mardi 22 septembre 2009

Renvoyons l'interprète

Je terminais l'article précédent par ces mots « Encore une fois, ça sert de connaître le latin. »
Or, j'ai été plongée avec passion d'avril à juillet dernier dans les Mémoires du duc de Saint-Simon (fin XVIIe s., début XVIIIe s.), et le brave homme nous fournit un nouvel exemple de cette utilité de la connaissance du latin. Certes, cela se passe au XVIIe s., et pas dans notre moderne XXIe s., mais à cette époque, cela faisait déjà plus de mille ans que le latin n'était plus la langue maternelle de personne, et l'anecdote est vraiment savoureuse telle que la raconte Saint-Simon.

En ambassade en Espagne, il rencontre l'archevêque de Tolède:
« Nous nous visitâmes en cérémonie; bientôt après nous nous vîmes plus librement et nous nous plûmes réciproquement. Un de ses aumôniers nous servait d'interprète. Étant un jour chez lui, il me demanda s'il n'y aurait pas moyen de nous parler latin, pour parler plus librement et nous passer d'interprète. Je lui répondis que je l'entendais passablement, mais qu'il y avait longues années que je ne m'étais avisé de le parler. Il me témoigna tant d'envie de l'essai, que je lui dis que le plaisir de l'entretenir plus librement me ferait passer sur la honte du mauvais latin et de tous les solécismes. Nous renvoyâmes l'interprète, et depuis nous nous vîmes toujours seuls et parlions latin. »


lundi 14 septembre 2009

Le latin n'est pas mort à l'hôpital

Ayant eu récemment à fréquenter une maternité, j'ai découvert avec surprise, sur le petit papier où est inscrit le menu accompagnant le repas servi dans les chambres, une colonne vide intitulée «INGESTA». C'est un mot latin, un pluriel neutre se traduisant à peu près par « les choses qui ont été ingérées (consommées) ». J'imagine que les infirmières ont mission de regarder ce qui reste dans les assiettes et de cocher ou pas dans cette colonne.

Deuxième épisode. Après la maternité, c'est le service de néo-natologie du même hôpital que j'ai fréquenté, et c'est avec une plus grande surprise encore que j'y ai découvert, non plus seulement un mot, mais une expression de deux mots, sur l'étiquette collée sur un biberon : « PER OS ». Cette expression latine signifie tout simplement « par la bouche », précision nécessaire dans ce service où les prématurés sont d'abord nourris par sonde gastrique. J'ai alors regretté de n'avoir pas regardé quelques semaines plus tôt sur l'étiquette de la seringue reliée à la sonde s'il y avait écrit « PER GASTER » (« par l'estomac »)!

Je savais que le latin et la médecine avaient vécu une grande histoire d'amour, tout le monde se souvient du « Clysterium donare, Postea seignare, Ensuita purgare. » du Malade imaginaire de Molière, mais je pensais qu'en notre XXIe s., le divorce était consommé. Au delà de ma satisfaction pour mon amie la langue latine, ces deux anecdotes m'ont donné le sentiment de comprendre une partie du code secret employé par le personnel médical, ce qui n'a pas été sans me procurer une petite jouissance! Encore une fois, ça sert de connaître le latin, et pas toujours où on le penserait!

lundi 7 septembre 2009

Homme-poisson ou petit homme vert?

Dans l'article précédent, j'ai évoqué les deux grandes langues de la Mésopotamie antique, le sumérien et l'akkadien. Le sumérien est la langue la plus ancienne de ce pays. Il n'est plus parlé couramment à partir de 2000 av. JC environ, mais il va rester une langue de culture connue et pratiquée par les érudits jusqu'aux derniers siècles avant notre ère (exactement comme le latin classique dans l'Europe du Moyen Age et des Temps Modernes jusqu'au XIXe s.).

Or, il se trouve que le sumérien n'appartient pas à la grande famille des langues sémitiques, qui regroupe pourtant toutes les autres langues de la Mésopotamie et du Croissant Fertile en général ; pas non plus à la famille des langues indo-européennes, qui regroupe de nombreuses langues à la fois à l'ouest (ex: grec) et à l'est (ex: persan) de la Mésopotamie ; ni finalement à aucune famille de langues connue. De là à imaginer que les Sumériens viendraient « d'ailleurs », il n'y a qu'un pas!

Mon cher Bérose (cf. http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/11/brose-et-callisthne-des-passeurs-de.html) raconte qu'avant le Déluge, Oannès, un sage mi-homme mi-poisson serait sorti du Golfe Persique pour civiliser les hommes. Cette légende se retrouve effectivement sur des tablettes sumériennes, où ce sage est nommé Adapa (son nom complet étant « U.AN.ADAPA », d'où le « Oannès » de la version grecque de Bérose). Il ne faut sans doute pas chercher loin l'origine de cette légende. Dans l'Antiquité, le Golfe Persique était encore peuplé de dugongs, ces mammifères marins à l'aspect presque humain. Et de toute façon, les légendes du monde entier mettent en scène des êtres hybrides, sans qu'il soit forcément nécessaire d'y chercher une origine réelle.

Mais je me souviens avoir lu des théories de savants du XIXe s. (j'ai malheureusement oublié lesquels) qui s'appuyaient sur cette légende pour affirmer que les Sumériens seraient un peuple venu d'ailleurs (au choix : la Chine, l'Inde, voire l'Atlantide) qui aurait débarqué par bateaux du Golfe Persique, d'où la légende d'un homme-poisson civilisateur.

Et certains sont allés plus loin encore. Un ami, féru de sciences occultes, m'avait expliqué très sérieusement (et ce n'était pas une élucubration personnelle de sa part : il me rapportait des théories qu'il avait lues) que c'étaient des extra-terrestres qui avaient débarqué en Mésopotamie vers 3300 av. JC et qui avaient enseigné aux hommes l'écriture, la roue, et toutes ces connaissances fabuleuses qui ont émergé à cette époque!

Plus sérieusement, je crois qu'il y a là un débat de fond. Cet ami n'imaginait évidemment pas des petits hommes verts débarquant d'une soucoupe volante, mais des extra-terrestres discrets, fondus dans la population humaine. D'après lui, cette explication permettait de comprendre ces fascinants moments de l'histoire où la civilisation humaine a fait un bond qualitatif, lors des découvertes du feu, de l'écriture, de l'imprimerie, etc. Or, d'après moi, devoir recourir à une intervention extérieure, que ce soit celle d'un dieu ou d'un extra-terrestre, pour expliquer ces progrès de la civilisation, c'est faire singulièrement peu confiance à l'être humain. Je reste intimement persuadée que l'être humain est capable de progresser tout seul. Les récentes recherches sur le cerveau humain vont d'ailleurs dans ce sens, comme je l'ai découvert dans le livre Les neurones de la lecture dont je vous parlais naguère (cf.http://cheminsantiques.blogspot.com/2009/03/le-cerveau-dun-lecteur-suite-et-fin.html). Le fonctionnement d'un cerveau humain bien fait suffit à expliquer toutes les « illuminations » et les « idées de génie » de l'Humanité, y compris les inventions bizarres comme la religion et l'art.


PS: Par curiosité, après avoir écrit cet article, je me suis amusée à taper "sumériens" et "extraterrestres" sur un moteur de recherche. Je ne m'attendais pas à trouver autant de références et des textes si documentés! Je dois même dire que j'ai été un peu troublée... Allez y jeter un coup d'oeil et vous me direz ce que vous en pensez... Toutefois, je reste sur mon idée : les progrès de l'Humanité, même soudains, n'ont pas besoin qu'on les explique par une intervention extérieure.