jeudi 8 mai 2008

Le pétrole dans l'Antiquité (suite)


Vous vous souvenez de mon article sur le pétrole et les Grecs il y a trois mois (http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/02/les-grecs-et-le-ptrole.html). Je vous y disais notamment qu'Hérodote (dont l'oeuvre fut publiée vers le milieu du Ve s. av. JC) est le premier auteur de l'histoire à nous parler du pétrole. Je viens de découvrir que ce n'est pas tout à fait exact.

En effet, dans l'exposition du Louvre « Babylone » dont je vous ai parlé la dernière fois figure une tablette du XVIIIe s. av. JC, qui est une lettre adressée au roi de Mari (au nord de la Mésopotamie, en actuelle Syrie) Zimrî-Lîm par son ambassadeur ; celui-ci y rend compte de sa mission auprès du roi de Babylone Hammurabi (celui du fameux code de lois). Ces deux rois se disputaient la possession de la ville de Hît, célèbre pour sa source de bitume (le nom même de cette ville, « Id » en akkadien, a donné le mot akkadien « iddu » qui signifie « bitume » ; cf. http://www.saudiaramcoworld.com/issue/198406/bitumen.-.a.history.htm).


Voici la fin cette lettre, relatant la réponse d'Hammurabi à Zimrî-Lîm :

« La force de votre pays, ce sont les ânes et les chariots, mais la force de notre pays, ce sont les bateaux. C'est justement pour le bitume et le naphte que je désire vraiment cette ville; pour quelle autre raison ai-je désiré cette ville? En échange de Hît, j'accepterai tout ce que Zimrî-Lîm m'écrira. »


Quelques précisions s'imposent.

D'abord, qu'est-ce que cette allusion aux bateaux? En Mésopotamie, le bois était rare ; aussi les bateaux étaient (et sont encore) fabriqués à l'aide de roseaux tressés que l'on calfatait ensuite de bitume.

Le bitume lui-même, c'est-à-dire la forme solide du pétrole, était très couramment utilisé en Mésopotamie, et la lettre d'Hammurabi n'est pas le seul texte à le mentionner. Zayn Bilkadi, l'auteur de l'article en anglais (publié en 1984) dont j'ai mis le site en lien ci-dessus, cite également un passage des annales du roi Tukulti Ninurta II (890-884 av. JC), qui dit: « Devant Hît, près des sources de bitume, à l'endroit des pierres Usmeta, là où les dieux parlent, j'ai passé la nuit. » L'auteur de l'article explique que ces pierres Usmeta étaient des dépôts de gypse imprégnés de bitume et de soufre, ce qui provoquaient des explosions de gaz, dont le bruit mystérieux semblait être la voix des dieux.

Ce qui est exceptionnel, donc, dans la lettre d'Hammurabi, c'est le fait qu'il fasse aussi allusion au naphte, la forme liquide, c'est-à-dire le pétrole proprement dit. Et l'on se prend à penser que c'est un bien lourd symbole que le plus ancien texte de l'histoire à mentionner le pétrole le fasse à l'occasion d'une guerre pour la possession de sa source... Déjà!

Mais j'interromps votre rêverie, car, à moins de faire de la science-fiction historique, il est clair que les propriétés du pétrole connues aujourd'hui étaient inconnues dans l'Antiquité; et au temps d'Hammurabi, même sa propriété inflammable ne semble pas avoir été connue (elle le sera par les Perses contemporains d'Alexandre: voir mon article de février dernier). Je pense donc que quand Hammurabi dit « le bitume et le naphte », il faut y voir une simple figure de style d'insistance, mais que c'est essentiellement du bitume qu'il veut parler.


Je terminerai par une dernière chose. En me promenant dans les sentiers fleuris d'internet pour chercher des précisions à ce sujet, je suis tombée sur le résumé d'un article (W. Heimpel, « The River Ordeal in Hît », 1996) qui suggère que l'ordalie fluviale de Hît n'aurait pas eu lieu dans l'Euphrate, mais dans l'une des sources de bitume de la région, où l'accusé aurait eu à combattre les fumées toxiques et les températures élevées. Je pense pour ma part au terrible texte de Diodore que je vous citais dans mon article de février, dans lequel un malheureux se noyait dans un lac d'asphalte paralysant avant d'être rejeté, mort, à la surface: voilà qui ferait aussi un cadre idéal pour une ordalie.


Ce que je trouve saisissant, dans ce que je viens d'apprendre et que je vous livre, c'est le lien du pétrole avec le sacré (des oracles tirés des explosions de gaz aux ordalies dans ses sources)...


Dernière minute

Je ne résiste pas à un dernier ajout car je viens de découvrir un texte de Dion Cassius (dans une biographie de Trajan, empereur romain du IIe s. ap. JC qui fit entrer pour quelques années la Mésopotamie dans l'empire romain) sur les fameuses sources de bitume: il dit que leurs vapeurs toxiques sont « mortelles à tout être animé, excepté pour les hommes à qui on a coupé les parties. C'est un fait dont je ne puis pénétrer la cause ; mais enfin je dis ce que j'ai vu comme je l'ai vu, ce que j'ai entendu comme je l'ai entendu. »

On aura tout vu et tout entendu!!!


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