mardi 15 mai 2012

Quand Félix prend parti


Les Gaulois sont à la mode cette année, notamment à travers une excellente exposition à la Cité des Sciences et de l'Industrie, à la fois extrêmement ludique (donc accessible aux jeunes enfants) et énormément documentée (donc pleinement satisfaisante pour des adultes cultivés et curieux). L'un de ses principaux intérêts est de montrer que l'image que nous avons du Gaulois est une construction subjective dont les sources sont multiples, des écrivains romains contemporains des Gaulois dont l'intérêt politique était de valoriser leurs qualités guerrières, mais de rabaisser leur aspect civilisé, à la caricature bon enfant d'Astérix, en passant par les Gaulois symbole de la lutte française contre l'empire germanique au XIXe s., ou encore par Vercingétorix flambeau aussi bien de la Résistance que du régime de Vichy lors de la deuxième guerre mondiale.

C'est avec toutes ces idées fort intéressantes en tête que je préparais il y a quelques mois un cours pour mes élèves de 4e, voulant les faire travailler sur une longue et relativement célèbre phrase d'un général romain du IIe s. av. JC cité par Tite-Live (historien romain du Ier s. av. JC), dans laquelle il décrit l'aspect physique des guerriers gaulois. Comme je le fais souvent en ce cas, surtout que le texte comportait des mots assez rares, j'ai comparé plusieurs traductions françaises.

Or, j'ai été assez surprise de constater que les chevelures « rutilatae » des guerriers gaulois étaient parfois traduites comme « rousses », parfois comme « teintes en rouge », ce qui est loin d'être pareil. Quand aux « tripudia », tandis que les uns en font des « bonds » ou des « trépignements », d'autre en font des « danses ». Naturellement, pour vérifier tout ça, je me tourne vers le Gaffiot, le plus célèbre et le plus utilisé des dictionnaires latin-français, publié par Félix Gaffiot en 1934. Et là, j'ai été plongée dans des abîmes de perplexité!

En effet, l'adjectif « rutilatus » évoque bien l'idée de « teint en rouge » (ou en roux), d'autant plus qu'il est tout simplement le participe passé du verbe « rutilo », « teindre en rouge ou en roux », et qu'il existe un autre adjectif (« rutilus ») pour dire « roux » ; mais... le Gaffiot donne aussi le sens de « roux » (c'est-à-dire roux naturellement, et pas à la suite d'une teinture) avec une seule référence : celle précisément du texte de Tite-Live dont je vous parle!

Quant à « tripudia », le mot désigne exactement une danse comportant des bonds, et il s'est spécialisé dans la désignation d'une danse religieuse exécutée par les Saliens, une catégorie particulière de prêtres romains. Dans le cas des Gaulois., ils s'agit sans doute d'une danse guerrière ritualisée (du genre des « hakas » des guerriers (puis rugbymen) de Nouvelle Zélande!). Or là aussi, Gaffiot nous propose une seule traduction par « bonds » avec une seule référence : encore celle de notre texte de Tite-Live!

Voilà donc que le Gaffiot, que je prenais pour une autorité objective, se permet de prendre parti. Et les conséquences sur le sens du texte n'en sont pas anodines!!! Dans tous les cas, les guerriers gaulois paraissent effrayants, mais dans le cas (vers lequel voudrait nous pousser Gaffiot) de guerriers naturellement roux exécutant des bonds (voire des trépignements, comme des enfants capricieux), ce sont juste des sauvages effrayants par leur nature ; tandis que dans le cas de guerriers aux cheveux teints d'une couleur vive et exécutant une danse ritualisée, ce sont les représentants d'une civilisation, d'une culture.

Comme souvent dans ce blog, la conclusion sera qu'il faut se méfier des idées reçues, et toujours se poser des questions, enquêter et tâcher d'aller aux sources.

*

Pour finir, voici le texte en question de Tite-Live, et la traduction (adaptée de trois traductions1) qui me semble la meilleure :


Procera corpora, promissae et rutilatae comae, vasta scuta, praelongi gladii; ad hoc cantus ineuntium proelium et ululatus et tripudia, et quatientium scuta in patrium quendam modum horrendus armorum crepitus, omnia de industria composita ad terrorem.
Leur forte taille, leur chevelure flottante et teinte en rouge, leurs boucliers immenses, leurs épées démesurées, leurs chants de circonstance au moment d'engager le combat, leurs hurlements, leurs danses guerrières, le fracas horrible des armes heurtant les boucliers d'après un usage ancestral, tout est organisé à dessein pour inspirer la terreur.

Tite-Live (Ier s. av. JC), Histoire romaine, XXXVIII, 17 (2-6)
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1 La traduction de Nisard de 1864 (donc antérieure au Gaffiot), disponible sur le site Itinera Electronica, la traduction du manuel de latin de 4e de 2011 (Marie Berthelier et Annie Collognat-Barès) et une troisième trouvée sur une photocopie dans mes archives pour laquelle je n'ai malheureusement pas de référence de traduction.



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