mercredi 1 août 2007

Mille ans de noms romains

Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’une longue, très longue liste de noms, deux par an pendant mille ans…
En 509 av. JC, les Romains ont renversé leurs rois et ont établi une République. A partir de ce moment-là, l’idée même de quelque chose qui ressemble de près ou de loin à un roi leur est devenue haïssable !
Première conséquence : pour exercer le pouvoir exécutif, ils ont décidé qu’il y aurait deux personnes au lieu d’une (les consuls) et qu’ils changeraient chaque année, avec impossibilité pour un consul d’être élu deux années de suite. De là est venue tout naturellement l’idée de désigner les années non par des numéros par rapport au début d’une ère, mais par les noms des deux consuls de cette année-là.
Deuxième conséquence : quand environ cinq cent ans plus tard, Auguste est devenu le premier empereur, il a tout fait pour ne pas avoir l’air de rétablir la royauté. Il s’est donné comme titre « imperator », que l’on traduit par « empereur », mais qui signifie « général en chef », et il a conservé absolument intacts tous les organes de la République (mais en les contrôlant en réalité lui-même). Du coup, le consulat a perduré et avec lui l’habitude de désigner les années par le nom de leurs deux consuls, et ce jusqu’à la chute de l’Empire romain d’Occident et même quelques années au-delà.
Ces listes sont bien sûr venues jusqu’à nous, soigneusement recopiées au cours des siècles, puisque c’est notre unique moyen de dater les événements mentionnés dans les textes romains. On les trouve facilement sur internet (il suffit de taper « liste des consuls romains » dans un moteur de recherche).
Figurez-vous que je me suis amusée à lire l’intégralité des noms les uns à la suite des autres, de 509 av. JC à 541 ap. JC ! Je vous entends déjà ricaner : « On s’amuse comme on peut, y en a bien qui lisent l’annuaire ! » Détrompez-vous ! C’est beaucoup plus intéressant que de lire l’annuaire. Lire deux noms par an pendant mille ans, c’est faire une véritable étude sociologique ! Je vous livre donc, en vrac, quelques observations singulières que j’ai pu faire :
- Au tout début, les surnoms liés à des lieux sont tirés de la proximité immédiate de la ville, à savoir de ses collines (« Capitolinus » (« du Capitole »), « Esquilinus » (« de l’Esquilin »), « Vaticanus » (« du Vatican »), « Aventinensis » (« de l’Aventin »), « Caelomontanus » (« du mont Caelius »)), ainsi que d’autres régions proches de Rome (« Sabinus » (« Sabin »), « Tuscus » (« Etrusque »), « Gallus » (« Gaulois »)), puis, à partir du IIIe s. av. JC, on commence à voir apparaître la Grèce (« Atticus », « Achaicus », « Macedonicus », « Creticus ») et le reste de la Méditerranée (« Numidicus » (« de Numidie »), « Africanus » (« d’Afrique »), « Asiaticus » (« d’Asie »)).
- Quelques précisions pour mieux comprendre ce qui précède : n’imaginez pas forcément une foule d’immigrés (tellement bien intégrés qu’ils sont élus consuls) dans les premiers siècles de la République romaine. Si on vous surnomme « l’Africain », cela ne signifie pas forcément que vous êtes d’origine africaine, mais que vous avez vécu, combattu, remporté une victoire en Afrique, ou encore que votre père y est mort en héros. Autre chose : n’oubliez jamais que dans l’Antiquité, l’Afrique, c’est une mince bande de littoral qui s’étend du Maroc à la Libye, et que l’Asie, c’est l’Asie mineure (Turquie actuelle) et le Proche-Orient.
- Toutefois quelques noms grecs font timidement leur entrée parmi ces consuls des premiers siècles (« Philippus », « Philus », « Thermus »), qui, eux, doivent bien être d’authentiques immigrés ou leurs descendants. A partir du IIIe et surtout du IVe s. ap. JC, ces noms grecs et ceux d’autres origines méditerranéennes vont devenir légion (« Afranus Hannibalianus » doit venir de Carthage, « Seleucus Cyrus » de Perse, « Jordanes » et « Sabbaticus » du Proche-Orient, et je donne ma langue au chat pour les origines de « Dagalaifus », « Richomeres », « Merobaudes » et « Olybrius » !). C’est justement la période (le Bas Empire) où les empereurs romains eux-mêmes seront originaires de diverses régions de l’Empire romain (la dynastie des Sévères, de Syrie, ou Philippe l’Arabe, d’Arabie, etc.)
- Un mystère profond pour moi : à partir de IVe s. ap. JC, presque un consul sur deux se prénomme Flavius et à partir du Ve s., c’est la totalité (à de rares exceptions près). Quelle mouche a piquée les Romains de cette époque pour donner à tous leurs enfants le même prénom ? (notons que ce prénom était dans la Rome républicaine un nom de famille probablement tiré lui-même d’un surnom signifiant « blond »)
- Le fameux ordonnancement des « tria nomina » (« trois noms ») romains, à savoir « praenomen » (« prénom »), « gentile nomen » (« nom de famille ») et « cognomen » (« surnom ») est à de rares exceptions près respecté jusqu’au IIe s. ap. JC. A partir de ce siècle, les surnoms se multiplient (parfois quatre ou cinq à la suite !). Puis le prénom classique disparaît : le nom de famille devient prénom (« Flavius » !) et le surnom devient nom de famille. La quantité des surnoms se réduit à nouveau au Ve s. ... du moins pour la majorité des consuls, mais pas pour les deux derniers, en 541 Flavius Anicius Faustus Albinus Basilius Junior et en 540 Flavius Marianus Petrus Theodorus Valentinus Rusticius Boraides Germanus Justinus!

Si les noms romains vous intéressent et que vous aimeriez en avoir une liste, non exhaustive, mais étendue, je vous invite à consulter cette page de mon site :

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