samedi 10 novembre 2007

Bérose et Callisthène, des passeurs de savoir

Je vais vous parler aujourd’hui de deux hommes peu connus, mais qui ont contribué à la transmission des sciences babyloniennes auprès des savants grecs (et plus tard, par ricochet, à nous-mêmes).

Bérose était l’un de ces « prêtres-astrologues-astronomes » babyloniens, souvent appelés « chaldéens », dont je vous ai déjà parlé dans mes articles du 26 février (sur les sept dieux qui ont donné les noms des jours de la semaine) et du 19 avril (sur les rois mages). Il est difficile de cerner l’homme et son œuvre, car il n’est évoqué et cité que dans des textes postérieurs de plusieurs siècles à son existence présumée ; cependant une analyse attentive permet de faire la part des choses entre ce qui est probablement exact et ce qui est visiblement fantaisiste.

Ce qui est, à mon avis, certain :

Bérose a vécu à Babylone, il était contemporain d’Alexandre, et probablement jeune homme lors du premier passage de ce dernier à Babylone en 330 av. JC : il serait donc né vers 350 av. JC. Il a dédié son ouvrage au souverain séleucide Antiochos Ier Sôter qui régna de 280 à 261 av. JC : il est donc mort au plus tôt quelques années après 280 (sans doute guère plus, car cela lui ferait déjà 70 ans, ce qui est un bel âge pour l’époque !).

Il a rédigé en grec un ouvrage sur l’histoire de la Mésopotamie. Nous en avons de larges citations par des auteurs grecs plus tardifs et ces textes correspondent tout à fait aux archives locales découvertes aux XIXe et XXe siècles sur des tablettes en cunéiforme.

Ce qui est beaucoup plus incertain : il aurait dans le même ouvrage publié des informations sur les sciences typiquement babyloniennes (mathématiques, astronomie, mesure du temps) : l’idée est séduisante et semble plausible ; toutefois, tous les auteurs grecs et latins plus tardifs qui évoquent cette partie de son œuvre se contentent, justement, d’une évocation et ne citent jamais de texte, contrairement à la partie historique dont les citations sont, je l’ai dit, longues et précises.

Ce qui tient à coup sûr de l’élucubration, mais qui m’amuse beaucoup : Bérose aurait fondé une école à Cos (île au large de l’Asie Mineure), il serait le père d’une Sibylle (prophétesse semi-divine), on lui aurait érigé en plein Athènes et au frais de l’Etat une statue pourvue d’une langue en or, etc.

Callisthène était le neveu du philosophe et savant Aristote. C’était aussi un compagnon d’Alexandre le Grand (qui fut, rappelons-le, éduqué par Aristote dans son enfance).

Ce qui est certain : Aristote a eu accès à certaines informations scientifiques babyloniennes : on trouve en effet dans ses écrits des textes mathématiques et astronomiques directement inspirés de ce qu’on a pu trouver récemment sur des tablettes babyloniennes en cunéiforme.

Ce qui n’est pas certain, mais probable : un seul auteur ancien l’évoque, c’est pourquoi je reste prudente : Aristote aurait directement chargé son neveu Callisthène de lui rapporter de Babylone des informations scientifiques. Cette hypothèse semble étayée par le fait que Callisthène n’aurait pas suivi Alexandre le Grand dans son expédition vers l’Orient jusqu’en Inde, mais serait resté à Babylone.

La mort de Callisthène : séduit par de nombreuses coutumes perses, Alexandre a voulu entre autre imposer la proskynèse (prosternation devant le souverain comme devant un dieu) à ses courtisans, y compris ses fidèles compagnons grecs et macédoniens : plusieurs d’entre eux refusent avec indignation de s’humilier ainsi. Callisthène prend la tête de la protestation et le paye de sa vie, un soir d’ivresse d’Alexandre, qui regrettera vite amèrement d’avoir fait tuer son vieil ami…

Rêvons un peu : Si vous m’avez suivi, vous voyez que Bérose et Callisthène se sont trouvés en même temps à Babylone, que l’un était un Babylonien qui voulait transmettre son savoir aux Grecs, l’autre un Grec qui voulait recueillir le savoir des Babyloniens, qu’ils avaient tous deux vingt ans. Je les imagine intelligents, cultivés, avides de savoir, curieux de tout, enthousiastes, généreux, sympathiques. Evidemment, ils se sont rencontrés, ne pensez-vous pas ?

samedi 3 novembre 2007

La tulipe, le chameau et l’inscription romaine

Connaissez-vous Augier Ghislain de Busbecq ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien moi non plus, jusqu’à il y a quelques jours, mais ce que j’ai découvert sur ce brave homme (en me promenant sur les sentiers fleuris d’internet !) me fait m’indigner contre son injuste oubli. Et je sens qu’il est de mon devoir à moi de réparer cet oubli (du moins envers la petite poignée de lecteurs que vous êtes), à moi qui me passionne pour l’histoire romaine, à moi qui me passionne pour les chameaux, à moi que touchent tous les rapprochements de l’Orient et de l’Occident…

Augier Ghislain de Busbecq est un humaniste français de la Renaissance, originaire de Busbecq, un village proche de Lille. Au milieu du XVIe s., l’Empereur Ferdinand Ier de Habsbourg (dont la cour était à Prague, encore un centre d’intérêt pour moi !), charge Augier d’une ambassade auprès du sultan ottoman Soliman le Magnifique. Il semble qu’il n’était pas très doué pour la politique et que son ambassade fut plutôt un échec.

En revanche, cet homme curieux et intelligent mit son nez partout en Turquie et en rapporta des trésors en Occident :

- de nombreux manuscrits grecs et latins inédits

- la fameuse inscription latine des Res gestae divi Augusti d’Ancyre (Ankara) : il s’agit d’un texte officiel dans lequel l’empereur romain Auguste fait le récit à la 1e personne des événements de son règne (l’existence de ce texte était connue depuis l’Antiquité, mais on pensait que tous les exemplaires de cette inscription avaient disparu)

- une quantité de plantes inconnues en Occident, dont la tulipe, le lilas commun et le marronnier d’Inde

- une quantité d’animaux de toutes sortes, dont le chat angora, inconnu lui aussi en Occident.

Il paraît qu’il avait une véritable ménagerie dans sa maison en Turquie. Je ne sais pas s’il rapporta chez lui tous ces animaux, mais en tout cas, il amena six chameaux à l’Empereur Ferdinand pour l’inciter à utiliser dans ses états ces bêtes si utiles : il avait bien raison, mais je n’ai pas l’impression qu’il fut très écouté !…

Bref, il a écrit quatre lettres en latin pour raconter ses voyages, mais ni le texte latin, ni leur traduction française ne sont publiés en France. J’ai toutefois lu sur Wikipédia qu’une thèse sur cet homme a été soutenue en décembre 2006 par Dominique Arrighi et qu’elle devrait paraître chez Droz avec les textes en bilingue. Apparemment, il n’y a rien pour l’instant, mais j’attends avec impatience…