vendredi 2 octobre 2009

Voyage dans l'Asie Mineure imaginaire

Me revoilà encore entre Grèce et Mésopotamie (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2009/02/entre-grece-et-mesopotamie.html) avec deux pays situés en Asie Mineure (l'actuelle Turquie (à propos, vous savez que dans l'Antiquité, il n'y avait pas de Turcs en Turquie, ils ne sont arrivés que vers le XIIe s.)) : la Phrygie et la Lydie.


Ce qui rend ces deux pays intéressants pour moi, c'est qu'ils sont très connus à la fois par des sources grecques et par des sources assyriennes ; ces pays, et surtout leurs souverains vedettes : Midas de Phrygie (« Mita » chez les Assyriens) et Gygès de Lydie (« Guggu » chez les Assyriens).

Les données historiques des tablettes assyriennes et des historiens grecs (ou plutôt d'un historien, Hérodote) se recoupent, ce qui est passionnant à étudier, mais qui serait un peu trop long et complexe pour un article de blog.

Sachez simplement, pour vous situer dans le temps, que Midas a régné en Phrygie de 738 à 695 av. JC et que Gygès a régné en Lydie de 687 à 652.


Mais parallèlement aux données historiques, ces deux rois ont donné naissance chez les Grecs à plusieurs légendes qui peuplent encore notre imaginaire.


Petit inventaire :


Midas et la Phrygie

  • Le père de Midas, Gordion, est le fondateur du royaume de Phrygie. Selon la légende, il aurait noué le timon d'un char par un noeud impossible à dénouer, sauf pour celui qui deviendrait le maître de l'Asie. Alexandre le Grand, au IVe s. av. JC, régla le problème en le tranchant. C'est pourquoi on dit encore aujourd'hui « trancher le noeud gordien » quand on résout un problème insoluble d'une manière brutale et inattendue, mais efficace.

  • Midas, en récompense d'un service rendu à Dionysos, aurait acquis de celui-ci le don de transformer en or tout ce qu'il touchait. Finalement désappointé quand il se rendit compte que cela posait problème pour boire, manger et embrasser ses enfants, il obtint que le charme soit levé et dut pour cela se baigner dans le fleuve qui porte encore aujourd'hui le nom de Pactole. Ce fleuve charriait réellement des paillettes d'or, d'où cette légende ; mais il nous est resté en français le mot « pactole ».

  • Midas, en punition d'une insulte faite à Apollon (il avait eu le mauvais goût de lui préférer la musique d'un autre, lors d'un concours!), aurait acquis de celui-ci une paire d'oreilles d'âne. Son coiffeur, seul au courant, confia tout de même l'infamant secret à la terre, sur laquelle poussèrent des roseaux qui répétèrent au vent « Le roi Midas a des oreilles d'âne ».

  • De là à y voir l'origine du bonnet phrygien... Je n'en avais jamais entendu parler, mais l'explication suivante me semble séduisante : « Il se peut que la coiffure des souverains de Phrygie ait été une sorte de mitre faite de la peau du crâne d’un âne à laquelle adhéraient encore les oreilles. Les Grecs auraient inventé l’histoire de Midas et l’auraient enjolivée a posteriori pour expliquer cette coutume insolite. Ce bonnet devint plus tard le symbole des esclaves affranchis, c’est la raison pour laquelle les révolutionnaires français le reprirent comme emblème et qu’il devint l’un des symboles de la République Française. » (trouvé sur le site « Clio la Muse » : http://www.cliolamuse.com/spip.php?article273). Nous voyons en effet tous les jours ce bonnet phrygien sur la tête de Marianne, sur les timbres français et sur certaines pièces d'euros françaises (autrefois sur les francs). C'est aussi le bonnet qui coiffe la tête des schtroumpfs! Quant au bonnet d'âne des écoliers, je ne sais s'il faut remonter à Midas pour l'expliquer...

  • Evidemment, Midas nous évoque aussi une célèbre entreprise de remplacement de pots d'échappement. Difficile de voir le lien avec notre roi, à moins que Midas se purifiant dans le Pactole soit vu comme une métaphore de l'action purificatrice du pot d'échappement! Cependant leur logo renvoie clairement à lui, avec la petite couronne royale en guise de point sur le i, et l'aspect doré du fond du logo.


Gygès et la Lydie

  • L'histoire de la prise de pouvoir de Gygès sur l'ancien roi Candaule telle que la raconte Hérodote est un de mes passages préférés de la littérature : deux hommes et une femme, orgueil, confiance, honte, honneur, vengeance, et implicitement amour, désir, ambition, bref tous les ingrédients pour faire une superbe tragédie. Quel dommage que Racine ne s'y soit pas attelé! Pour lire ce texte : Livre I, chapitres VIII, IX (http://mercure.fltr.ucl.ac.be/HODOI/concordances/Herodote_HistoiresI/lecture/1.htm) puis X, XI, XII (http://mercure.fltr.ucl.ac.be/HODOI/concordances/Herodote_HistoiresI/lecture/2.htm)

  • Les Grecs préféraient toutefois une version de la légende moins portée sur les sentiments et le tragique, et plus merveilleuse, dans laquelle Gygès n'est qu'un berger et prend le pouvoir sur le roi Candaule simplement grâce à un anneau magique qui rend invisible. Platon a notamment repris cette légende pour en faire une réflexion sur la conscience (en gros : saurions-nous nous retenir de faire le mal si nous avions la possibilité d'être invisible?). On retrouve d'ailleurs ce motif de l'anneau qui rend invisible dans de nombreuses légendes du monde entier, une de ses apparitions les plus récentes étant au XXe s., dans Le Seigneur des Anneaux de Tolkien.

  • L'un des successeurs de Gygès, Crésus, qui régna de 560 à 546, et dont l'histoire est étroitement liée à celle des Grecs et à celle des Perses, était, comme Midas, réputé pour sa richesse et a laissé son nom dans la légende, avec l'expression « riche comme Crésus ».


Bref, la prochaine fois que vous tomberez en panne de pot d'échappement, il faudra bien trancher le noeud gordien et aller chez Midas. Peut-être mériteriez-vous un bonnet d'âne pour avoir mal entretenu votre voiture, mais il va bien falloir entamer votre pactole, même si vous n'êtes pas un Crésus, et lâcher quelques pièces au bonnet phrygien. Ah! Si vous aviez eu un anneau d'invisibilité, vous auriez filé avec le pot sans payer! Mais ce n'est pas tous les jours, qu'on fait un voyage dans l'Asie Mineure imaginaire...



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