dimanche 17 mai 2015

De Sémiramis à sainte Marguerite, en passant pas Astarté


En orientant finalement ma recherche cette année sur sainte Marguerite, et donc sur l'Occident médiéval, je croyais avoir laissé loin derrière moi ma première passion, le thème de la Mésopotamie vue par les Grecs. Or, voilà qu'il me revient en pleine figure, et par le biais de Sémiramis, l'héroïne la plus emblématique de ce thème !
Pour un rappel sur Sémiramis, de la réalité assyrienne à la légende grecque, en passant par les Mèdes, je vous renvoie à cette page de mon site :

Vous comprenez donc bien que Sémiramis n'est pas une légende locale mésopotamienne, mais bien une légende grecque qui mélange plusieurs éléments : dans l'article ci-dessus, je parlais surtout des origines historiques de la légende, probablement déformées par les Mèdes ; mais dans le récit rapporté par Diodore de Sicile, Ier s. av. JC (qui cite Ctésias, IVe s. av. JC, dont nous n'avons plus le texte original), figurent également des éléments qui semblent d'origine locale mésopotamienne, mais qui étaient probablement attribués plutôt à une déesse qu'à une reine. Et notamment ceci : Sémiramis serait née à Ascalon (côte méditerranéenne de Syrie), fille de la déesse Dercéto, patronne d'Ascalon. Des colombes auraient veillé sur elle à sa naissance avant qu'elle ne soit recueillie et élevée par un berger.
Cf. Diodore de Sicile, Bibliothèque Historique, II 4 ; on peut le lire à cette page :

Or, le fabuliste Hygin, Ier s. av. JC, raconte une histoire très semblable à celle que raconte Diodore sur Sémiramis, mais il l'attribue à … Vénus ! Il raconte qu'un œuf est tombé dans l'Euphrate ; des poissons l'ont poussé sur le rivage ; des colombes l'ont couvé : en est née Vénus, que l'on appelle aussi « la déesse syrienne ».
Hygin, Fables, 197, « Venus » ; on peut le lire à cette page (sans traduction française malheureusement) :

Il semble qu'on soit très éloigné de la Vénus-Aphrodite de la mythologie grecque, mais pas tant que cela, si l'on y réfléchit un peu : celle-ci est censée être née d'un coquillage sorti de la mer, ce qui n'est pas très loin de naître d'un œuf sorti de l'Euphrate ! Ajoutons que l'animal fétiche de Vénus-Aphrodite est précisément la colombe.
Creusons toutefois cette histoire de « déesse syrienne » évoquée par Hygin. Cela tombe bien, car un ouvrage grec lui est consacré, intitulé précisément La déesse syrienne et écrit par Lucien, IIe s. ap. JC, un écrivain d'origine syrienne, mais de langue grecque, fort bien placé donc pour faire le lien entre tous ces éléments ! Il appelle cette déesse « Héra de Syrie », et non Aphrodite, mais Mario Meunier, dans les notes de son édition du texte de Lucien, explique que cette déesse est la déesse phénicienne Astarté, dont il y avait une variante locale dans toutes les villes de Syrie, et que les Phéniciens ont importé cette déesse à Chypre et à Cythère, dont on sait qu'elles se revendiquent toutes deux comme îles d'origine d'Aphrodite, dans la mythologie grecque.
On peut le lire à cette page, puis les pages suivantes :

Conclusion : on a donc dans l'Antiquité en Syrie, une déesse, qui peut prendre selon les villes syriennes et phéniciennes les noms d'Astarté, Atargatis, Dercéto, ou autres, et qui est clairement à l'origine de l'Aphrodite grecque.
Conclusion ? Mais... on n'a pas parlé de sainte Marguerite ! Ah oui, c'est vrai, j'oubliais le plus important ! Eh bien, ce qui m'a mis la puce à l'oreille est un article de Nadia Ibrahim Frederikson (je ne suis pas insensible au fait que cet auteur porte le même prénom que moi!), « La perle, entre l'océan et le ciel » (Revue d'Histoire des Religions, 2003, p. 283-317). Elle y explique qu'il y avait un culte d'Aphrodite syrienne à Antioche (jusque là, tout est en accord avec ma conclusion ci-dessus), et que cette déesse y était appelée « Margarito » ou « La dame aux perles » !
On peut le lire à cette page :


Il y a là de nombreux éléments troublants ! Le nom est le moins surprenant : la racine grecque « margarit- » (= « perle ») est bien d'origine proche-orientale, et plus anciennement encore apparemment d'origine indienne. Il se pourrait donc que cette « Margarito » n'ait rien à voir avec notre sainte Marguerite (surtout que dans la tradition chrétienne orientale et grecque, elle est appelée Marine, ce n'est qu'en Occident qu'elle prend le nom de Marguerite).
Mais d'autres points communs donnent l'alerte.
  • D'abord Antioche. Attention, il ne s'agit pourtant pas de la même Antioche : la déesse Margarito est vénérée à Antioche en Syrie, tandis que notre petite sainte vient d'Antioche en Pisidie (en Asie Mineure, Turquie actuelle). Tout de même, deux « Margarita » toutes deux originaires d'une « Antioche », c'est surprenant !
  • Mais ce n'est pas tout. Souvenez-vous de mon parallélisme effectué dans l'article « Perle, dragon et accouchement » http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/03/perle-dragon-et-accouchement.html) : j'y expliquais le lien entre la vierge, pure et parfaite Marguerite qui sort du corps hideux du dragon, et la belle, pure et parfaite perle (« margarita » en grec et en latin) qui sort de la coquille hideuse de l'huître. Remplacez l'huître par le coquillage, ouvrez-le, et vous trouverez la belle et parfaite Aphrodite qui en sort, comme rappelé plus haut !
  • Les Anciens pensaient aussi que la perle était le résultat de la fécondation de la rosée ou de l'écume de la mer, par le soleil ; Aphrodite est aussi née de l'écume de la mer fécondée par le sperme de Cronos émasculé par son fils Zeus. C'est bien le même motif.
  • J'ajoute enfin (même si ce dernier élément est peut-être moins convainquant) la colombe du saint Esprit, bien présente dans la légende de sainte Marguerite et visible sur de nombreuses enluminures la représentant : ne serait-ce pas là la même colombe que celle d'Aphrodite, celle de Sémiramis ?