vendredi 25 octobre 2013

De Delphes à l'Afghanistan : le long chemin de Cléarque pour diffuser la sagesse


Cet article fait suite à celui publié il y a longtemps déjà sur Bérose et Callisthène :
L'homme dont je vais vous parler aujourd'hui est aussi un « passeur de savoir » ; il a sans doute bien connu Callisthène le neveu d'Aristote, puisqu'il était lui-même disciple de ce philosophe. Mais tandis que Callisthène a fait un long voyage pour récupérer des savoirs babyloniens, à la demande de son oncle, Cléarque de Soles, lui, voyageait pour répandre les savoirs grecs. En fait non, pas les savoirs, mais plutôt la sagesse, celle du temple de Delphes.

Au IVe s. av. JC, dans la foulée des conquêtes d'Alexandre le Grand en Asie Centrale, le Grec Kinéas fonde une ville dont le nom antique est perdu. Longtemps oubliée, elle a été redécouverte sur le site d'Aï Khanoum en Afghanistan en 1964, et fouillée depuis, avec tous les aléas que vous pouvez imaginer vu la situation politique de ce pays...

Parmi les découvertes, on a retrouvé une stèle portant une inscription en grec :


A gauche : « Ces sentences des anciens se trouvent dans le sanctuaire pythique sacro-saint. C'est Kléarque qui les y copia minutieusement et les mit ici, dans le sanctuaire resplendissant de Kinéas. » Suivent, à droite, des maximes delphiques à moitié effacées : « Dans l'enfance, sois modeste. Dans la jeunesse, sois robuste. A l'âge mûr, sois juste. Dans la vieillesse, sois judicieux. A l'heure de la mort, sois sans affliction. »

Il semble que Cléarque aurait copié aussi la totalité des 150 (environ) maximes du temple de Delphes. Quand je dis « copié », j'imagine que ce n'est pas lui qui est grimpé sur les échafaudages et qui a manié son burin pour couvrir les murs et colonnes du temple d'Aï Khanoum! N'empêche que c'est bien lui qui a parcouru (dans le sillage de l'armée d'Alexandre ou plus tard?) la longue route menant de Delphes à Aï Khanoum, tout ça pour quoi? Pour transmettre le miel de la sagesse grecque! Pour le transmettre aux colons grecs de ces lointaines contrées bien sûr, mais aussi aux Indiens, à des inconnus, des « barbares » au sens étymologique du terme (personnes qui ne parlent pas grec)... Une telle persévérance au profit de la transmission de la sagesse m'émeut. 

Mais ce n'est pas tout : il semble qu'effectivement ces maximes aient eu un écho en Inde, car Asoka, un grand roi indien du IIIe s. av. JC, a fait publier dans son royaume des édits en sanskrit, mais aussi en grec et en araméen (on en a retrouvé des inscriptions aussi). Asoka était très influencé par le bouddhisme naissant, mais ses édits rappellent aussi beaucoup les maximes delphiques. Vous voyez qu'on nage en plein multi-culturalisme à une époque où les communications n'avaient pourtant rien à voir avec aujourd'hui...

Une dernière chose me plaît. Pour que les historiens puissent aujourd'hui nous raconter cette histoire, ils se sont appuyés sur des inscriptions retrouvées en Grèce, des inscriptions retrouvées en Afghanistan, la transmission des textes grecs et la transmission des textes indiens : or tous ces éléments se complètent et se confirment les uns les autres. Mes élèves me demandent souvent comment on peut être sûr de telle ou telle chose concernant l'Antiquité, et je leur réponds toujours que l'on n'est pas sûr de tout, mais que la connaissance se fait surtout par croisement d'informations de sources variées : on en a ici un magistral exemple.

Pour terminer, deux articles sur lesquels je me suis appuyée :

- l'article de Wikipédia sur Cléarque de Soles, court, mais qui dit l'essentiel :

- « Les maximes delphiques d'Aï Khanoum et la formation de la doctrine du dhamma d'Asoka »
de V. P. Yailenko (1990) :
(j'ai aussi puisé dans cet article la traduction de la stèle)

- toutes les informations muséographiques sur la stèle :

- l'intégralité des maximes de Delphes transcrites par des écrivains grecs (car pour le coup, l'archéologie ne nous les a pas toutes livrées à Delphes pas plus qu'à Aï Khanoum), en grec et en français :

mercredi 2 octobre 2013

Le chameau d'Eratosthène


Je connaissais l'histoire d’Ératosthène, le savant grec d'Alexandrie qui, au IIIe s. av. JC, a mesuré la circonférence de la Terre en comparant l'ombre d'un bâton à Alexandrie et à Assouan, à la même heure.
Ce que j'ignorais et que j'ai appris récemment, c'est la manière dont il a mesuré la distance entre Alexandrie et Assouan : il s'est tout simplement servi d'un chameau, dont on a compté les pas, cet animal étant réputé pour avoir un pas particulièrement régulier. Le chameau n'a décidément pas cessé de nous étonner!...
NB : Je n'ai pas réussi à trouver les textes grecs ou latins à la source de cette précision. Si vous avez une idée...