vendredi 23 septembre 2016

Duel de poissons (Stoskopff, épisode 4)


Je poursuis ma série d'articles sur les tableaux de Stoskopff, avec un tableau tout à fait étrange, qui ne ressemble à rien dans l'art de la peinture ! 

Trompe-l’œil aux poissons, 65 x 36. Vienne, Kunsthistorisches Museum, vers 1650-57.

Un saumon et une tanche sont représentés verticalement, dos à dos, sur un fond noir. Et c'est tout. Cette fois-ci, pas de table, pas de baquet en bois dans lequel flotterait le poisson (comme dans d'autres tableaux), pas de plat où il reposerait, pas même une de ces mystérieuses boîtes en copeaux ; pas non plus de mur, pas de reflet d'une fenêtre, pas de ficelle ou de crochet même si les poissons semblent bien suspendus. Absolument aucun repère spatial ou contextuel. On est dans un non-lieu. Cette absence de décor associée à la précision extrême et au réalisme de la représentation évoque le style de la planche naturaliste qui commençait à être à la mode au XVIIe s. Mais contrairement à celle-ci, il n'y a pas de légende ou de texte explicatif. Quant au fond, blanc sur celle-là, il est noir ici, accentuant le mystère, suggérant une ombre, faisant d'autant plus ressortir les lumineux poissons qui semblent jaillir de ce trou noir, d'où d'ailleurs le titre de « trompe-l’œil ».
Mais c'est bien plus qu'un trompe-l’œil. C'est une image qui brouille tous les repères. Les ombres des nageoires sur le corps de la tanche semblent des trous. Le spectateur est fasciné en premier lieu par ces taches, ces contrastes tranchés sur le corps de la tanche, plus doux sur celui du saumon, par les ombres, les lumières, les couleurs, les formes, la disposition. Le tableau confine à l'abstraction. Je sais bien que la notion même d'art abstrait n'avait aucun sens pour un artiste du XVIIe s., mais je trouve intéressant de s'y référer comme piste de réflexion : Stoskopff n'aurait eu qu'à supprimer quelques zones de son tableau pour en faire un tableau abstrait, or rares sont les tableaux antérieurs au XXe s. dans ce cas.
Là où Stoskopff déploie tout son génie, c'est que les seuls éléments vraiment figuratifs, bien que très limités, sont également d'une grand force symbolique. Deux êtres vivants dos à dos se regardent et se jaugent en un duel sans pitié. Des jumeaux, des alter ego, aux deux corps semblables, comme en miroir, et pourtant si différents par la couleur et la texture apparente. Le saumon, vainqueur brillant et étincelant de ce duel, plus grand, est légèrement en avant, teintant d'ombre le dos de la tanche, dont la queue est noyée dans l'ombre et dont les larges taches rouges évoquent le sang versé du vaincu. Pourtant, vainqueur et vaincu sont bel et bien morts ou agonisants, suspendus dérisoirement à un crochet invisible : leur sort est désormais lié, comme semblent l'indiquer leurs yeux noirs parfaitement identiques et alignés.
Le spectateur bascule alors dans une autre image : ces deux yeux identiques et alignés pourraient être ceux d'un même être, un monstrueux hybride, dont l'ouïe de l'un ou de l'autre formerait le rictus effrayant et ridicule.
Et moi, spectateur, qui suis-je, qui regarde ce tableau ? Alter ego du peintre qui l'a peint pour moi, pour que je le regarde ? Suis-je aussi un poisson qui tourne le dos au dos de l'artiste ? Suis-je le reflet que me renvoie le miroir de ce tableau, qui me dit que ce couple de poissons est un miroir de nous, humains ? Nous dont les rapports conflictuels finissent toujours par la défaite des deux ennemis, qui ne comprennent que trop tard à quel point ils sont semblables dans leurs différences, à quel point à eux deux ils forment un même être ? Un être d'ombre et de lumière, dont les plaies sanglantes et les écailles scintillantes doivent s'unir pour donner naissance à la beauté.
Oui, finalement, c'est aussi et surtout cela, ce tableau. Des poissons dégoûtants, des cadavres, des conflits... et pourtant, ce qui en sort, c'est la beauté par excellence, la beauté pure et abstraite. Et le magicien à l'origine de cette transformation, c'est l'artiste.
Tout est dit dans ce tableau sublime et unique, tableau de la fin de la vie de Stoskopff, dont j'aime à croire qu'il ait été son dernier, une sorte de testament...

jeudi 1 septembre 2016

Assoiffé de quoi ? (Stoskopff, épisode 3)


Je poursuis ma série d'articles sur les tableaux de Stoskopff, avec un tableau qui réunit plusieurs des thèmes évoqués dans les précédents.

Nature morte à la carpe sur une boîte de copeaux, 44,5 x 62,5. Clamecy, Musée d'Art et d'Histoire Romain Rolland, 1635-40.

Contrairement aux deux tableaux précédents, la table n'est pas indiquée que par une ou deux lignes horizontales, mais une ligne diagonale esquisse une vision en perspective qui donne une dynamique à la représentation.
Sur cette table, la même boîte en copeaux que dans les tableaux précédents et, comme dans le premier, parfaitement close, l'ouverture semblant condamnée par le poids de l'objet posé dessus.
Cet objet est cette fois une assiette creuse, dans laquelle repose lourdement une carpe morte qui semble pourtant vivante, vivante par ses écailles fraîches et scintillantes qui captent des éclats de lumière si chers à Stoskopff, vivante par l'élasticité de sa chair qui se laisse voir sous les écailles, vivante par son œil brillant et noir, vivante enfin et surtout par sa bouche ouverte en un trou rond avide et assoiffé ; assoiffé d'eau et de vie pour ce poisson agonisant, premier degré de lecture.
Mais vers quoi tend cette bouche désirante ? Non vers l'eau, mais vers le feu. Vers le feu de cette bougie suspendue au mur, dont la mèche encore claire et fumante indique qu'on vient de l'éteindre. Instant fixé de la peinture, que Stoskopff aime ainsi à signaler par de si imperceptibles détails (dans un autre tableau, c'est une couronne de minuscules bulles dans le liquide d'un flacon qui indique que celui-ci vient d'être manipulé). De cette bougie encore chaude coulent des larmes de cire qui semblent vouloir descendre vers la bouche ouverte du poisson pour étancher sa soif. On pourra trouver très féminine cette bouche ouverte et sombre de la carpe qui s'offre au regard du spectateur, sensuellement étendue comme un corps de femme à l'abandon ; et très masculine cette bougie douce et dure comme une chair d'homme qui semble se tendre en un arrondi gonflé et dont le feu a été assez brûlant pour faire jaillir ces gouttes qui, à l'extrémité, coulent de désir vers la bouche avide.
Reste comme toujours le mystère du contenu de la boîte en copeaux. Mais aussi celui des oranges. En effet, ce tableau appartient à une série d'une dizaine, certains signés du maître, d'autres apparemment de peintres de son entourage. Tous représentent exactement la même scène : la table, la boîte en copeaux, l'assiette avec la carpe, la bougie accrochée au mur. Mais, seul de tous, celui exposé à Clamecy comporte deux différences : absence d'un pichet à droite du tableau, présence de deux oranges à gauche. Ces oranges sont évidemment à rapprocher des citrons si fréquents dans les tableaux de Stoskopff. Les deux agrumes étaient utilisés à cette époque comme condiment en accompagnement de viandes ou de poissons. Il s'agissait d'oranges amères. Comme dans d'autres tableaux avec des citrons coupés ou en tranches, Stoskopff a soigné la brillance et la luminosité de l'orange coupée, qui fait exactement face à la source de lumière, et semble presque irradier elle-même, tel un petit soleil. A côté de la scène sombre et mortifère de la carpe agonisante et de la bougie s'éteignant, l'orange apporte la lumière de la vie et de l'espoir ; à côté de leur expression de soif et de désir, elle apporte un jus frais et doré. Qu'est cette vie, cette lumière, cet espoir, ce liquide bienfaisant qui étanchera les assoiffés ? Dieu ? L'amour ? Toutes les interprétations sont possibles, encore une fois, et c'est au spectateur d'y traduire ses propres rêves et fantasmes...