lundi 30 mars 2015

Mon dragon d'amour


Je poursuis encore avec un article sur sainte Marguerite. Vous aurez remarqué lors des précédents articles le lien très fort qui unit sainte Marguerite et le dragon. Pourrait-on aller jusqu'à parler d'amour ou de sexualité dans cette histoire ? C'est indéniable.
D'abord, parce que ce couple représente la confrontation du principe masculin et du principe féminin. L'on touche déjà là au premier point intéressant de la question : car, de Marguerite et du dragon, qui représente le principe féminin et qui représente le principe masculin ? Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'est pas si évident.
Bien sûr, on pense tout de suite au masculin pour le dragon, le monstre qui s'attaque à une jeune vierge, qui la « mange » (un récit de Wace (XIIe s.) sur sainte Marguerite raconte même explicitement que – sous sa forme non de dragon, mais de démon – il a tenté de la violer). Mais le dragon représente aussi par d'autres aspects le principe féminin, car c'est lui qui, comme la femme, saigne (voir l'avant-dernier article), lui qui, comme la femme, porte dans son ventre (voir le dernier article). D'autre part, si la dévoration représente l'acte sexuel, il faudrait regarder de plus près certaines enluminures où, loin d'être une victime attaquée violemment, Marguerite semble se jeter volontairement, « pénétrer » dans la gueule ouverte du dragon.
 
Oxford, Bodleian Library, Ms Douce 41, f.21r
 Pages illustrées du manuscrit consultables en ligne : http://bodley30.bodley.ox.ac.uk:8180/luna/servlet/view/all/what/MS.+Douce+41
Livre de la passion de sainte Marguerite la Vierge, avec la vie de sainte Agnès, et des prières à Jésus-Christ et la Vierge Marie.
Florence, Bibliothèque Riccardiana, Ms Ricc. 453, f.13v
 Entièrement consultable en ligne : http://www.wdl.org/fr/item/10648/

Cette remarque nous amène au deuxième point : l'amour suggéré par certains artistes entre Marguerite et le dragon. Nous venons de voir que Marguerite pouvait être représentée comme une « victime consentante ». Si l'on observe à présent les enluminures, beaucoup plus nombreuses, qui représentent Marguerite au moment où elle sort du corps du dragon, on est frappé de constater que dans un grand nombre d'entre elles, la jeune fille et le dragon se regardent doucement, la tête légèrement penchée l'un vers l'autre, avec tendresse, avec la complicité d'une aventure intime vécue ensemble.
Livre d'Heures, « Heures de Llangattock », Flandres, vers 1450 (Willem Vrelant)
Los Angeles, Paul Getty Museum, Ms Ludwig IX 7, f. 23v

Livre de prières de Charles le Téméraire, 1469 (Lieven van Lathem)
Los Angeles, Paul Getty Museum, Ms 37, f.49v

 Livre d'Heures, XVe s.
Vienne, Österreichische Nationalbibliothek, Codex Vindobonensis Palatinus 1926, f. 26v

 Livre d'Heures à l'usage d'Amiens, 1er quart du XVIe s.
Abbeville, BM, Impr FA 16 in 8 281, f.105v

Cette richesse de suggestion des enluminures disparaît dans les peintures sur tableaux. Le thème de Marguerite ne fait alors plus l'objet en soi d'une représentation picturale : sainte Marguerite voisine avec d'autres saintes (notamment Catherine) et saints dans une représentation plus large, par exemple une Vierge à l'Enfant. Les saints ne sont alors là que pour le décor et un gros dragon ferait tache ! C'est pourquoi Marguerite est alors fréquemment représentée avec un tout petit dragon en laisse, semblable à ces petits chiens de compagnie avec lequel les dames de la fin du Moyen Age aimaient déjà s'afficher. Notre parallélisme avec une histoire de couple ne trouve alors plus guère d'écho... à moins qu'il faille y voir le principe masculin et agressif du dragon réduit à n'être plus qu'un « homme objet » entre les mains de la femme puissante et sage qu'est Marguerite ?

Bartholomaüs Zeitblom, Sainte Barbe, sainte Marguerite, sainte Anne, sainte Dorothée et sainte Marie Madeleine, vers 1511 (Allemagne, Augsbourg, Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Staatsgalerie in der Katharinenkirche)
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 Artiste inconnu, Mariage de sainte Catherine, vers 1500, Magyar Nemzeti Galéria, Budapest
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Sainte Catherine d'Alexandrie, sainte Marie Madeleine et sainte Marguerite d'Antioche. autel de  Trebon, Tchéquie,1380

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samedi 7 mars 2015

Perle, dragon et accouchement


Cet article sera un compte-rendu de l'un des articles qui m'a le plus étonnée et intéressée dans mes lectures sur sainte Marguerite et le dragon, car il relie tous les éléments de cette légende (l'héroïne ressortant du dragon, la signification de son nom « Margarita » = « perle » en latin, sa protection des accouchements) et leur donne du sens.
Albert Jean-Pierre, « La légende de sainte Marguerite : un mythe maïeutique ? », in Razo, Cahiers du Centre d’Études Médiévales de l'Université de Nice, 8, 1988, p.19-31.
L'auteur part de plusieurs textes chrétiens anciens qui prennent la perle comme symbole de Jésus Christ. De même que la perle se cache tout au fond de la mer, à l'intérieur de l'huître laide et grossière, de même Jésus cache sa splendeur divine sous des apparences humbles, il naît dans une étable et se laisse crucifier. Or on retrouve ces éléments dans la légende de Marguerite, d'une beauté parfaite aux sens propre et figuré et qui subit sans protester les pires tortures. Et parmi ces tortures, l'une retient l'attention de l'auteur : Marguerite est d'abord brûlée par des torches, puis jetée dans un bassin d'eau. L'eau et le feu. On les retrouve à propos de la perle qui naissait, pensaient les Anciens, de la fécondation de la rosée ou de l'écume de la mer, par le soleil (vous voyez au passage le rapprochement avec Aphrodite, née aussi de l'écume de la mer et apparue dans un coquillage, mais cela fera l'objet d'un autre article!). On retrouve aussi l'eau et le feu dans la figure du dragon qui, comme vous le savez, crache du feu, et qui, dans de nombreuses cultures, naît de l'eau ou vit dans des eaux souterraines... Enfin, Marguerite est jetée dans un affreux cachot, puis dévorée par un affreux dragon, deux éléments à mettre en relation avec la perle enfermée dans l'affreuse huître.
L'auteur poursuit en évoquant des bestiaires du Moyen Age qui racontent comment l'hydre, un animal imaginaire, fait exprès de se faire dévorer par le crocodile pour ensuite le déchiqueter de l'intérieur et en ressortir indemne. Ces bestiaires font de l'hydre le symbole de Jésus Christ, et comparent son incarnation dans le ventre de la Vierge et son supplice sur la Croix au ventre du crocodile. Or, cette histoire d'hydre et de crocodile fait évidemment penser à Marguerite se laissant dévorer par le dragon puis en ressortant indemne après l'avoir déchiqueté de l'intérieur.
Partant de ces rapprochements, l'auteur pense pouvoir expliquer ainsi le fait que sainte Marguerite était la protectrice des accouchements. Puisque le ventre de la Vierge est comparé par des auteurs anciens au ventre du « crocodile » et même à l'enfer, ce sera a fortiori le cas du ventre d'une simple femme, et le parcours de l'enfant qui vient au monde sera celui d'un être qui, comme la perle, comme Jésus, comme Marguerite, a été enfermé dans un lieu laid et terrifiant, et en ressort indemne, dans toute son intégrité et sa perfection.
Si je synthétise, l'auteur se livre à plusieurs parallélismes que l'on pourrait résumer par la phrase : « D'un lieu affreux, effrayant et sombre, où il était enfermé et caché, sort à la lumière un être (une chose) indemne, pur et parfait. » Ce qui se décline en :
  • De l'huître, sort la perle.
  • Du ventre de la Vierge / De l'humble condition terrestre / Du monde de souffrances des mortels, sort Jésus Christ.
  • Des enfers, sort le héros qui y a effectué une descente (j'en ai moins parlé, mais cet aspect est rapidement évoqué par l'auteur).
  • Du ventre du dragon, sort Marguerite / Margarita.
  • Du ventre de la femme, sort le nouveau-né.
L'auteur termine en évoquant la déclaration de Marguerite avant sa mort (d'après La Légende dorée de Jacques de Voragine) assurant que tout accouchement se déroulerait bien si on lisait l'histoire de sa vie pendant l'accouchement ou si on en déposait une version écrite sur le ventre de la parturiente. Cette déclaration témoigne en fait a posteriori d'une pratique déjà bien ancrée quand Jacques de Voragine écrit, au XIIIe s. On en a un autre témoignage par l'archéologie, grâce aux sachets accoucheurs de sainte Marguerite. Je ne m'y étends pas (mais je consacrerai peut-être un autre article à ce sujet passionnant) : en quelques mots, il s'agit de sachets utilisés comme talismans et contenant entre autres un parchemin plié en petit et contenant d'une écriture minuscule des épisodes de la vie de sainte Marguerite ainsi que diverses formules magiques. On en a retrouvé quatre aux XIXe et XXe s. Le plus frappant est que certains de ces sachets, dont des éléments remontaient au XIIIe s., étant encore en usage dans les familles (à qui ils ont ensuite été rendus) !