mercredi 28 mai 2008

Des Chaldéens célèbres


Je voudrais rebondir sur le dernier article pour vous livrer une galerie de portraits de Chaldéens célèbres, légendaires et réels, correspondant aux différents sens du terme évoqués dans le dit article.


Comme « Chaldéen » de Chaldée, dans la Bible, on pense naturellement à Abraham « natif d'Our en Chaldée ».

Notons toutefois que d'après une étude de Paul Perdrizet déjà citée dans ce blog (http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/04/il-tait-une-fois-trois-rois-mages-guids.html), cette appellation serait née d'une erreur de traduction de la Bible : d’après le texte original en hébreu, il ne s’agirait pas d’ « Our en Chaldée » mais d’ « Our des Kasdim », localité connue par ailleurs et située beaucoup plus au nord, en Haute Mésopotamie. La version des Septante (première traduction en grec de la Bible) traduit correctement, mais ses successeurs, remplaceront « Our des Kasdim » par une autre ville d’Our, celle de Chaldée.


Comme « Chaldéen » de Chaldée, dans la mythologie grecque, Céphée, le père d'Andromède (roi d'Ethiopie ou de Palestine selon la plupart des versions) serait roi des Chaldéens selon Hellanicos.


Comme « Chaldéen » de Chaldée, dans la réalité historique, Merodak Baladan (de son vrai nom Marduk Apla Iddina) a pris en 703 av. JC le pouvoir à Babylone, se rebellant contre l'impérialisme assyrien (du nord de la Mésopotamie) représenté par le roi assyrien Sennacherib.


Comme « Chaldéen » de la dynastie chaldéenne de Babylone, le plus célèbre est Nabuchodonosor II (604-562 av. JC), qui anéantit Jérusalem et condamna tout son peuple à l'exil en Babylonie, mais aussi qui redonna toute sa splendeur à Babylone, restaurant sa ziggourat (la fameuse « tour de Babel »), créant un jardin sur terrasse pour sa femme d'origine mède (les fameux « Jardins Suspendus de Babylone ») et décorant de briques émaillées les solides remparts (la fameuse « porte d'Ishtar »).


Comme « Chaldéen » prêtre de Bêl-Mardouk et astrologue-astronome, il y a bien sûr mon cher Bérose, et je vous renvoie à l'article que je lui ai consacré: http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/11/brose-et-callisthne-des-passeurs-de.html


Comme « Chaldéens » astrologues-astronomes grecs, on cite les noms d'Artémidore de Parium, Apollonios de Myndos, Epigène de Byzance (évoqués par Pline l'Ancien, Sénèque, et d'autres auteurs grecs ou latins).


Comme « Chaldéen » charlatan, le plus drôle est celui qui, dans L'Amateur de mensonges de Lucien (IIe s. ap. JC), guérit un homme d'une morsure de vipère à l'aide d'une formule magique et du fragment de pierre tombale d’une vierge attaché au pied de la victime. Ayant ensuite décidé d’en finir avec tous les serpents du pays, il les réduit en cendres, non sans avoir été retardé par un vieux python qui s'était excusé en raison de son grand âge.


Comme « Chaldéen » chrétien d'Irak, on peut citer le nom du patriarche Jean Simon Soulaka, qui a été le premier patriarche a être officiellement reconnu par l'Eglise romaine en 1551.



Comme vous pouvez le constater, c'est une belle brochette d'hommes qui n'ont aucun rapport les uns avec les autres, si ce n'est qu'ils ont pu être qualifiés de "Chaldéens"!


jeudi 22 mai 2008

Qui sont les Chaldéens?


Vous m'avez souvent entendue parler des « Chaldéens » dans ce blog:

http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/03/il-tait-une-fois-sept-dieux-qui-se.html

http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/04/il-tait-une-fois-trois-rois-mages-guids.html

http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/11/brose-et-callisthne-des-passeurs-de.html


Or l'adjectif « chaldéen » a de multiples sens: selon les époques et le contexte, il a pu désigner différents groupes ethniques, sociaux ou religieux.

Les textes sumériens retrouvés sur les tablettes en cunéiforme sont les premiers à mentionner les « Kaldu », terme que les Grecs transcriront en « Khaldaïoï », que nous traduisons « Chaldéens »


Un peuple du sud de la Mésopotamie

Les « Chaldéens » sont d'abord un peuple habitant – on s'en doute – la « Chaldée », région du sud de la Mésopotamie (Irak actuel) où se trouvent les Marais (vaste étendue de marais et de roselières au confluent du Tigre et de l'Euphrate).


Une dynastie babylonienne

C'est de ce peuple qu'est originaire Nabopolassar, qui a fondé en 626 av. JC la dynastie « chaldéenne » de Babylone (qui n'est pas une ville de Chaldée, mais est juste au nord de cette région), dynastie qui n'a régné qu'un siècle, de 626 à 539 av. JC, mais dont l'éclat, transmis par la Bible et par les auteurs grecs, a fait la gloire de Babylone.



Des prêtres babyloniens
Après l'extinction de cette dynastie (et la conquête de Babylone par les Perses), l'ancienne aristocratie politique s'étant sans doute muée en élite intellectuelle, les « Chaldéens » sont les savants et les lettrés de Babylone, et notamment les prêtres de Bêl-Mardouk, le dieu tutélaire de cette ville.


Des astronomes-astrologues babyloniens
Ces prêtres étant particulièrement versés dans l'astronomie-astrologie, ce sont tous ceux qui pratiquaient cette science en Mésopotamie que l'on a appelés ainsi.


Des astronomes-astrologues grecs
Pendant le règne des Séleucides, c'est-à-dire des successeurs d'Alexandre le Grand (entre 330 et 130 av. JC), de nombreux Grecs ont suivi l'enseignement de ces Chaldéens dans des écoles d'astronomie-astrologie à Babylone ou à Borsippa. Eux-mêmes, de retour en Grèce, ont fondé des écoles et se sont fait appeler aussi « Chaldéens ».


Des charlatans de toutes origines
A la même époque, des charlatans (devins, tireurs d'horoscopes, exorcistes et autres magiciens), soit effectivement originaires de Babylonie, soit grecs ou romains ou de quelque autre contrée du Bassin Méditerranéen, pressentant le profit juteux que pouvait leur rapporter une prétendue origine prestigieuse, se sont fait appeler « Chaldéens », ou même « Babyloniens » ou « Assyriens », ou encore « Mages » (ces derniers étaient en réalité des prêtres perses de la religion mazdéenne (cette confusion est d'ailleurs à l'origine de notre mot « magie » ainsi que de la légende biblique des mages guidés par une étoile à la naissance de Jésus: cf. mon article du 20 avril 2007, http://cheminsantiques.blogspot.com/2007/04/il-tait-une-fois-trois-rois-mages-guids.html.))


Des Chrétiens d'Irak
Enfin, lorsque le Christianisme s'est répandu en Orient, les différentes communautés chrétiennes ont repris les noms des régions de l'antique Mésopotamie: « Assyriens », « Chaldéens »... C'est le seul sens qui soit encore en vigueur aujourd'hui pour des personnes vivantes. Si vous entendez donc parler un « Chaldéen » à la radio ou à la télévision, il ne s'agira pas d'un homme de l'Antiquité, mais tout simplement d'un Chrétien d'Irak.


jeudi 8 mai 2008

Le pétrole dans l'Antiquité (suite)


Vous vous souvenez de mon article sur le pétrole et les Grecs il y a trois mois (http://cheminsantiques.blogspot.com/2008/02/les-grecs-et-le-ptrole.html). Je vous y disais notamment qu'Hérodote (dont l'oeuvre fut publiée vers le milieu du Ve s. av. JC) est le premier auteur de l'histoire à nous parler du pétrole. Je viens de découvrir que ce n'est pas tout à fait exact.

En effet, dans l'exposition du Louvre « Babylone » dont je vous ai parlé la dernière fois figure une tablette du XVIIIe s. av. JC, qui est une lettre adressée au roi de Mari (au nord de la Mésopotamie, en actuelle Syrie) Zimrî-Lîm par son ambassadeur ; celui-ci y rend compte de sa mission auprès du roi de Babylone Hammurabi (celui du fameux code de lois). Ces deux rois se disputaient la possession de la ville de Hît, célèbre pour sa source de bitume (le nom même de cette ville, « Id » en akkadien, a donné le mot akkadien « iddu » qui signifie « bitume » ; cf. http://www.saudiaramcoworld.com/issue/198406/bitumen.-.a.history.htm).


Voici la fin cette lettre, relatant la réponse d'Hammurabi à Zimrî-Lîm :

« La force de votre pays, ce sont les ânes et les chariots, mais la force de notre pays, ce sont les bateaux. C'est justement pour le bitume et le naphte que je désire vraiment cette ville; pour quelle autre raison ai-je désiré cette ville? En échange de Hît, j'accepterai tout ce que Zimrî-Lîm m'écrira. »


Quelques précisions s'imposent.

D'abord, qu'est-ce que cette allusion aux bateaux? En Mésopotamie, le bois était rare ; aussi les bateaux étaient (et sont encore) fabriqués à l'aide de roseaux tressés que l'on calfatait ensuite de bitume.

Le bitume lui-même, c'est-à-dire la forme solide du pétrole, était très couramment utilisé en Mésopotamie, et la lettre d'Hammurabi n'est pas le seul texte à le mentionner. Zayn Bilkadi, l'auteur de l'article en anglais (publié en 1984) dont j'ai mis le site en lien ci-dessus, cite également un passage des annales du roi Tukulti Ninurta II (890-884 av. JC), qui dit: « Devant Hît, près des sources de bitume, à l'endroit des pierres Usmeta, là où les dieux parlent, j'ai passé la nuit. » L'auteur de l'article explique que ces pierres Usmeta étaient des dépôts de gypse imprégnés de bitume et de soufre, ce qui provoquaient des explosions de gaz, dont le bruit mystérieux semblait être la voix des dieux.

Ce qui est exceptionnel, donc, dans la lettre d'Hammurabi, c'est le fait qu'il fasse aussi allusion au naphte, la forme liquide, c'est-à-dire le pétrole proprement dit. Et l'on se prend à penser que c'est un bien lourd symbole que le plus ancien texte de l'histoire à mentionner le pétrole le fasse à l'occasion d'une guerre pour la possession de sa source... Déjà!

Mais j'interromps votre rêverie, car, à moins de faire de la science-fiction historique, il est clair que les propriétés du pétrole connues aujourd'hui étaient inconnues dans l'Antiquité; et au temps d'Hammurabi, même sa propriété inflammable ne semble pas avoir été connue (elle le sera par les Perses contemporains d'Alexandre: voir mon article de février dernier). Je pense donc que quand Hammurabi dit « le bitume et le naphte », il faut y voir une simple figure de style d'insistance, mais que c'est essentiellement du bitume qu'il veut parler.


Je terminerai par une dernière chose. En me promenant dans les sentiers fleuris d'internet pour chercher des précisions à ce sujet, je suis tombée sur le résumé d'un article (W. Heimpel, « The River Ordeal in Hît », 1996) qui suggère que l'ordalie fluviale de Hît n'aurait pas eu lieu dans l'Euphrate, mais dans l'une des sources de bitume de la région, où l'accusé aurait eu à combattre les fumées toxiques et les températures élevées. Je pense pour ma part au terrible texte de Diodore que je vous citais dans mon article de février, dans lequel un malheureux se noyait dans un lac d'asphalte paralysant avant d'être rejeté, mort, à la surface: voilà qui ferait aussi un cadre idéal pour une ordalie.


Ce que je trouve saisissant, dans ce que je viens d'apprendre et que je vous livre, c'est le lien du pétrole avec le sacré (des oracles tirés des explosions de gaz aux ordalies dans ses sources)...


Dernière minute

Je ne résiste pas à un dernier ajout car je viens de découvrir un texte de Dion Cassius (dans une biographie de Trajan, empereur romain du IIe s. ap. JC qui fit entrer pour quelques années la Mésopotamie dans l'empire romain) sur les fameuses sources de bitume: il dit que leurs vapeurs toxiques sont « mortelles à tout être animé, excepté pour les hommes à qui on a coupé les parties. C'est un fait dont je ne puis pénétrer la cause ; mais enfin je dis ce que j'ai vu comme je l'ai vu, ce que j'ai entendu comme je l'ai entendu. »

On aura tout vu et tout entendu!!!