jeudi 5 février 2009

Ah? Vous êtes professeur de latin?


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Aujourd'hui, je ne vous offrirai pas un article instructif ou littéraire, mais un billet d'humeur. Je souhaite en effet exprimer ma lassitude (pour ne pas employer un mot plus grossier!) envers des pratiques dont souffrent la plupart des professeurs et notamment ceux de langues anciennes, ... et en particulier moi-même!

Où que je mette les pieds en-dehors de mon milieu professionnel, si le hasard ou la nécessité conduit un interlocuteur à me demander mon métier et à me faire préciser (vous enseignez, mais quoi? et où?), j'ai aussitôt droit à la litanie suivante ou à une de ses variantes:
- Vous en pensez quoi, vous, de toutes ces réformes?
- Vous avez vu le film Entre les murs? Ça se passe vraiment comme ça?
- Vous avez beaucoup de délinquants dans votre collège ZEP du 93? Vous n'avez pas peur d'aller travailler?
- Vous ne trouvez pas que l'orthographe a régressé? Mon fils m'a écrit une carte postale de vacances, il y a une faute d'orthographe par mot ; alors que mon père, qui est arrivé en France à 7 ans sans parler un mot de français, ne fait pas une faute! Mais c'était l'école de la IIIe République (variante: de la IVe )!
- Vous êtes pour la méthode globale ou pour la méthode syllabique?
Et surtout:
- Ça s'enseigne encore, le latin?
- Et vous avez beaucoup d'élèves qui font du latin, dans votre collège ZEP?
- Finalement, ça sert à quoi, le latin?
- Ah! Justement, mon fils fait du latin, mais il n'aime pas ça (var.: il a commencé le latin, mais il a abandonné cette année ; var.: il n'a pas voulu faire de latin).
- Ah! Le latin! J'en ai fait quand j'étais au collège! Je détestais ça (var. plus rare: j'adorais ça)! Ma prof était une vieille bique (var.: une jeune inexpérimentée)! On ne faisait que traduire la Guerre des Gaules de César (var. : les Catilinaires de Cicéron)...

STOP! Quand je suis hors de mon milieu professionnel, c'est pour penser à autre chose : à m'amuser si je participe à une fête, à mes vacances si je prends un taxi, à un bon repas si je fais mes courses, à mon enfant si je la conduis à l'école, à ma santé si je suis chez le médecin, etc.

Je suis prête à bâtir des argumentations solides sur la nécessité d'apprendre les langues anciennes quand je fais du prosélytisme envers les élèves de 6e de mon collège et leurs parents, ou bien face à ma hiérarchie, ou encore dans un cadre revendicatif contre des réformes dangereuses pour cet enseignement, ou enfin sur mon blog personnel (l'article « A quoi sert-il d'apprendre » du 29 octobre dernier (http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/10/quoi-sert-il-dapprendre.html), s'il concerne tous les apprentissages, s'applique particulièrement bien à celui des langues anciennes). Mais continuer à mobiliser mon énergie et mon esprit pour développer de semblables arguments dans une fête, un taxi ou un cabinet médical, alors que mon interlocuteur a lancé ces questions comme un sujet de conversation badin, à l'instar du temps qu'il fait, mais en réalité, s'en fiche complètement, non!

Ce n'est pas par hasard que j'ai cité cette catégorie en dernier, car le personnel médical est le pire adepte de ces pratiques! Ses membres doivent penser qu'il faut distraire le patient par un sujet de conversation extérieur à l'acte médical. Je vous assure pourtant que moi, quand je suis, un peu stressée, livrée aux mains d'une blouse blanche (si l'on peut dire), une seringue dans le bras ou une roulette dans la bouche, j'ai envie que l'on me dise: « Attention, je vais piquer. », « Je suis en train de mettre un amalgame pour reboucher le trou de votre dent. », « Je prends un petit aspirateur pour retirer le bouchon de votre oreille. », et pas « A quoi ça sert, d'apprendre le latin? »

Le pire a sans doute été atteint il y a quelques jours, et c'est ce qui m'a fait sortir de mes gonds et décidé à écrire cet article. Cela s'est passé à la porte d'un bloc opératoire, oui, je ne mens pas, à la porte d'un bloc opératoire, situation où, vous me l'accorderez, même pour une opération bénigne et programmée comme c'était mon cas, on se sent un peu tendu et préoccupé par tout autre chose que par des considérations professionnelles! Eh bien, jusque là, une infirmière me dit: « Ah? Vous êtes prof de latin? C'est quoi les avantages et les inconvénients? Parce que mes enfants, ils ont eu la feuille, ils ont dit qu'ils voulaient pas en faire, mais je sais pas s'ils ont eu raison... » J'ai répondu avec un sourire crispé que ce n'était pas vraiment le moment, mais j'aurais dû lui répondre: « Abi pedicatum! Et si vous ne comprenez pas, fallait faire du latin! »

1 commentaire:

  1. Hoc quoque discipulis linguae latinae accidit. Egomet, qui latinam discere non potueram, in Licaeo tantum libris eam didici.

    Nunc apud Studiorum Universitatem qua Iuri studeo, saepe condiscipuli me interrogant cur memet latine discerem, enim lingua eis mortua et sepulta videbatur.

    “Sine dubio” inquam “Si tantum existimas linguam latinam esse mortuam, nihil de ea disces”

    Gaudeo quod blogum istum invenerim, iam diu francogallice haud legi! Timeo ne francogallicam meam valeat.

    Vale!

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