dimanche 6 mars 2016

Femme et dragon amoureux


Cet article fait suite à l'article « Mon dragon d'amour » du 30 mars dernier (http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/03/mon-dragon-damour.html) : j'y montrais comment on pouvait trouver de manière implicite, dans les textes et surtout dans les enluminures évoquant la légende de sainte Marguerite, un certain désir amoureux entre Marguerite et son dragon.
Vous aviez peut-être trouvé alors mon idée saugrenue. Aussi, pour vous montrer que ce thème du désir amoureux entre la femme et le dragon était bien présent dans l'imaginaire des hommes de l'Antiquité et du Moyen Age, je vais vous raconter aujourd'hui des histoires beaucoup plus explicites.

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La première est racontée par Plutarque, auteur grec du IIe s. ap. JC, un des auteurs les plus prolifiques de l'Antiquité, qui s'intéressait à tous les sujets. Dans « LES ANIMAUX DE TERRE ONT-ILS PLUS D'ADRESSE QUE CEUX DE MER ? » (Œuvres morales), il relate diverses anecdotes visant à montrer l'intelligence de certains animaux. Il énumère entre autres quelques histoires d'amour touchantes entre un animal (éléphant, oie, bélier...) et une femme ou un homme, parmi lesquelles ce petit récit, que je trouve très érotique :
« Un dragon étant devenu amoureux d'une fille d'Étolie, venait la voir pendant la nuit ; il se glissait doucement auprès d'elle, s'entortillait autour de son corps sans lui faire aucun mal, même par mégarde, et il se retirait tranquillement à la pointe du jour. Comme ses visites étaient très assidues, les parents de la fille l'envoyèrent au loin. Le dragon ne parut pas de trois ou quatre jours, sans doute parce qu'il la cherchait de tous côtés; l'ayant enfin trouvée après bien des recherches, il s'approcha d'elle, non avec sa douceur accoutumée, mais d'un air sévère, et lui ayant lié les mains avec les plis de son corps, il la frappait de l'extrémité de sa queue ; cependant il montrait un courroux amoureux qui laissait voir plus de désir de pardonner que d'envie de punir. » (Traduction française par l'abbé Ricard, 1844. Visible à cette page : http://mercure.fltr.ucl.ac.be/Hodoi/concordances/plutarque_animaux/lecture/14.htm, où vous pourrez lire d'autres histoires d'animaux amoureux)

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La deuxième histoire est un conte folklorique de Suède, « Le lindorm amoureux » (dont on trouve différentes versions dans des recueils de contes publiés de nos jours). En voici la trame : une reine qui ne pouvait avoir d'enfant consulte une sorcière ; celle-ci lui conseille de manger deux oignons crus. La reine (qui ne devait pas cuisiner très souvent!) se précipite dans le potager et engloutit un premier oignon avec toute sa peau ! Plus avertie pour le deuxième, elle prend la peine de l'éplucher. Neuf mois plus tard lui naissent deux enfants : un affreux petit dragonneau, qu'elle se hâte de jeter par la fenêtre, et un ravissant petit garçon. Ce dernier, devenu jeune homme, cherche à épouser une princesse, en vain. Désespéré, il erre dans la forêt, où il rencontre soudain un lindorm (dragon de ces contrées) qui lui explique qu'il est son frère aîné et que lui, le jeune prince, ne pourra trouver d'épouse tant que lui, le lindorm, n'en aura pas trouvé une. Les parents, informés, font un appel à fiancée pour leur fils lindorm, mais celui-ci refuse toute jeune fille qui ne se donnerait pas à lui volontairement et par amour. Finalement, une magicienne conseille à sa fille d'aller voir le lindorm, mais pas n'importe comment. La jeune fille se présente à lui vêtue d'une infinité de vêtements enfilés les uns sur les autres. Elle propose au lindorm qu'à chaque vêtement qu'elle retirera, il retirera lui-même une de ses peaux. Celui-ci accepte, et c'est le début d'un strip-tease qui dure toute la nuit, jusqu'à ce qu'au petit matin, la jeune fille, se dépouillant de son dernier vêtement, apparaisse totalement nue, et le lindorm, quittant sa dernière peau, apparaisse comme ce qu'il est vraiment (ce qu'il aurait été dès le début si sa mère n'avait pas mangé l'oignon entier!), un beau jeune prince...

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L'héroïne de la troisième histoire n'est pas une femme anonyme puisqu'il s'agit d'Olympias, la mère d'Alexandre le Grand, dont plusieurs auteurs antiques et médiévaux racontent qu'elle aurait conçu Alexandre, non de son époux Philippe, mais d'un magicien égyptien, Nectanébo, métamorphosé pour l'occasion en dragon. 
La scène d'amour entre Olympias et le dragon plaît aux enlumineurs du Moyen Age occidental. En voici quelques exemples :

Illustration de la Vie d'Alexandre par Quinte-Curce, manuscrit indéterminé, fol. 30


Illustration d'un passage du Speculum Historiale de Vincent de Beauvais, manuscrit réalisé vers 1370-1380,
BNF, Nle Acq Fr 15939, fol. 11

Et mon illustration préférée :
Illustration de la Vie d'Alexandre par Quinte-Curce, manuscrit réalisé à Bruges vers 1468-1475
British Library, Burney 169, fol. 14r

Elle est digne des meilleures scènes comiques des farces composées à cette époque de la fin du Moyen Age, dans lesquelles le mari cocu se retrouve à la porte de chez lui ! Le dragon n'a plus rien d'effrayant dans cette scène bourgeoise. Il joue le rôle de l'amant tendre et jaloux de sa bien-aimée, dérangé par l'arrivée inopportune du mari !
Le dragon en acteur de drame bourgeois ! Auriez-vous imaginé cela ? Cette image nous révèle peut-être aussi la déchéance du terrifiant animal en cette fin de XVe s. ...


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