jeudi 23 décembre 2010

La banane de Pline

Encore une question d'élève :

- Comment dit-on « banane » en latin?

- Mais voyons, les Romains ne connaissaient pas les bananes!


Cela dit, je ne laisse pas complètement en plan mon élève, car je me souviens avoir justement vu avec une certaine stupeur ce mot dans un des manuels de latin américains que je commande parfois sur le site « Amazon ». Les Américains enseignent le latin comme une langue vivante. Ils sont donc moins calés que nous sur le contexte culturel nécessaire à une bonne compréhension des textes d'auteurs ; en revanche, ils manient la langue avec beaucoup plus d'aisance que nous et rentrent donc beaucoup plus facilement dans ces textes d'auteurs ; rien n'est parfait! Si je fais parfois mon marché parmi les manuels d'outre Atlantique, ce n'est pas pour contrevenir aux instructions officielles du programme de l'Education Nationale française, c'est juste pour piocher ponctuellement des idées de petits dialogues faciles qui soulagent les élèves en leur donnant le sentiment d'avoir compris un texte entier sans peiner.


Bref! De retour chez moi, je me plonge dans le manuel en question et retrouve facilement ma banane : « ariena »! Voilà qui est surprenant, car on aurait pu s'attendre à « banana », mais d'où sort ce « ariena » bien précis, qui ne veut dire « banane » dans aucune langue moderne, pour désigner une réalité inconnue des Romains?


Je saute sur le Gaffiot qui, de « ariena », me renvoie à « ariera » et j'apprends que c'est le fruit du jaquier, un arbre que je n'avais pas l'heur de connaître. Il y a une référence : Pline, XII 24. C'est le chapitre consacré aux arbres exotiques dans l'Histoire Naturelle de Pline l'Ancien. Je commence à comprendre : il se peut que les Romains n'aient pas connu la banane, mais qu'un auteur l'ait décrite d'après des récits de voyageurs.


Bon. Je tente de trouver le texte de Pline en question, en latin et si possible en traduction française, ce qui, malgré la magie d'internet, n'est pas si facile, car Pline a écrit une telle somme que rares sont les traducteurs qui ont osé le traduire entièrement (apparemment, il n'existe que des traductions du XIXe s. (inutile de dire qu'on ne les trouve plus à la Fnac!)) et que rares sont les internautes d'aujourd'hui qui ont fini de le numériser entièrement en latin! D'autre part, il s'avère que « XII 24 » est parfois référencé « XII 12 », il doit y avoir des chapitres et des paragraphes qui se superposent...

Bref, j'ai fini par trouver, et je vous soumets le texte dans la traduction de Littré légèrement modifiée :

« Un autre arbre fruitier, plus grand, l'emporte par la grosseur et la saveur de son fruit, dont les sages de l'Inde se nourrissent. La feuille a la forme d'une aile d'oiseau ; elle est longue de trois coudées, et large de deux. Le fruit sort de l'écorce ; il est admirable par la douceur de son suc ; un seul suffit pour rassasier quatre personnes. L'arbre se nomme pala ; le fruit ariena. Il abonde surtout dans le pays des Sydraques, terme de l'expédition d'Alexandre. »


D'autre part, en cherchant un peu, là encore sur internet, j'ai compris que l'on avait parfois pensé que Pline décrivait dans ce texte la banane, avant de découvrir qu'il s'agissait plutôt du fruit du jaquier.

Du coup, même si cette interprétation a été démentie, il était tentant de proposer ce mot latin existant pour traduire notre si commune banane ; et je ne pense pas que le bon Pline s'en serait offusqué...