jeudi 26 avril 2007

Xénophon sirotant sa bière

Dans L’Anabase, l’auteur grec Xénophon relate l’expédition en Mésopotamie en 401 av.JC de dix mille mercenaires grecs engagés par le Perse Cyrus le Jeune pour destituer son frère le roi Artaxerxès II. Mais Cyrus meurt et, le roi de Perse lâchant ses armées à leurs trousses, les Grecs doivent fuir à travers un pays dont ils ne connaissaient rien. Xénophon est à la fois narrateur et acteur de ce voyage (il prendra même un moment la tête de l’expédition). Son style est vif, simple, très facile à lire ; il écrit ce qu’il voit, sans fioritures ; c’est à mon sens le premier vrai reporter de l’Histoire (Hérodote est aussi un sacré reporter, mais son texte a été retravaillé, retouché, tandis que celui de Xénophon est brut).
Au point le plus éprouvant de leur retraite, les mercenaires grecs sont au nord, dans un pays qui doit correspondre au Kurdistan ou à l’Arménie, dans des montagnes couvertes de neige. La fatigue et le froid sont insoutenables, les pieds sont gangrenés par le gel, les yeux aveuglés par la réverbération de la neige, des barbares surgissent pour attaquer l’arrière-garde.
C’est alors qu’apparait un village troglodyte, dont les habitants accueillent avec bienveillance les voyageurs épuisés.
« Il y avait du blé, de l’orge et des légumes, ainsi que de la bière dans des cratères. Les grains d’orge mêmes flottaient à la surface et des brins de paille sans nœud se trouvaient dedans, les uns longs, les autres courts. Quand on avait soif, il fallait les mettre dans ses lèvres et aspirer. C’était très fort, si on n’y ajoutait pas de l’eau ; et très agréable quand on s’était habitué à cette boisson. » (Xénophon, L’Anabase, IV (V, 25-27), traduction personnelle. )
Les Grecs ne connaissaient ni la bière ni l’usage des pailles pour boire, et je trouve très touchant ce petit texte où sont décrites si minutieusement pour la première fois dans notre civilisation occidentale deux choses qui y sont devenues bien courantes.

Ajout le 6 février 2008
Si vous désirez voir des représentations mésopotamiennes anciennes de buveurs de bière aspirant la boisson par des pailles dans une jarre commune, tels que les décrit Xénophon, vous pouvez vous rendre à cette page:

http://www.matrifocus.com/SAM06/spotlight.htm


Une petite surprise vous y attend d'ailleurs et vous verrez que les Mésopotamiens savaient goûter plusieurs plaisirs à la fois!

vendredi 20 avril 2007

Il était une fois trois rois mages guidés par une étoile

Vous les avez aimés, mes « prêtres-astronomes-astrologues » babyloniens (cf. "Il était une fois sept dieux qui se promenaient dans le ciel", le 26 février) ? Sachez que nous leur devons encore beaucoup d’autres choses : les trois rois mages, ce sont eux !

Rappel : nous lisons dans le Nouveau Testament (notamment Matthieu, II, 1 à 12) que des mages d’orient (dans d’autres versions « trois rois mages »), avertis par une étoile de la naissance du roi des Juifs (Jésus) vinrent lui rendre hommage.

1) Pourquoi des mages ?
Les Grecs parlaient de « mages chaldéens », faisant une confusion entre deux types de personnes bien distincts.

Les Mages sont une caste de prêtres appartenant à la religion de la Perse antique : le Mazdéisme. Les Grecs les connaissaient et Hérodote (VIe s. av. JC) en parle.
Quelques années plus tôt, les Perses avaient conquis la Mésopotamie : beaucoup de Mages se sont alors installés dans ce pays et ont pu discuter et échanger des points de vue avec les Chaldéens, d’où la confusion.

Les Chaldéens sont d’abord les habitants de la Chaldée, région du sud de la Mésopotamie, dont fait partie Babylone. Puis, ce terme désigne les « prêtres-astronomes-astrologues » babyloniens.

2) Pourquoi une étoile ?
Vous le savez maintenant, les Chaldéens étaient réputés dans tout le monde antique pour leur science des étoiles et de leur interprétation. Une étoile annonçant la naissance d’un roi était un cas de figure typique de l’ « astronomie-astrologie » chaldéenne.

3) Pourquoi trois ?
Outre le côté magique du chiffre trois dans la plupart des civilisations, il se pourrait que ce chiffre symbolise les trois cités de Chaldée qui avaient les plus grandes écoles d’ « astronomie-astrologie » : Babylone, Borsippa et Ourouk. Il se peut aussi que ce soit la symbolique chrétienne de la Trinité.

4) Pourquoi des rois, apportant de l’or, de l’encens et de la myrrhe ?
Il semble que des passages prophétiques de l’Ancien Testament aient été réinterprétés après coup, notamment « Les rois de Tarsis et des îles paieront des tributs, les rois de Séba et de Saba offriront des présents » (Psaume 72, 10) ou « Ils viendront tous de Séba ; ils porteront de l’or et de l’encens » (Isaïe, 60, 6)

5) Pourquoi Gaspard, Melchior et Balthazar ?
Ces noms apparurent pour la première fois dans un évangile apocryphe du VIe s. ap. JC. Quand à la légende sur leurs âges (jeunesse, maturité, vieillesse) et sur leurs origines (Afrique, Asie, Europe), elle s’est construite petit à petit au cours du Moyen Age.

Bibliographie
Paul Perdrizet, « Légendes babyloniennes dans Les Métamorphoses d’Ovide » (in Revue de l’Histoire des Religions, n°150, 1932, pp.193-228), pp.214-215