vendredi 23 décembre 2016

Du sang du dragon au sang de Marguerite


J'ai déjà écrit il y a presque deux ans un article sur le sang du dragon, où j'évoquais notamment le sang du dragon de Marguerite dans les enluminures qui les représentent. Je vous invite à le relire en guise d'introduction : http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/02/sang-de-dragon.html. Depuis février 2015, j'ai progressé dans ma recherche et approfondi certains points, notamment celui-ci, passionnant, du sang du dragon. J'y reviens donc avec de nouvelles révélations !
Avant tout, rappelons que le sang de dragon est un produit bien connu au Moyen Âge. On en fait mention dans de nombreuses recettes qui évoquent ses multiples propriétés : arrêt des hémorragies, remède contre la stérilité, resserrement de la vulve d'une prétendue vierge. Le produit réel vendu par les apothicaires était vraisemblablement issu de végétaux ou de minéraux, de couleur rouge bien sûr ! 
  Photographie que j'ai prise cet été au Musée de l'Apothicairerie à Heidelberg, en Allemagne

Par rapport aux enluminures représentant Marguerite émergeant du dragon, on constate que le sang du dragon est très daté. Il n'apparaît qu'à la fin du XIVe siècle, et se développe ensuite tout au long du XVe siècle et un petit peu au début du XVIe siècle (qui marque de toute façon la fin progressive de la production de manuscrits et d'enluminures à grande échelle en Europe occidentale). Quand on cherche l'origine de cette apparition du sang, on est frappé d'une concordance chronologique, et qui n'est pas anodine, puisqu'il s'agit du sang du Christ ! Émile Mâle (dans L'Art religieux de la fin du Moyen Âge en France. Étude sur l'iconographie du Moyen Âge et sur ses sources d'inspiration, Paris, Armand Colin, 1995 (1e éd. 1908), p. 108) rappelle que « c'est au XIVe et au XVe siècles que le sang divin ruisselle. » : il évoque d'abord les visions d'auteurs mystiques de cette époque qui voyaient le sang divin couler comme un fleuve ou Jésus couvert de sang, puis revient à l'iconographie avec le sang coulant des plaies de Jésus.
La fascination de cette époque pour le sang coulant d'une blessure est sans doute à mettre en relation avec les nombreux « fléaux » qui s'abattirent sur l'Europe du XIVe siècle : famines au début ou au milieu du siècle, suivies de la fameuse grande peste qui apparaît pour la première fois en Europe en 1348 et dont les soubresauts se feront sentir encore plusieurs siècles après, sans parler de nombreuses crises économiques et de guerres. Cela suffirait déjà à expliquer l'attirance pour les représentations de créatures effrayantes, de la douleur et du sang ; mais le sang coulant de blessures est aussi devenu directement visible sur la place publique avec les déambulation des flagellants, dont le mouvement a pris des proportions considérables en 1349. Il s'agissait de mouvements fanatiques dont les membres se flagellaient en public avec des lanières hérissées de pointes métalliques, pour se mortifier, en mémoire de la Passion du Christ. Tous ces éléments expliquent l'apparition de ce sang coulant de la plaie du dragon dans les enluminures. Son sang peut être celui des douleurs et des cruautés de l'époque ; il peut plus précisément représenter celui du Christ par le transfert de Marguerite, figure christique, à son propre bourreau qu'est le dragon.
Transfert... ou pas ? En effet, dans deux enluminures de la fin du XIVe siècle, du sang apparaît également sur le pan de la robe de Marguerite qui dépasse de la gueule du dragon ou coulant comme de la bave de la gueule du dragon.
 Toulouse, BM, 1272, f. 1r

Vesoul, BM, 27, f. 143v

D'où vient donc ce sang ? Il n'y a aucune raison pour que le dragon perde du sang par la gueule. Ce ne peut donc être que le sang de Marguerite elle-même ; mais le sang de Marguerite au moment où elle pénétrait dans la gueule du dragon, car lorsqu'elle en émerge, sur ces deux enluminures comme sur toutes les autres, la propreté et la netteté de sa robe témoignent du miracle de sa pureté. Pas une seule tache de sang, ni du sien, ni de celui du dragon. 

 

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