samedi 5 janvier 2013

Basilic et estragon : attention, épices méchantes

Nous ne nous éloignons pas du thème de l'article précédent, puisque je vais à nouveau vous parler du dragon, ainsi que d'une autre créature effrayante, le basilic. Dans l'article précédent, les créatures mythiques étaient déjà descendues bien bas avec ce terne poisson qui se traîne au ras du sol marin, mais c'est encore pire dans l'exploration que je vous propose aujourd'hui, puisque deux des plus effrayantes créatures des mythologies se retrouves métamorphosées en inoffensives herbes aromatiques!

Le basilic, eh oui! Peut-être qu'en sortant du cinéma où vous aviez vu l'épisode de Harry Potter où celui-ci terrasse un basilic, vous êtes allés vous restaurer dans une pizzeria voisine où vous avez commandé une salade de tomates au basilic... Alors, quel rapport? C'est le roi, « basileus » en grec, à l'origine du prénom « Basile ». Aristote nous dit que le basilic était appelé « plante royale » ; il ne nous dit pas pourquoi, mais pas besoin d'être linguiste pour comprendre! Dans ma famille, on appelle le comté, le « roi des fromages »... Quant à la terrible bête mythique dont le regard était censé pétrifier (comme celui de la Méduse), c'était le « serpent royal » ou « roi des serpents », puisque le plus terrible de tous.

Bon, pendant que j'y suis, je fais un détour par la « basilique », parce que je sens que vous allez me poser la question. C'est une longue histoire, celle d'une forme architecturale qui change de fonction, mais pas d'aspect!
- D'abord « palais royal » (d'où ce nom) chez les Grecs très anciens, puis résidence de l'archonte-roi (fonction religieuse honorifique) à l'époque démocratique.
- Chez les Romains, c'est un vaste bâtiment avec une grande allée centrale pour flâner quant le temps est mauvais dehors et sur les côtés, sur deux niveaux, des galeries donnant sur de petites pièces abritant soit des boutiques, soit des salles de tribunal. J'y pense souvent, mutatis mutandis quand j'erre dans le centre commercial de Rosny 2, qui a exactement cette architecture et au moins deux de ces trois fonction (commerce et flânerie). 
- Les premiers Chrétiens, une fois sortis de la clandestinité des catacombes, utilisèrent ces bâtiments romains pour y pratiquer leur culte ; on a ensuite préféré le terme d' « église », mais « basilique » est resté pour les premières églises ou pour certaines que l'on a voulu signaler comme remarquables.

Revenons à nos monstres et au dragon. Si vous aviez reconnu le basilic (monstre) dans le basilic (plante), vous n'auriez peut-être pas pensé trouver un dragon dans l'estragon. C'est pourtant bien la même racine grecque, passée en français par l'intermédiaire de l'arabe, d'ailleurs, d'où sans doute le « es- », trace de l'article arabe. Je n'ai pas réussi à trouver le rapport entre estragon et dragon, mais les dictionnaires étymologiques (j'ai consulté mes deux grandes références, le Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey, et le Trésor de la Langue Française Informatisé, TLFI, consultable sur internet) nous indiquent que l'estragon est de la même famille que la « serpentaire », où l'on reconnaît le même animal (serpent et dragon se mêlent beaucoup dans les légendes). Ce nom aurait été donné « par analogie de forme, d'aspect avec le serpent ou par la propriété qu'on leur attribuait de tuer les serpents ou de guérir de leurs morsures » (Tlfi). Je doute fort de la dernière hypothèse, qui sent plutôt la légende construite après coup. L'analogie vient à mon avis de ce que la serpentaire est une plante « à tiges rampantes » (ibid). En effet, comme j'aime les herbes aromatiques, j'ai pensé aussi au serpolet, et là, bingo, les deux dictionnaires en donnent une origine très claire : « serpolet » a la même racine que « serpent » ; cette racine, « *serp » en latin et « *herp » en grec (d'où l' « herpès », eh oui!) signifie « ramper ». De fait, l'herpès rampe insidieusement au bord de nos lèvres et le serpolet rampe entre les rochers, la serpentaire aussi. L'estragon, pas trop. En revanche, il paraît (d'après l'article « estragon » de Wikipédia) que ses racines ont la forme d'un serpent. J'avoue n'avoir jamais arraché un plant d'estragon. Mais il y a sûrement parmi vous de meilleurs botanistes que moi qui pourront me confirmer ce fait.


En tout cas, la prochaine fois que vous assaisonnerez vos plats avec du basilic ou de l'estragon, vous songerez un peu aux monstres terrifiants qui s'y cachent...


Je pourrais finir là, mais je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager une très jolie fleur cueillie sur le chemin (dans les citations proposées par le Tlfi). C'est une phrase extraite du très beau roman de Lamartine, Graziella (1849), que j'ai pourtant déjà lu deux fois avec plaisir, mais sans avoir remarqué cette phrase sublime :
« Je vis qu'elle avait le blanc des yeux plus humide et plus brillant qu'à l'ordinaire, et qu'elle froissait entre ses doigts et brisait une à une les branches d'une plante de basilic qui végétait dans un pot de terre sur le balcon. »


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