énumérations ne sont pas des
catalogues ennuyeux, mais des récits vifs et bien menés. Et pour ne
pas lasser le lecteur, Christine les entrelace de petits dialogues
entre elle et les trois envoyées de Dieu, dans lesquels elle glisse
ses affirmations en faveur des femmes ou de l'égalité des sexes,
comme :
- « L'excellence ou l'infériorité des gens ne réside pas dans leur corps selon le sexe, mais en la perfection de leurs mœurs et vertus. » (p. 55)
- « Si c'était la coutume d'envoyer les petites filles à l'école et de leur enseigner méthodiquement les sciences, comme on le fait pour les garçons, elles apprendraient et comprendraient les difficultés de tous les arts et de toutes les sciences aussi bien qu'eux. » (p. 91)
- « Quand les hommes seront parfaits, alors les femmes les imiteront ! » (p. 210)
On
se dit en la lisant que Christine de Pizan est bien « moderne »
pour son époque. Mais une autre remarque plus amère s'impose :
nombre de préjugés qu'elle évoque, voire d'oppressions, envers le
sexe féminin, n'ont guère évolué en six siècles ! Comme le
disent Eric Hicks et Thérèse Moreau dans leur introduction (p.
15) : « L'étonnant est donc moins la précocité de son
message, l'intelligence de son argumentation, que la constance de la
bêtise, la ténacité des adversaires, la vitalité des arguments
les plus éculés. » Hélas...
*
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vendredi 23 décembre 2016
Du sang du dragon au sang de Marguerite
J'ai
déjà écrit il y a presque deux ans un article sur le sang du
dragon, où j'évoquais notamment le sang du dragon de Marguerite
dans les enluminures qui les représentent. Je vous invite à le
relire en guise d'introduction : http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/02/sang-de-dragon.html. Depuis
février 2015, j'ai progressé dans ma recherche et approfondi
certains points, notamment celui-ci, passionnant, du sang du dragon.
J'y reviens donc avec de nouvelles révélations !
Avant
tout, rappelons que le sang de dragon est un produit bien connu au
Moyen Âge. On en fait mention dans de nombreuses recettes qui
évoquent ses multiples propriétés : arrêt des hémorragies,
remède contre la stérilité, resserrement de la vulve d'une
prétendue vierge. Le produit réel vendu par les apothicaires était
vraisemblablement issu de végétaux ou de minéraux, de couleur
rouge bien sûr !
Photographie
que j'ai prise cet été au Musée de l'Apothicairerie à Heidelberg,
en Allemagne
Par
rapport aux enluminures représentant Marguerite émergeant du
dragon, on constate que le sang du dragon est très daté. Il
n'apparaît qu'à la fin du XIVe siècle, et se développe ensuite
tout au long du XVe siècle et un petit peu au début du XVIe siècle
(qui marque de toute façon la fin progressive de la production de
manuscrits et d'enluminures à grande échelle en Europe
occidentale). Quand on cherche l'origine de cette apparition du sang,
on est frappé d'une concordance chronologique, et qui n'est pas
anodine, puisqu'il s'agit du sang du Christ ! Émile Mâle (dans
L'Art religieux de la fin du Moyen Âge en France. Étude sur
l'iconographie du Moyen Âge et sur ses sources d'inspiration,
Paris, Armand Colin, 1995 (1e éd. 1908), p. 108) rappelle que
« c'est au XIVe et au XVe siècles que le sang divin
ruisselle. » : il évoque d'abord les visions d'auteurs
mystiques de cette époque qui voyaient le sang divin couler comme un
fleuve ou Jésus couvert de sang, puis revient à l'iconographie avec
le sang coulant des plaies de Jésus.
La
fascination de cette époque pour le sang coulant d'une blessure est
sans doute à mettre en relation avec les nombreux « fléaux »
qui s'abattirent sur l'Europe du XIVe siècle : famines au début
ou au milieu du siècle, suivies de la fameuse grande peste qui
apparaît pour la première fois en Europe en 1348 et dont les
soubresauts se feront sentir encore plusieurs siècles après, sans
parler de nombreuses crises économiques et de guerres. Cela
suffirait déjà à expliquer l'attirance pour les représentations
de créatures effrayantes, de la douleur et du sang ; mais le
sang coulant de blessures est aussi devenu directement visible sur la
place publique avec les déambulation des flagellants, dont le
mouvement a pris des proportions considérables en 1349. Il
s'agissait de mouvements fanatiques dont les membres se flagellaient
en public avec des lanières hérissées de pointes métalliques,
pour se mortifier, en mémoire de la Passion du Christ. Tous ces
éléments expliquent l'apparition de ce sang coulant de la plaie du
dragon dans les enluminures. Son sang peut être celui des douleurs
et des cruautés de l'époque ; il peut plus précisément
représenter celui du Christ par le transfert de Marguerite, figure
christique, à son propre bourreau qu'est le dragon.
Transfert...
ou pas ? En effet, dans deux enluminures de la fin du XIVe
siècle, du sang apparaît également sur le pan de la robe de
Marguerite qui dépasse de la gueule du dragon ou coulant comme de la
bave de la gueule du dragon.
Toulouse, BM,
1272, f. 1r
Vesoul, BM,
27, f. 143v
D'où
vient donc ce sang ? Il n'y a aucune raison pour que le dragon
perde du sang par la gueule. Ce ne peut donc être que le sang de
Marguerite elle-même ; mais le sang de Marguerite au moment où
elle pénétrait dans la gueule du dragon, car lorsqu'elle en émerge,
sur ces deux enluminures comme sur toutes les autres, la propreté et
la netteté de sa robe témoignent du miracle de sa pureté. Pas une
seule tache de sang, ni du sien, ni de celui du dragon !
*
Suite à cet article de blog, j'avais écrit en 2018 un article dans le magazine Mythologie(s), beaucoup plus long que celui-ci et qui traite le sujet en détail.
Vous pouvez accéder à la version auteur de cet article en le téléchargeant depuis cette page :
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03310663v1
*
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mardi 8 novembre 2016
Croisements de regards en eaux poissonneuses
En feuilletant d'anciens articles de ce blog, j'ai retrouvé un
article complètement oublié d'il y a sept ans dans lequel
j'évoquais, comme dans le dernier article, le motif de la femme au
bain surprise par un homme. Il s'agissait d'un poème de La Fontaine
qui, lui, prenait le contre-pied de ce célèbre motif, puisqu'il
s'agissait au contraire d'un homme surpris au bain par une femme !
Mais ce qui est amusant, c'est que ce poème se concluait... sur une
histoire de poisson ! Un poisson qu'il était question de voir
sans le consommer, et qui évoquait une toute autre gourmandise...
*
Pour mémoire, l'article sur le jeune homme surpris au bain dans le
poème de La Fontaine :
à comparer avec l'article sur le voyeurisme et les femmes-poissons :
Bonnes lectures et bon appétit !
*
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samedi 22 octobre 2016
Voyeurisme et femme-poisson (Stoskopff, épisode 5)
Je
poursuis ma série d'articles sur les tableaux de Stoskopff, encore
avec un poisson, une carpe, comme dans l'épisode 3, mais vivante
cette fois.
Nature
morte au réchaud, aux piverts et au baquet, 54,5 x 73. Bâle,
Kunstmuseum, vers 1630-1640.
Sur
une table en bois dont on ne voit pas les extrémités, face à un
fond noir (toujours la même table, toujours le même fond) sont
posés trois objets.
A
gauche, un artichaut exalte discrètement mais sûrement sa
perfection géométrique, qu'il révèle en s'ouvrant doucement au
terme d'une lente cuisson au-dessus d'un réchaud rempli de braises
rouges.
Puis,
deux piverts morts, arborant les mêmes couleurs que le réchaud et
l'artichaut : gris chaud tirant sur le vert, rouge sombre et
éclats de blanc lumineux. Le premier pivert semble endormi, tandis
que le second se donne visiblement en sacrifice, montrant au
spectateur les plumes plus douces et blanches de sa gorge offerte et
laissant sa tête dépasser juste au niveau de l'arête de la table,
attendant le couperet qui viendrait la trancher.
Mais
notre œil est irrésistiblement attiré par l'énorme figure claire
qui occupe les deux tiers de la composition. Un baquet de bois blanc, clair, propre, sans tache, directement sorti de l'atelier du
tonnelier, dépasse assez largement de la table, sans susciter
pourtant d'impression de déséquilibre, car il s'impose dans le
tableau, comme doué d'une force propre. L'eau contenue dans le
baquet est pure, propre, transparente. On ne la distinguerait presque
pas de l'air si le peintre n'y avait marqué l'ombre du côté opposé
du baquet, ainsi que deux fins, presque imperceptibles liserés
blancs, reflets de la lumière d'une fenêtre invisible dans le
tableau. C'est là que repose une carpe vivante.
Tout
ce qui précède, le fond noir, la table droite, l'artichaut cuisant,
les piverts morts, le baquet neuf, et l'eau limpide, tout cela n'est
qu'un écrin pour cette carpe. Longue, bien en chair, mais gracieuse
et souple, elle flotte, indolente, donnant paresseusement quelques
coups de ses nageoires ouvertes pour tourner dans cette prison
lumineuse. Ses écailles, rendues avec minutie, épousent la rondeur
de son corps en un dégradé : sombre sur le dessus, il atteint
à l'approche du ventre une telle brillance que l'on croirait à une
source de lumière au fond du baquet. A son œil noir ovale semble
répondre un autre ovale noir, celui de la poignée de droite du
baquet. Un œil aussi ? J'y viens...
Cette
carpe si sensuelle qui s'offre à la vue du spectateur dans ce baquet
rempli d'eau n'est pas sans évoquer un corps féminin. Nous l'avions
déjà vu avec la carpe de l'épisode 3, même si celle-là était
morte. Mais
cette fois-ci, ce n'est pas seulement un corps féminin que m'évoque
la carpe, mais
aussi un motif célèbre, dont la peinture (d'un tout autre genre que
celle de Stoskopff) se délecte, celle de la femme surprise au bain.
L'interdit (le « tabou », pourrait-on dire) qui pèse sur
la vision de la femme nue au bain par un homme est un motif
ancestral : on le retrouve, je pense, dans les rituels et les
légendes de presque toutes les civilisations. Je me limiterai à
quatre exemples, les plus fréquents dans l'art de l'Europe
occidentale du Moyen Âge
et des débuts de l'époque moderne, et que Stoskopff – évidemment
– n'ignorait pas.
- Dans la mythologie gréco-romaine, Actéon, pour avoir vu la déesse Artémis (Diane) se baignant nue, est aussitôt mis à mort, transformé en cerf et dévoré par ses propres chiens.
- Dans la Bible (Ancien Testament), David surprend Bethsabée nue au bain : ce n'est pas le voyeur qui subit le châtiment, mais celui-ci est reporté sur le mari de Bethsabée, envoyé au combat pour y mourir et pour que David puisse épouser sa femme.
- Encore dans la Bible (Ancien Testament), deux vieillards, qui ont espionné la jeune Suzanne nue au bain et l'ont accusée d'adultère pour se venger de sa froideur, sont confondus par Daniel et condamnés à mort.
- Enfin, trois célèbres romans du Moyen Âge, des XIVe et XVe s., les deux premiers en français et le troisième en allemand, racontent l'histoire de la fée Mélusine : son époux le comte de Lusignan l'espionne par un trou de la porte tandis qu'elle prend son bain nue, et il découvre ce qu'il était interdit de voir et de savoir : le bas de son corps est en forme de dragon, de serpent, de poisson (variantes de la même monstruosité) ; la fée quitte son mari, retire sa protection sur le pays et jette sa malédiction sur toute la descendance des Lusignan.
Diane et Actéon,
peints par Giuseppe Cesari, 1602-1603
Bethsabée au bain,
peinte par Jean Bourdichon dans les Heures de Louis XII, vers
1498-1502
A
propos, retenez bien ce nom de Jean Bourdichon : c'est une autre
de mes découvertes récentes, et je vous en parlerai bientôt !
Suzanne
et les vieillards, peints par Tintoret, 1555
Mélusine surprise par
le comte de Lusignan, peints dans un manuscrit du Roman de
Mélusine de Couldrette, BNF Fr 24383, XVe s.
Alors, que
pensez-vous de la ressemblance ? Ne trouvez-vous pas comme moi
que cette carpe est une femme au bain ? Regardez bien la
dernière image : la cuve dans laquelle se
baigne Mélusine ne ressemble-t-elle pas étrangement au baquet de
notre tableau ? J'aurais même pu vous montrer une autre
illustration où Mélusine se baigne dans une cuve comportant deux
anses façonnées exactement de la même manière que celles du
baquet. Et, de la femme à moitié dragon à la femme entièrement
poisson, il n'y a qu'un pas ! Elles ont la même queue couvertes
d'écailles en dégradé...
Mais, me direz-vous, il manque le voyeur ! C'est ce que vous
croyez... Moi, je compte de nombreux voyeurs...
D'abord, les piverts. Eh oui, que sont ces piverts (ou ce poulet,
dans une variante de ce tableau), si ce n'est des voyeurs punis
d'avoir transgressé l'interdit ? Pour Actéon, j'ai choisi un
tableau où le voyeur est en cours de transformation ; mais
certains peintres ont choisi de le représenter encore homme entier
ou déjà cerf entier. Pourquoi les piverts ne seraient-ils pas le
résultat de l'infortunée métamorphose suivie de mort de deux
voyeurs venus ensemble (comme les deux vieillards de Suzanne)
contempler la carpe-femme nue ?
Ensuite, cet œil, que j'ai laissé tout à l'heure en suspens ;
cet œil formé par le trou rond de l'anse creusé dans le bois, ne
vous rappelle-t-il pas un autre trou ? Le trou dans la porte en
bois de Mélusine, eh oui ! Pourtant on ne voit rien derrière
le baquet, on ne voit pas le voyeur coller son œil au trou ou, si ce
trou est lui-même son œil, on ne voit que l’œil de ce voyeur. Il
est invisible, en effet, mais il est là, tapi dans l'obscurité
épaisse du fond noir de Stoskopff. Et c'est sans
doute lui, le peintre lui-même, qui se cache derrière cet œil.
Enfin, le dernier voyeur... c'est nous, bien sûr ! Nous qui sommes le
voyeur principal dans
les tableaux ci-dessus représentant les femmes au bain, où, tandis
que David ne voit Bethsabée que de loin et de dos, que les
vieillards se contorsionnent derrière une haie malgré leurs
rhumatismes pour apercevoir un orteil de Suzanne, que le comte de
Lusignan ne voit la scène que d'un petit trou, le peintre nous offre
à nous une vision large et sous le meilleur angle de l'objet de leur
concupiscence ! Je me prends à
rêver que Stoskopff fait de même, et que c'est à
dessein qu'il nous offre cette vue plongeante sur la belle
carpe-femme, qu'il avance le baquet au-delà du bord de la table,
qu'il l'éclaire comme par un projecteur : tout cela est pour
nous !
Cadeau offert sans contre-partie ? Non, car nous sommes
nous-mêmes observés, à la fois par l’œil de la carpe, objet de
notre vue, et par l’œil du peintre (à travers le trou), dans un
jeu étourdissant de miroirs qui finit par nous mettre mal à l'aise,
et par nous faire baisser le regard, enfin ! Le peintre a gagné,
à ce jeu-là !
*
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