samedi 7 mars 2015

Perle, dragon et accouchement


Cet article sera un compte-rendu de l'un des articles qui m'a le plus étonnée et intéressée dans mes lectures sur sainte Marguerite et le dragon, car il relie tous les éléments de cette légende (l'héroïne ressortant du dragon, la signification de son nom « Margarita » = « perle » en latin, sa protection des accouchements) et leur donne du sens.
Albert Jean-Pierre, « La légende de sainte Marguerite : un mythe maïeutique ? », in Razo, Cahiers du Centre d’Études Médiévales de l'Université de Nice, 8, 1988, p.19-31.
L'auteur part de plusieurs textes chrétiens anciens qui prennent la perle comme symbole de Jésus Christ. De même que la perle se cache tout au fond de la mer, à l'intérieur de l'huître laide et grossière, de même Jésus cache sa splendeur divine sous des apparences humbles, il naît dans une étable et se laisse crucifier. Or on retrouve ces éléments dans la légende de Marguerite, d'une beauté parfaite aux sens propre et figuré et qui subit sans protester les pires tortures. Et parmi ces tortures, l'une retient l'attention de l'auteur : Marguerite est d'abord brûlée par des torches, puis jetée dans un bassin d'eau. L'eau et le feu. On les retrouve à propos de la perle qui naissait, pensaient les Anciens, de la fécondation de la rosée ou de l'écume de la mer, par le soleil (vous voyez au passage le rapprochement avec Aphrodite, née aussi de l'écume de la mer et apparue dans un coquillage, mais cela fera l'objet d'un autre article!). On retrouve aussi l'eau et le feu dans la figure du dragon qui, comme vous le savez, crache du feu, et qui, dans de nombreuses cultures, naît de l'eau ou vit dans des eaux souterraines... Enfin, Marguerite est jetée dans un affreux cachot, puis dévorée par un affreux dragon, deux éléments à mettre en relation avec la perle enfermée dans l'affreuse huître.
L'auteur poursuit en évoquant des bestiaires du Moyen Age qui racontent comment l'hydre, un animal imaginaire, fait exprès de se faire dévorer par le crocodile pour ensuite le déchiqueter de l'intérieur et en ressortir indemne. Ces bestiaires font de l'hydre le symbole de Jésus Christ, et comparent son incarnation dans le ventre de la Vierge et son supplice sur la Croix au ventre du crocodile. Or, cette histoire d'hydre et de crocodile fait évidemment penser à Marguerite se laissant dévorer par le dragon puis en ressortant indemne après l'avoir déchiqueté de l'intérieur.
Partant de ces rapprochements, l'auteur pense pouvoir expliquer ainsi le fait que sainte Marguerite était la protectrice des accouchements. Puisque le ventre de la Vierge est comparé par des auteurs anciens au ventre du « crocodile » et même à l'enfer, ce sera a fortiori le cas du ventre d'une simple femme, et le parcours de l'enfant qui vient au monde sera celui d'un être qui, comme la perle, comme Jésus, comme Marguerite, a été enfermé dans un lieu laid et terrifiant, et en ressort indemne, dans toute son intégrité et sa perfection.
Si je synthétise, l'auteur se livre à plusieurs parallélismes que l'on pourrait résumer par la phrase : « D'un lieu affreux, effrayant et sombre, où il était enfermé et caché, sort à la lumière un être (une chose) indemne, pur et parfait. » Ce qui se décline en :
  • De l'huître, sort la perle.
  • Du ventre de la Vierge / De l'humble condition terrestre / Du monde de souffrances des mortels, sort Jésus Christ.
  • Des enfers, sort le héros qui y a effectué une descente (j'en ai moins parlé, mais cet aspect est rapidement évoqué par l'auteur).
  • Du ventre du dragon, sort Marguerite / Margarita.
  • Du ventre de la femme, sort le nouveau-né.
L'auteur termine en évoquant la déclaration de Marguerite avant sa mort (d'après La Légende dorée de Jacques de Voragine) assurant que tout accouchement se déroulerait bien si on lisait l'histoire de sa vie pendant l'accouchement ou si on en déposait une version écrite sur le ventre de la parturiente. Cette déclaration témoigne en fait a posteriori d'une pratique déjà bien ancrée quand Jacques de Voragine écrit, au XIIIe s. On en a un autre témoignage par l'archéologie, grâce aux sachets accoucheurs de sainte Marguerite. Je ne m'y étends pas (mais je consacrerai peut-être un autre article à ce sujet passionnant) : en quelques mots, il s'agit de sachets utilisés comme talismans et contenant entre autres un parchemin plié en petit et contenant d'une écriture minuscule des épisodes de la vie de sainte Marguerite ainsi que diverses formules magiques. On en a retrouvé quatre aux XIXe et XXe s. Le plus frappant est que certains de ces sachets, dont des éléments remontaient au XIIIe s., étant encore en usage dans les familles (à qui ils ont ensuite été rendus) !

1 commentaire:

  1. Bravo à nouveau et peut-être un point sur lequel nos recherches se croisent à nouveau : la descente aux enfers.
    Ici, celle d'Inanna (plus tard Ishtar, et Aphrodite en Grèce, Turan en Étrurie et Vénus Victrix à Rome).

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Descente_d'Inanna_aux_Enfers

    (Amusant d'observer ce qu'on fait les Akkadiens avec cette encombrante héroïne...)

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