lundi 8 octobre 2007

Plaisirs de bouche (trois dîners dans la littérature)


Cherchant des textes littéraires pouvant se marier avec la contemplation d’une nature morte, pour une amie artiste qui m’a invitée à intervenir ponctuellement dans ses cours (
http://artsammeron.blogspot.com), je me suis un peu égarée dans les sentiers fleuris de ma bibliothèque et me suis retrouvée à cueillir des textes alliant littérature, gastronomie et sensualité (pour ne pas employer un mot plus cru !).

J’emprunte le titre de cet article, « Plaisirs de bouche », au titre d’un ouvrage paru chez Librio, qui réunit quelques extraits du journal de Casanova (XVIIIe s.) où le récit de ses conquêtes féminines est mêlé à des évocations de repas. Il s’agit bien sûr d’une habile ruse d’éditeur, cette lecture s’avérant décevante, tant du point de vue du contenu (pour qui aurait attendu des histoires croustillantes dans les deux sens du terme) que du point de vue littéraire. Une exception, toutefois, et qui fait passer tout le reste : quelques pages où Casanova raconte un dîner qu’il fit en compagnie de deux jeunes filles, naïves pensionnaires d’un couvent, où il leur fit servir des huîtres, met qu’elles n’avaient jamais goûté :

Armelline après en avoir avalé cinq à six dit à Emilie qu’un morceau si délicat devait être un péché ; Emilie répondit que ce ne devait pas être un pêché parce que le morceau était exquis, mais parce que nous en avalions un demi-paul [ Il s’agit du prix].

- Un demi-paul ?dit Armelline, et notre seigneur le Pape ne le défend pas ? Si ce n’est pas un péché de gourmandise, je voudrais savoir ce qu’on entend par gourmandise. Je mange ces huîtres avec plaisir ; mais je t’assure que je veux m’en accuser en confession pour voir ce que le confesseur me dira.

Le summum de la sensualité est atteint quand il les persuade de lui donner à manger l’huître par la bouche :

Je lui ai mis la coquille à la bouche, je lui ai dit de humer l’eau en gardant l’huître entre ses lèvres. Elle exécuta la leçon fidèlement après avoir bien ri, et j’ai recueilli l’huître en collant mes lèvres sur les siennes avec la plus grande décence. Armelline l’applaudit en lui disant qu’elle ne l’aurait pas crue capable de faire cela et elle l’imita parfaitement. Elle fut enchantée de la délicatesse avec laquelle j’ai pris l’huître de dessus ses lèvres. Elle m’étonna en me disant que c’était à moi aussi à leur faire la restitution du cadeau, et Dieu sait le plaisir que j’ai eu à m’acquitter de ce devoir.

Bien différent est le dîner que partage un jeune arriviste avec deux ravissantes jeunes femmes et le mari de l’une d’entre elles, dans Bel-Ami de Maupassant (XIXe s.). Là, il ne se passe rien en apparence (si ce n’est que la conversation finit par rouler sur l’amour, mais en restant générale et sans jamais devenir personnelle), mais la description des aliments et du plaisir que prennent les convives à les savourer est si sensuelle qu’on peut facilement y voir une métaphore de plaisirs d’un autre type.

En effet, les huîtres (encore elles !) sont « mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés », la truite est « rose comme de la chair de jeune fille », les côtelettes d’agneau « tendres, légères, couchées sur un lit épais et menu de pointes d’asperges », lesquelles sont un « légume onctueux comme une crème »… Et ces descriptions s’entrelacent avec le récit de leur conversation tournant de plus en plus sur les plaisirs de l’amour, mais toujours noyée dans les sous-entendus.

Pour voir le récit entier du dîner, qui en vaut vraiment la peine, suivez ce lien :

http://fr.wikisource.org/wiki/Bel-Ami_-_Premi%C3%A8re_Partie:V

(A partir de « Les huîtres d’Ostende… », environ à 1/5e de la page)

En cherchant bien, on trouverait, j’en suis certaine, mille autres exemples encore plus délicieux de repas sensuels dans la littérature. Cependant, je me contente, comme je l’ai toujours fait dans ce blog, de mes lectures personnelles et de ce qui me vient à l’esprit.

Le troisième dîner dont je vais vous parler n’a rien de sensuel. Il est même grossier et presque animal. Il me semble toutefois aller avec les autres, car là aussi, l’écrivain a su rendre avec une habileté particulière le plaisir de manger. Il s’agit d’un repas de mariage populaire (un chiffonnier et une serveuse de bistrot) dans Le Chiendent de Raymond Queneau (XXe s.). Là, l’objet de tous les désirs gustatifs n’a qu’un nom : le potage.

Si l’un tire sur son bouillon du bout des lèvres, l’autre l’engloutit férocement. Pour le refroidir, les uns soufflent et d’autres en font des cascades. On lape et l’on clapote. Ici c’est un chuintement et là une dissonance. De cette musique naît peu à peu une harmonie élémentaire.

Petit à petit, les convives rassasiés commencent à parler, jusqu’au moment où ils se rendent tous compte de la présence des autres :

Car, à gamelle vide, nez qui se lève.

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