mercredi 22 mai 2019

Les pouvoirs magiques du sang menstruel, épisode 1 : tue-l'amour ou aphrodisiaque ?


Une nouvelle grenouille me fournira la transition avec l'article précédent (https://cheminsantiques.blogspot.com/2019/04/crapaud-grenouille-et-sexe-feminin.html).
Vous avez vu que j'ai eu du mal à le clore, et qu'on ne s'arrête visiblement jamais quand on commence à explorer le lien entre crapaud ou grenouille et corps féminin… J'ai trouvé cette nouvelle grenouille chez Pline l'Ancien (auteur latin du Ier s. ap. JC, qu'on ne se lasse pas de feuilleter à l’affût de recettes toutes plus loufoques les unes que les autres). Voici ce qu'il nous dit : 
 
« Addunt etiamnum alia Magi, quae si uera sint, multo utiliores uitae existumentur ranae quam leges ; namque harundine transfixis a natura per os si surculus in menstruis defigatur a marito, adulterorum taedium fieri. »
« Les mages disent encore d'autres choses qui, si elles étaient vraies, feraient estimer les grenouilles comme beaucoup plus utiles à la vie que les lois ; et en effet, ils disent que quand on les transperce avec un roseau des parties naturelles à la bouche, si la baguette est fichée dans les menstrues par le mari, un dégoût des adultères se fait. » (Histoire Naturelle, XXXII 18)

Je suis assez perplexe quant à la signification de « in menstruis defigatur » (que j'ai traduit par « est fichée dans les menstrues »). Cela veut-il dire que le mari doit se procurer discrètement du sang menstruel de sa femme et en remplir comme une paille le roseau déjà imbibé du sang et des autres secrétions de la pauvre grenouille ? Ou bien qu'il doit introduire le roseau dans le vagin de sa femme pendant qu'elle a ses menstrues ? Si c'est le cas, on comprend aisément que cela la dégoûte de tout ce qui touche au sexe, licite ou illicite !
À propos de cette pauvre femme, je suis fascinée par l'exploit stylistique de cette phrase dans laquelle la femme est omniprésente, mais n'est absolument jamais nommée (les seuls personnages nommés sont « ranae », « les grenouilles » et « maritus », « le mari ») : on parle des menstrues, sans dire qui les a ; d'un mari, sans dire à qui il est marié ; de dégoût et d'adultère, sans dire qui sera dégoûté et qui est susceptible d'être adultère. Comme quoi il faut vraiment se méfier des traductions : voyez celle d'Emile Littré de 1850, qui a été reprise par Itinera Electronica : http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/pline_hist_nat_32/lecture/9.htm : « le mari fiche le roseau dans le sang menstruel de la femme, et celle-ci se dégoûte de ses amants. » Il est beaucoup plus explicite quand au sang, quant à la femme, mais c'est une interprétation, ce n'est pas ce que disait Pline.
Le sang menstruel comme tue-l'amour, donc. C'est ce que nous disent des voix d'hommes, celle de Pline l'Ancien, celle des « mages » dont il dit rapporter les paroles. Je prends la liberté de sauter plus d'un millénaire pour aller écouter des voix de femmes. Et là, la fonction magique du sang menstruel est inverse : il ne sert plus à dégoûter la femme des amants, mais à les attirer !

Nous sommes à Venise, en 1482. Gratiosa, une femme d'origine grecque, est accusée d'avoir pratiqué la magie pour attirer dans son lit un jeune noble de la grande famille Contarini. Elle reconnaît (je n'ai malheureusement pas encore réussi à trouver la source du procès, car j'aurais aimé citer ses paroles exactes) avoir concocté une potion aphrodisiaque contenant un cœur de coq, du vin, de l'eau et du sang menstruel mélangés avec de la farine, le tout cuit et réduit en poudre. Cela nous est raconté par Didier Lett dans son ouvrage Hommes et femmes au Moyen Âge : histoire du genre, XIIe-XVe siècle (Armand Colin, 2013), p. 181.

Je recule d'un siècle et demi. Nous sommes en 1320, à Montaillou, dans le sud de la France. Ce n'est pas vraiment un procès, mais une série d'interrogatoires menés par un évêque qui traque toutes les formes d'hérésie. Georges Duby a très bien raconté tous les détails véritablement romanesques de cette « affaire de Montaillou » dans un article sobrement intitulé « Dépositions, témoignages, aveux », contenu dans le tome II « Le Moyen Âge » du colossal ouvrage Histoire des femmes en Occident (1e édition : Plon, 1991). Je ne m'attarde pas sur cette affaire haute en couleurs et en rebondissements (rendue célèbre surtout par l'ouvrage d'Emmanuel Le Roy Ladurie publié en 1975, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, que je n'ai pas encore lu). Georges Duby cite de longs passages de dépositions de femmes (dans la traduction de Jean Duvernoy dans Le Registre d'inquisition de Jacques Fournier, évêque de Pamiers (1965)), et notamment (p. 609-610) ce passage de la déposition de Béatrice de Planissoles, que je trouve bouleversant, car il est tellement précis et détaillé que pour une fois – ce qui est très rare en histoire ancienne et médiévale – je pense qu'on peut être sûr d'avoir la transcription non remaniée d'une parole brute ; d'autre part, ce passage constitue une source capitale pour notre connaissance des pratiques liées au sang menstruel :

« Ces linges tachés de sang le sont du sang menstruel de ma fille Philippa. Cette Juive baptisée m'avait dit que si je gardais du premier sang qui sortît de cette fille et que si je donnais à boire de ces menstrues à son mari ou à un autre homme, cet homme ne se soucierait plus jamais d'une autre femme. Aussi, quand ma fille Philippa, il y a déjà longtemps, eut ses premières règles, je la regardai au visage ; elle était congestionnée ; je lui demandai ce qu'elle avait. Elle me dit qu'elle perdait du sang par la vulve. Me rappelant ce que m'avait dit cette Juive baptisée, je coupai un morceau de la chemise de ma fille Philippa, qui était tachée de ce sang, et comme il me semblait qu'il n'y en avait pas assez, je donnai à ma fille un autre morceau d'étoffe de lin très fin pour que, quand elle aurait ses règles, elle en teignît et mouillât cette étoffe. Elle le fit. Je séchai ces étoffes dans l'intention, quand elle aurait un mari, de lui donner à boire de ces menstrues, en les exprimant de ces étoffes préalablement mouillées. Philippa fut fiancée cette année, et je me proposais d'en donner à boire à son promis. Mais je pensais qu'il valait mieux le faire quand le mari aurait connu charnellement Philippa. Elle lui en donnerait elle-même à boire. Quand je fus arrêtée, le mariage n'était pas encore consommé et on n'avait pas fait les noces ; je n'en fis donc pas boire au mari. »


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